A la découverte d’une oeuvre de Yokoyama TAIKAN : Le Mont Fuji bleu

Yokoyama Taikan Mont Fuji Dyed Ultramarine (Right hand screen)

Le mont Fuji bleu de Taikan : une montagne, un choc, un mystère

Yokoyama Taikan Mont Fuji Dyed Ultramarine (Right hand screen)
Yokoyama Taikan Mont Fuji Dyed Ultramarine (Right hand screen)

Titre de l’œuvre : Mt. Fuji Dyed Ultramarine (Right-hand screen)
Artiste : Yokoyama Taikan
Date de réalisation : 1917-1918
Technique : Nihonga (peinture traditionnelle japonaise, pigments naturels et encre sur paravent pliant)
Dimensions : Partie droite d’un paravent diptyque, conçu pour déployer une vision panoramique et immersive.
Lieu de conservation : Musée d’art de la préfecture de Shizuoka

C’est curieux, cette sensation d’être déstabilisé par une image. On s’attend à voir un paysage, une montagne ancrée dans le réel, et puis non. Yokoyama Taikan nous laisse face à Mt. Fuji Dyed Ultramarine, et on est pour ma part dans une totale contemplation. Une montagne d’un bleu éclatant, posée sur des nuages blancs comme de la ouate, avec un ciel doré en toile de fond. Ça brille, ça choque, et on ne sait pas si on regarde une peinture ou si on est aspiré dans un rêve.

Un Fuji bleu, vraiment ?

D’accord, soyons honnêtes : ce bleu est bizarre. Pas « bizarre » dans le sens négatif, mais bizarre comme une idée qui ne devrait pas marcher, mais qui pourtant fonctionne parfaitement. Qui a déjà vu le mont Fuji peint comme ça ? Ce bleu ultramarin, intense, dense, presque trop parfait, tranche avec tout ce que l’on connaît. Taikan aurait pu s’en tenir à des couleurs plus « japonaises » – le gris des flancs rocheux, le blanc poudré de la neige. Mais non.

Et ce bleu, il n’est pas là pour faire joli. Il n’est pas là non plus pour représenter une réalité. Il est là pour frapper, pour exister. On pourrait dire qu’il symbolise la permanence du mont Fuji, sa force, sa sérénité. Je crois que Taikan voulait juste peindre un bleu qui s’impose, qui vous colle à la rétine et vous hante longtemps après avoir tourné le dos à l’œuvre.

Les nuages : calmes ou menaçants ?

Les nuages blancs. Oui, à première vue, ils sont doux, apaisants. Ils entourent la montagne, ils la soulèvent presque, comme si elle flottait au-dessus du monde. Mais plus je les regarde, plus ils me troublent. Ces nuages ne sont pas si innocents. Ils masquent tout ce qui pourrait nous ancrer. La base du mont Fuji est invisible, et on ne sait même pas si la montagne touche le sol. C’est un détail, mais en y pensant bien, cela pourrait me perturber quelque peu. Ce vide sous la montagne donne parfois une sensation de vertige. Et je crois que c’est précisément ce que voulait Taikan : nous faire douter, nous faire flotter avec sa montagne, nous laisser suspendu dans un espace où rien n’est solide.

Un ciel en or : subtil ou clinquant ?

Et alors, ce ciel doré. Parlons-en. Quand j’ai vu l’œuvre pour la première fois, j’ai presque été subjugué. Sérieusement, un ciel d’or ? On dirait une icône religieuse ou une décoration kitsch. Mais attendez. Prenez une minute pour regarder. L’or n’est pas juste là pour briller. Il donne à l’œuvre une lumière, une chaleur qui n’a rien de naturel. Ce n’est pas un ciel terrestre. C’est une vision, un espace sacré où le mont Fuji devient plus qu’une montagne. Et vraiment j’adore.

Un paravent qui piège et qui protège

Regarder ce tableau, c’est déjà à mes yeux une expérience forte. Mais le fait qu’il soit peint sur un paravent pliant ajoute une autre dimension. Ce n’est pas un tableau que vous accrochez au mur pour le voir de loin. Non. Un paravent vous enveloppe, vous encercle presque. Il transforme l’œuvre en une sorte de cocon visuel.

Mais un cocon peut être parfois étouffant. Imaginez ce paravent dans une pièce traditionnelle japonaise. Vous êtes seul, assis en tailleur, et tout ce que vous voyez, c’est ce bleu, cet or, ces nuages. Pas de distraction, pas d’échappatoire. Taikan vous force à affronter sa vision, et par extension, vos propres pensées. Vous ne pouvez pas rester indifférent.

