Une photographie des détresses du monde.
État des lieux publié en mars 2024. Données arrêtées à la mi-mars 2024. Une mise à jour est parue en octobre 2026.
Le 18 mars 2024, les experts de la sécurité alimentaire publient un verdict que personne ne voulait lire : dans le nord de Gaza, la famine est imminente. Douze jours plus tôt, le Programme alimentaire mondial avertissait que la guerre au Soudan risquait de provoquer la plus grande crise alimentaire de la planète. En Haïti, les gangs tiennent la capitale. Les crises se multiplient. Et pour la première fois depuis plus d'une décennie, l'argent pour y répondre recule. Bienvenue dans un monde où les crises ne se succèdent plus : elles s'empilent.
À la mi-mars, trois alertes se superposent. À Gaza, la famine est jugée imminente dans le nord de la bande. Au Soudan, la guerre entre dans son onzième mois et l'aide n'atteint plus la plupart des zones affamées. En Haïti, le Premier ministre annonce sa démission le 11 mars, sous la pression des gangs. Les chiffres de cette page sont arrêtés à cette date.
En 2024, le monde humanitaire ne fait plus face à une crise, mais à un empilement de crises, au moment précis où l'argent commence à manquer.
La guerre est le premier moteur de la détresse. Le Soudan, en guerre depuis avril 2023, est devenu la plus grande crise de déplacement au monde. Gaza, depuis octobre 2023, glisse vers la famine. L'Ukraine entre dans sa troisième année de guerre, et l'est du Congo, le Myanmar ou le Sahel s'enfoncent dans l'indifférence.
Le climat accélère le reste. L'année 2023 a pulvérisé le record de chaleur, portée par le réchauffement et par El Niño. Sécheresses, inondations et chaleur fragilisent les récoltes, alors que la faim touchait déjà des centaines de millions de personnes.
Le choléra, lui, s'étend plus vite que les vaccins disponibles. Et le nombre de personnes chassées de chez elles par la violence a atteint un niveau jamais vu.
Face à cela, le financement humanitaire a reculé en 2023, pour la première fois depuis plus de dix ans. Les appels de l'ONU n'ont été financés qu'à hauteur de quatre dollars sur dix demandés. Pour 2024, l'ONU demande moins qu'en 2023, comme si elle ajustait déjà sa demande à ce qu'elle peut espérer recevoir.
Trois chiffres résument l'année. Le premier mesure l'ampleur, le deuxième ce que l'aide parvient encore à faire, le troisième ce qui lui manque.
C'est presque la population des États-Unis. L'ONU publie cette estimation le 11 décembre 2023, dans son Aperçu humanitaire mondial, et prévient d'emblée que l'année sera « sombre ».↗
Le paradoxe tient dans la suite du document. Malgré des besoins immenses, l'appel 2024 demande nettement moins d'argent que celui de 2023. Ma lecture : après une année de déceptions, l'ONU préfère demander moins pour espérer obtenir davantage.
Le chiffre impressionne, et il faut le lire avec précision : il compte les personnes qui ont bénéficié d'au moins une forme d'aide dans l'année.↗ Une distribution de nourriture, une consultation, un abri temporaire. Pas forcément une prise en charge durable.
Il dit aussi l'inverse : près de quatre personnes ciblées sur dix n'ont rien reçu. Et ce sont les cibles, pas les besoins. Ceux que les plans n'avaient pas retenus n'apparaissent nulle part dans ce calcul.
2023 est la première année depuis 2010-2011 où le financement humanitaire baisse d'une année sur l'autre. Le trou entre ce qui était demandé et ce qui a été versé a grossi de plus de moitié en un an.
Les donateurs n'ont pas disparu. Ils se dispersent entre trop de crises, et chacune en reçoit moins.
« Si nous ne pouvons pas apporter davantage d'aide en 2024, les gens le paieront de leur vie. »
Martin Griffiths · Coordinateur des secours d'urgence de l'ONU · Décembre 2023
Vingt-trois pays et territoires, retenus selon des critères explicites. Près de la moitié sont africains. Survolez ou sélectionnez un pays pour lire ce qui s'y joue.
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Sources : International Rescue Committee, liste de surveillance 2024 (14 décembre 2023) ; cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (18 mars 2024) ; Programme alimentaire mondial (6 mars 2024) ; Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Gaza et le Liban sont signalés par un point, trop petits à cette échelle. Sélection et catégories établies par SAPERE selon les critères ci-dessous.
Famine imminente ou risque de famine. Famine jugée imminente par le cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, ou risque de la plus grande crise alimentaire du monde signalé par le Programme alimentaire mondial : territoire palestinien (Gaza), Soudan.
