D’un coup de plume, la Côte d’Ivoire change de destin. Ce 10 mars 1893, dans un bureau feutré du gouvernement français, des hommes en redingote tracent sur une carte un territoire qui ne leur appartient pas. Jusqu’ici simple extension commerciale du Sénégal colonial, la Côte d’Ivoire est détachée de la Guinée. Avec son million d’habitants, elle devient une colonie à part entière. 322,000 km² de forêts, de lagunes et de savanes passent ainsi sous l’autorité de Paris.
Et pour tenir la barre ? Un homme, Louis-Gustave Binger, explorateur, militaire, cartographe et, accessoirement, premier gouverneur. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la France proclame une colonie sur le papier, pas sur le terrain. Car au sol, l’affaire est autrement plus complexe.
Avant la colonisation : royaumes, commerce et souveraineté
Contrairement à ce que laisse entendre le décret colonial, la Côte d’Ivoire n’apparaît pas en 1893. Depuis des siècles, des royaumes puissants y prospèrent, des routes commerciales sillonnent le pays, des empires se font et se défont. Les Akan, les Krou, les Mandé et les Voltaïques y ont bâti des sociétés complexes, avec des traditions, des chefferies, des routes reliant la savane et les grandes cités marchandes du Nord aux forêts denses du Sud.
Bien avant que la France ne daigne y jeter son dévolu, la région vibre au rythme d’échanges animés. L’or circule, la noix de kola s’échange contre du sel, des caravanes entières traversent le pays, chargées de précieuses marchandises. Ici, l’histoire ne commence pas avec le colonisateur, elle l’anticipe de plusieurs siècles.
Les premiers Européens sont d’ailleurs loin d’avoir attendu Binger pour poser le pied sur ces côtes. Les Portugais apparaissent dès le XVe siècle, intrigués par l’abondance d’ivoire qui donne son nom à la région. Elles est aussi communément appelée la « terre d’Éburnie », qui désigne la partie forestière du pays. Puis viennent les Hollandais et les Français. Pendant longtemps, ils restent à la périphérie, cantonnés aux comptoirs côtiers, commerçant sans jamais vraiment s’imposer. Jusqu’à ce que l’Europe, avide de nouveaux territoires, décide de transformer ces relations commerciales en domination totale.
Binger, ou l’art d’administrer un pays qui refuse de se soumettre
La colonie est née, du moins sur le papier. Reste à la faire exister dans les faits. Et là, c’est une toute autre histoire.
Binger, fraîchement nommé gouverneur, se heurte à une évidence : la Côte d’Ivoire est bien plus qu’un territoire sans maître à prendre. Il faut organiser le pays sous le joug français, en faire une machine fonctionnelle où la domination doit être totale et rentable. La colonisation a ses priorités : taxer, exploiter, contrôler. Mais la France manque de moyens, et surtout d’hommes. Alors, elle va déléguer.
Les chefs locaux deviennent des rouages d’un système qui les dépasse. Certains acceptent, espérant ainsi préserver un semblant d’autorité, ou obtenir des avantages économiques. D’autres résistent, refusent de courber l’échine devant un pouvoir étranger. Mais qu’ils le veuillent ou non, le système s’impose : les chefs de canton, jadis souverains, deviennent des exécutants de l’administration coloniale. Ils collectent l’impôt, imposent le travail forcé, appliquent les ordres d’une administration parisienne qui n’a jamais vu les réalités du terrain.
Depuis Grand-Bassam, première capitale, Binger met en place une organisation où chaque portion de territoire doit être quadrillée, chaque village doit payer sa part. Des cercles administratifs sont tracés, des garnisons installées. La colonie est un corps dont chaque organe doit fonctionner au service de la métropole.
Un territoire en feu
Mais un décret ne fait pas un pays conquis. Partout, des poches de résistance émergent. Le plus grand défi vient du Nord, là où règne Samory Touré.
Touré n’est pas un simple chef de guerre. Il est l’architecte d’un empire, un stratège redoutable qui voit clair dans le jeu français. Alors que Binger trace des cartes et proclame la souveraineté française, lui lève des armées, riposte, harcèle les troupes coloniales. En 1892, il écrase une colonne française à Séguela. L’humiliation est cuisante.