Le mont Fuji comme idée fixe

Le mont Fuji a été peint et représenté sous toutes les coutures, surtout dans les estampes d’Hokusai et d’Hiroshige. Chez eux, le Fuji est intégré dans un monde vivant : des pêcheurs au premier plan, des vagues déchaînées, des cerisiers en fleurs. Mais chez Taikan, le Fuji est seul. Isolé. Il flotte au-dessus du monde, dans un espace hors du temps. Et vraiment cette vision me plait particulièrement.

C’est une montagne qui n’a plus rien de géographique. Elle devient presque abstraite, une métaphore. Peut-être la permanence, peut-être la transcendance. Ou peut-être juste une fixation de Taikan, une manière pour lui de réinventer un symbole japonais mille fois revisité.

L’alchimie des pigments : quand la technique sublime la vision"

Le secret de l’effet saisissant de Mt. Fuji Dyed Ultramarine réside dans la technique impeccable du Nihonga. Yokoyama Taikan utilise des pigments naturels, comme le lapis-lazuli pour ce bleu intense, et des feuilles d’or appliquées sur la surface pour créer ce ciel lumineux.

Mais Taikan va plus loin : ses dégradés subtils et ses contours flous – héritage de son style mōrō-tai – donnent au mont Fuji une présence presque irréelle. Chaque élément, des nuages soyeux à l’or éclatant, est le fruit d’un travail minutieux. Ce n’est pas un paysage, c’est une sculpture visuelle, patiemment construite couche par couche.

Ce que je ressens, franchement ?

Incontestablement, et vous l’aurez deviné, je suis envoûté par ce bleu, ce doré, ces nuages. Je me dis que Taikan a réussi à capturer quelque chose d’unique, une idée du mont Fuji qu’aucun autre artiste n’a osé peindre. Certains pourraient se sentir un peu manipulé. Ce bleu est trop parfait. Ces nuages sont trop doux. Ce ciel doré est trop éclatant. C’est comme si Taikan jouait avec eux comme s’il savait exactement quels boutons émotionnels appuyer pour provoquer une réaction.

Ce n’est vraiment pas mon cas. Je reviens toujours à ce tableau qui m’éblouit.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Alors, voilà ma question : ce mont Fuji bleu vous apaise-t-il ou vous dérange-t-il ? Vous fascine-t-il ou vous laisse-t-il perplexe ? Je crois que Taikan ne voulait pas donner de réponses. Il voulait qu’on ressente, qu’on se laisse emporter, même si cela nous rend un peu inconfortables. Et c’est peut-être pour ça que cette œuvre reste aussi forte, plus d’un siècle après sa création. Parce qu’elle ne se contente pas de montrer un paysage. Elle vous tend un miroir. Que vous y voyiez la sérénité ou le doute, c’est vous qui décidez.

Yokoyama Taikan, le maître de l’évanescence

Yokoyama Taikan (né le 2 novembre 1868 à Mito, dans la préfecture d’Ibaraki, au Japon, et est décédé le 26 février 1958 à Tokyo), c’est l’artiste qui a décidé que l’art japonais ne devait ni se figer dans le passé, ni se perdre dans l’occidentalisation galopante de l’ère Meiji. Formé au Nihonga, ce mouvement qui revisite les techniques traditionnelles avec une audace moderne, Taikan ne peint pas des paysages : il peint des sensations, des âmes. On dit souvent qu’il a inventé le mōrō-tai, ou « style vaporeux » : des contours flous, des formes qui apparaissent et disparaissent, comme dans un rêve. Mais réduire Taikan à cette étiquette, c’est oublier sa capacité à capturer l’éternité dans une simple nuance de bleu, ou la spiritualité dans un pli de paravent. Avec lui, chaque œuvre devient une méditation, un espace où la nature cesse d’être un décor pour devenir une idée.

Contexte : le Japon en pleine mutation, entre tradition et modernité

Au tournant du XXe siècle, le Japon est en pleine transformation. L’ère Meiji (1868-1912) a ouvert les portes de l’Occident, bousculant des siècles de traditions artistiques. Les estampes de Hokusai et Hiroshige laissent place à de nouvelles influences : la perspective occidentale, le réalisme, les jeux de lumière. Mais face à cette vague de modernité, certains artistes, comme Taikan, résistent. Le Nihonga, littéralement « peinture japonaise », devient leur cri de ralliement. À travers des techniques ancestrales – pigments naturels, soie, or –, ils cherchent à préserver l’âme du Japon tout en repoussant les limites de la tradition. Taikan, à mi-chemin entre ces deux mondes, transforme cette tension en un langage artistique unique, à la fois enraciné dans le passé et terriblement moderne.


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