Crise majeure. Pays classé parmi les dix premiers de la liste de surveillance 2024 de l'International Rescue Committee, ou en guerre de haute intensité : Soudan du Sud, Burkina Faso, Myanmar, Mali, Somalie, Niger, Éthiopie, RD Congo, Ukraine.
Crise suivie. Autres pays de la liste de surveillance 2024, ou pays doté d'un plan de réponse humanitaire de l'ONU pour 2024 : Afghanistan, Centrafrique, Tchad, Équateur, Haïti, Liban, Nigeria, Syrie, Yémen, Colombie, Bangladesh, Venezuela.
Ces catégories croisent des critères de nature différente : elles ne forment pas un indice de gravité mesuré, mais une sélection raisonnée, vérifiable pays par pays.
Part de chaque région dans les 46,3 Md$ de l'appel 2024, au 31 janvier 2024. Source : Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, mise à jour de janvier 2024. Montants convertis à 1 € = 1,09 $.
Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord concentrent la plus grosse part des besoins financiers, avec la Syrie, le Yémen et Gaza. Mais l'Afrique subsaharienne, prise dans son ensemble, pèse davantage encore.
Conflits, climat, économie, déplacements, faim, épidémies : chacun de ces fronts nourrit les autres. C'est ce qui rend l'année si lourde.
Le Soudan est devenu, selon l'Organisation internationale pour les migrations, la plus grande crise de déplacement au monde. Depuis le 15 avril 2023, la guerre entre l'armée et les Forces de soutien rapide a chassé de chez eux plus de 7,7 millions de personnes : 6 millions à l'intérieur du pays, 1,7 million au-delà des frontières.↗
Le 7 octobre 2023, l'attaque du Hamas contre Israël ouvre une guerre qui ravage la bande de Gaza. Plus de la moitié des humanitaires tués en 2023 l'ont été dans les trois derniers mois de l'année, à Gaza, pour l'essentiel sous les frappes aériennes.↗
L'Ukraine entre dans sa troisième année de guerre. Ailleurs, les conflits durent dans l'ombre : l'est de la République démocratique du Congo, le Myanmar, le Sahel. Une guerre nouvelle n'en éteint pas une ancienne. Elle s'ajoute.
L'Organisation météorologique mondiale ne parle pas d'un record battu, mais pulvérisé. De juin à décembre 2023, chaque mois a été le plus chaud jamais mesuré pour la saison, et juillet et août ont été les deux mois les plus chauds de l'histoire des relevés.↗
Le réchauffement n'a pas agi seul. À partir du milieu de l'année, El Niño, ce réchauffement naturel du Pacifique, a pris le relais de La Niña. Et comme ses effets culminent après son pic, l'OMM prévient que 2024 pourrait être plus chaude encore.
Pour les humanitaires, la chaleur n'est pas une statistique. C'est une récolte perdue, un puits tari, une épidémie qui profite des inondations.
« 2023 n'a été qu'un avant-goût de l'avenir catastrophique qui nous attend si nous n'agissons pas maintenant. »António Guterres, janvier 2024
Le recul de 2023 n'est pas un effondrement.↗ C'est un plafond : l'argent cesse de suivre la courbe des besoins, au moment même où les crises se multiplient.
Le mécanisme est simple. Chaque nouvelle crise appelle des fonds, mais les budgets des donateurs ne s'étirent pas à l'infini. Les crises anciennes, Sahel, Centrafrique, Yémen, voient leur part fondre au profit des urgences qui font la une. On ne finance pas la souffrance : on finance ce qui se voit.
Rien n'indique, en ce printemps 2024, que la tendance s'inversera. Les grands donateurs affrontent eux-mêmes l'inflation, la guerre en Europe et des opinions lassées des appels à l'aide.
Le HCR publie ce chiffre le 25 octobre 2023. Il est déjà dépassé : au même moment, la guerre de Gaza a chassé de chez eux, en un seul mois, 1,4 million de Palestiniens, selon le bureau humanitaire de l'ONU.↗
Les causes s'empilent : les guerres en Ukraine, au Soudan, au Myanmar et en RD Congo, la crise afghane, la sécheresse et l'instabilité en Somalie. Près d'un déplacé sur trois vient d'Afghanistan, de Syrie ou d'Ukraine. La Syrie, à elle seule, compte 6,5 millions de réfugiés et 6,7 millions de déplacés internes.
Et la porte de retour se referme aussi : à partir de novembre 2023, le Pakistan expulse en masse les Afghans installés sur son sol, vers un pays incapable de les accueillir.