Binger ne peut tolérer un tel affront. La riposte est brutale : la guerre devient totale. En 1898, Samory Touré est capturé, déporté au Gabon. La victoire semble acquise, mais elle n’est qu’apparente. Le feu couve encore sous les cendres.
La résistance des peuples ivoiriens
D’autres foyers de résistance émergent ailleurs. Les Baoulés, farouchement indépendants, s’opposent à l’occupation française de 1891 à 1901. Sous la conduite de chefs comme Akafou Boularé dit « Blalè », ils mènent une lutte acharnée. Les N’gban, premiers à se soulever en décembre 1894, figurent aussi parmi les derniers à capituler en juillet 1910.
La résistance adopte diverses stratégies : terre brûlée, abandon des villages, pratiques mystiques et embuscades. Malgré leur détermination et leur connaissance du terrain, les Baoulés succombent face à la supériorité militaire française.
La répression s’accompagne de pillages et d’exécutions sommaires. Les conséquences sont sévères : perte d’autonomie politique, lourdes amendes et affaiblissement des structures traditionnelles. La « pacification » complète n’est achevée qu’en 1910-1911, mettant fin à deux décennies de résistance.
Un empire d’exploitation : économie coloniale et pillage organisé
Alors que l’heure n’est plus à la conquête, mais à l’exploitation, la Côte d’Ivoire doit devenir rentable. Le territoire devient une immense plantation sous contrôle colonial. Café, cacao, caoutchouc : autant de cultures imposées, destinées exclusivement à l’exportation. Les terres, autrefois gérées selon des modes communautaires, sont accaparées par l’administration et les grandes compagnies françaises. Les paysans, dépossédés, sont forcés d’abandonner les cultures vivrières qui assuraient leur subsistance pour produire ce que la France exige. Le travail forcé devient la norme : plus de 200,000 Ivoiriens y sont soumis entre 1905 et 1945.
Le bilan est édifiant. L’économie est notamment un couloir à sens unique : tout part vers la France, rien ne revient aux Ivoiriens, ou presque. Car certaines familles ivoiriennes ont tout de même prospéré. Les familles Boigny (planteurs de cacao), Aka (planteurs de café et cacao), Diaby (intermédiaires commerciaux) et Coulibaly (commerçants régionaux) ont développé des activités économiques. Leur enrichissement restait modeste comparé aux Français. Après l’indépendance, elles consolideront leurs positions.
| Répartition foncière | Années 1930 : 60% des terres les plus fertiles contrôlées par les plantations européennes | Marginalisation des agriculteurs locaux, insécurité alimentaire | Problèmes fonciers persistants et concentration des meilleures terres |
| Indicateurs sanitaires | Taux de mortalité infantile dans les zones de travail forcé significativement supérieurs à la moyenne | Malnutrition et maladies endémiques dans les communautés rurales | Héritage sanitaire défavorable et infrastructures de santé inégalement réparties |
Ces statistiques révèlent le caractère profondément inégalitaire du système colonial français en Côte d’Ivoire. Contrairement au discours officiel de « mission civilisatrice », la réalité économique et sociale démontre un système d’extraction de richesses reposant sur :
- Une exploitation systématique de la main-d’œuvre locale, avec le travail forcé comme moteur principal.
- Une concentration des ressources et opportunités au profit des colons européens, excluant la population ivoirienne des circuits économiques stratégiques.
- Une limitation délibérée de l’accès à l’éducation, ce qui a entravé l’émergence de cadres nationaux qualifiés pour gérer l’après-indépendance.
- Une politique foncière injuste, privant les agriculteurs locaux de leurs terres les plus fertiles au profit de grandes plantations.
- Des conditions sanitaires précaires, où la répartition inégale des infrastructures de santé a accentué les disparités entre les communautés.
Une vision plus nuancée
Si les effets négatifs de la colonisation sont indéniables, certains éléments méritent une lecture plus nuancée.
Infrastructure et modernisation
La construction de ports, de routes et surtout des chemins de fer a certes été pensée pour servir les intérêts économiques de la métropole, mais ces infrastructures ont aussi contribué à structurer les échanges commerciaux à l’échelle nationale. Après l’indépendance, ces équipements ont été progressivement réappropriés par l’État ivoirien pour accélérer le développement du pays.Éducation et formation d’une élite locale
Malgré les restrictions imposées par le système éducatif colonial, il a permis la formation d’une première génération d’intellectuels et de cadres ivoiriens.