Le chiffre mondial date de 2022 ; l'édition suivante du rapport ne paraîtra qu'en avril. Mais l'urgence de mars 2024 tient en deux noms.
À Gaza, le cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire estime, le 18 mars, que 1,1 million de personnes, la moitié de la population, vivent une faim catastrophique : le nombre le plus élevé jamais enregistré par ce système. Dans les deux gouvernorats du nord, où restent quelque 300,000 personnes, la famine est attendue d'ici mai.↗
Au Soudan, la patronne du Programme alimentaire mondial, Cindy McCain, revient de la frontière avec une alerte : plus de 25 millions de personnes sont prises au piège de la faim entre le Soudan, le Soudan du Sud et le Tchad, et 90 % des Soudanais en situation d'urgence alimentaire vivent dans des zones que l'agence ne peut presque plus atteindre.↗
« La guerre au Soudan risque de déclencher la plus grande crise alimentaire du monde. »Cindy McCain, 6 mars 2024
Au moins 30 pays ont signalé des cas en 2023, avec plus de 4,000 morts.↗ L'Organisation mondiale de la santé juge le risque mondial « très élevé », et pour une raison précise : le nombre de foyers et leur extension géographique dépassent les vaccins et les moyens disponibles.
Le choléra est une maladie de la pauvreté et de la guerre. Il suit l'eau sale, les camps surpeuplés, les inondations. Tous les autres fronts de cette page lui ouvrent la route.
De février 2023 à mars 2024, quelques dates ont suffi à changer l'échelle des crises.
Deux secousses majeures frappent le sud de la Turquie et le nord-ouest de la Syrie, déjà ravagé par la guerre.
L'armée et les Forces de soutien rapide s'affrontent à Khartoum. Le conflit gagne vite le Darfour.
En Libye, la tempête Daniel fait céder deux barrages au-dessus de Derna. Une partie de la ville est emportée.
L'attaque du Hamas contre Israël ouvre une guerre qui déplace l'essentiel de la population de Gaza.
L'ONU lance son Aperçu humanitaire mondial : un appel plus modeste, des cibles resserrées.
L'Organisation météorologique mondiale confirme que 2023 a été l'année la plus chaude jamais mesurée.
Sous la pression des gangs, le Premier ministre Ariel Henry annonce sa démission.
Les experts de la sécurité alimentaire jugent la famine imminente dans le nord de la bande de Gaza.
Combien de crises un système peut-il absorber quand l'argent cesse de suivre ?
Pour 2024, l'ONU demande moins qu'en 2023. Ce n'est pas le signe de besoins en baisse, mais l'aveu de moyens qui ne suivent plus.
Personnes recensées dans le besoin ; personnes ciblées par l'appel, dans 72 pays. Source : Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Selon les mises à jour, l'ONU donne aussi 301 millions et 73 pays.
Sources : ONU Info, 11 décembre 2023 ; OCHA, mise à jour de janvier 2024. Dollars courants convertis au cours du 15 mars 2024 (1 € = 1,09 $). En décembre 2023, l'ONU donnait un chiffre provisoire de 20 Md$ reçus, « un tiers seulement » des besoins ; les versements de fin d'année l'ont porté à 40 %.
Le message de l'ONU est d'une franchise rare. Martin Griffiths ne réclame pas seulement de l'argent : il réclame aussi la sécurité pour ses équipes et le respect du droit international humanitaire. Car un dollar ne sert à rien si le camion ne passe pas.
L'appel 2024 est déjà un exercice de réalisme. En demandant moins, l'ONU espère être mieux financée. Le pari est raisonnable. Il installe aussi une habitude : celle d'ajuster la demande à l'argent disponible plutôt qu'aux besoins constatés.
Au-delà des chiffres, l'année dit quelque chose de la manière dont le monde affronte ses propres détresses.
Gaza n'a pas effacé le Soudan, qui n'avait pas effacé l'Ukraine. Chaque guerre nouvelle s'ajoute aux anciennes, et chacune attire l'attention quelques mois avant de rejoindre la longue liste des crises oubliées.
La chaleur record de 2023 ne crée pas les guerres. Mais elle assèche les récoltes, ouvre la route au choléra et rend chaque crise plus coûteuse. Le climat n'est pas un front parmi d'autres : il pèse sur tous.
Pour la première fois depuis plus de dix ans, le financement recule alors que les besoins montent. L'aide atteint encore une majorité des personnes qu'elle vise. Mais en demandant moins pour être mieux financée, elle commence à ajuster sa demande à sa bourse.
Le défi humanitaire, 2024. J'écris « sans précédent », et je crois décrire un sommet. Reste à savoir si le monde trouvera l'argent, ou s'il apprendra à choisir qui aider.
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