Une économie coloniale hautement structurée
Pendant la domination française (1893-1960), la Cote d’Ivoire sera le théâtre d’une organisation économique rigoureusement contrôlée. Ce contrôle reposait sur des réseaux d’élites économiques françaises, souvent issues de grandes familles industrielles et financières de la métropole. Ces dynasties ont façonné un système où économie et politique s’entremêlaient, consolidant leur mainmise sur les ressources stratégiques du pays.







L’Empire invisible
Un capitalisme colonial intégré à l’échelle mondiale
Ces empires ne se limitaient pas à la Côte d’Ivoire mais opéraient dans un cadre impérial global :
- Le Groupe Rivaud, particulièrement diversifié, étendait son influence du Cameroun à Madagascar, et jusqu’en Indochine.
- La famille Michelin exploitait plus de 30 000 hectares d’hévéas au Vietnam pour approvisionner ses usines en caoutchouc.
- Les Rothschild et Mirabaud possédaient d’importants domaines viticoles en Algérie et des mines de phosphates au Maroc.
Cette intégration mondiale reflétait une logique impériale où les colonies africaines comme la Côte d’Ivoire jouaient un rôle clé dans l’approvisionnement des industries françaises.
Une influence politique déterminante
Cette domination économique était systématiquement renforcée par une influence politique directe:
- Plusieurs membres de ces dynasties siégeaient dans les conseils d’administration des grandes banques françaises ou occupaient des postes clés au Sénat et dans les ministères coloniaux.
- Les politiques économiques adoptées par Paris favorisaient systématiquement leurs intérêts commerciaux.
- L’exemple le plus frappant est celui de Valéry Giscard d’Estaing, devenu plus tard président de la République (1974-1981), dont la famille était directement impliquée dans le commerce colonial, illustrant parfaitement cette fusion entre pouvoir économique colonial et politique métropolitaine.
Un héritage durable
Après l’indépendance ivoirienne de 1960, ces réseaux ont survécu en transformant juridiquement leurs entreprises ou en s’associant avec le nouvel État ivoirien, contribuant ainsi à la persistance d’un système néocolonial connu sous le nom de « Françafrique ».
Les tirailleurs ivoiriens
La colonisation ne se limite pas à l’exploitation économique et administrative : elle exige aussi du sang. Dès la Première Guerre mondiale, la France mobilise massivement ses colonies africaines pour alimenter son effort de guerre. La Côte d’Ivoire, à l’instar des autres territoires de l’AOF, fournit des milliers d’hommes envoyés combattre sur les fronts européens.
Le recrutement, loin d’être volontaire, repose sur des pratiques coercitives : des quotas de soldats sont imposés aux villages, et ceux qui refusent sont pourchassés. Certains chefs locaux tentent de négocier pour protéger leur population, mais beaucoup sont contraints de livrer leurs jeunes hommes à l’armée française.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le schéma se répète. Après l’appel du général de Gaulle en 1940, la Côte d’Ivoire bascule dans le camp de la France libre et fournit des troupes pour les campagnes d’Afrique du Nord et d’Europe. Les tirailleurs ivoiriens participent notamment à la libération de la France, mais à leur retour, ils se heurtent à l’injustice coloniale : discriminations, pensions de guerre inférieures à celles des soldats français, et une reconnaissance quasi inexistante. L’épisode tragique du massacre de Thiaroye (1944), où des tirailleurs sénégalais réclamant leur solde sont abattus par l’armée française, illustre le mépris de la métropole pour ceux qui ont versé leur sang pour elle.
Cet engagement forcé marque durablement la conscience politique ivoirienne et nourrit les revendications indépendantistes qui émergent après la guerre
L’héritage culturel colonial
La colonisation ne se limite pas aux terres et aux cultures agricoles : elle s’impose aussi dans les esprits. Le français devient la langue obligatoire, l’unique accès à l’administration et à l’éducation. Dans les écoles coloniales, les enfants récitent que leurs ancêtres sont les Gaulois, tandis que leurs langues maternelles sont bannies. Mais loin d’être une soumission totale, cette imposition linguistique donne naissance à un français réinventé, populaire et détourné, dont le « nouchi » deviendra la plus éclatante expression.
L’éducation ne vise pas l’émancipation, mais la production de cadres subalternes destinés à servir la machine coloniale. Les chefs traditionnels sont réduits à de simples exécutants, les rites et formes de justice locales marginalisés. La religion s’en mêle : les noms africains cèdent la place aux prénoms chrétiens, certaines pratiques spirituelles sont interdites. Pourtant, loin d’être écrasées, les identités locales se redéfinissent. Les catégories ethniques se figent sous l’administration coloniale, comme chez les Krou, dont l’unité est renforcée par la classification française.
Dans l’art, la littérature, la musique, les Ivoiriens s’approprient les codes importés pour mieux les transformer. En littérature, Bernard Dadié donne à la langue coloniale une portée subversive avec Climbié (1956), où il dépeint l’aliénation culturelle et les contradictions de l’école coloniale. En musique, le mouvement du « Ziglibithy » dans les années 1970, porté par Ernesto Djédjé, illustre cette réinvention culturelle : mélange de rythmes traditionnels bété et d’influences occidentales, il devient un symbole de la réappropriation identitaire après l’indépendance.
Après la Seconde Guerre mondiale, la colonisation culturelle s’intensifie, mais l’illusion d’une assimilation complète se fissure. Une identité hybride est en train de naître, prête à affronter l’indépendance.
L’héritage empoisonné de la colonisation
En 1960, la Côte d’Ivoire obtient son indépendance. Mais que reste-t-il de ces décennies de domination ?
Une dépendance économique qui n’a pas disparu. La Côte d’Ivoire continue d’exporter son cacao et son café vers les mêmes marchés. Une administration qui ressemble étrangement à celle mise en place par Binger. Un État centralisé, une élite formée à l’école coloniale, une économie toujours tournée vers l’extérieur.
Félix Houphouët-Boigny, premier président du pays, est un enfant du système. Il sait que l’indépendance est fragile, que la France garde un œil sur son ancienne colonie. Les accords de défense, les entreprises françaises omniprésentes, la monnaie (le franc CFA), tout rappelle que l’histoire coloniale ne s’est pas éteinte en 1960, elle s’est transformée.
Ce 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire n’est pas née, elle a été placée sous tutelle. La France n’a pas créé un pays, elle a fabriqué une machine à exploiter, un territoire sous contrôle. Il faudra bien plus qu’un décret, bien plus que des administrateurs pour éteindre les mémoires et effacer les résistances.
La colonisation a laissé des ruines et des chaînes invisibles. Mais l’histoire ivoirienne ne s’est jamais limitée à 1893. Et elle continue de s’écrire.
Chronologie
1470 – Arrivée des Portugais
Les navigateurs portugais atteignent les côtes ivoiriennes et établissent des comptoirs pour le commerce de l’ivoire.
XVIIe Siècle – Installation des Hollandais
Ils ont commencé à coloniser certaines parties de l’Afrique de l’Ouest, dont la Côte d’Ivoire, à partir de cette époque.
1687 – Installation française
Première installation de commerçants français à Assinie, marquant le début d’une présence française sur le territoire ivoirien. Une première mission catholique conduite par des prêtres français, introduit le christianisme dans la région.
XVIIe – XVIIIe siècles – Expansion des royaumes locaux
Les Akan, Krou et Mandé développent de puissants royaumes et des réseaux commerciaux reliant la savane au golfe de Guinée.
1838 – Traité d’Assinie
Premier traité commercial signé entre le roi d’Assinie et la France, accordant aux Français des droits commerciaux exclusifs.
1842 – Début du protectorat français
Signature des premiers traités entre la France et des chefs côtiers, établissant un contrôle indirect sur certaines régions.
1843-1844 – Expansion des postes français
Création des postes français de Grand-Bassam et d’Assinie, renforçant la présence française sur la côte.
1868 – Traités avec les chefs agni
L’amiral Fleuriot de Langle signe plusieurs traités avec les chefs agni, élargissant l’influence française vers l’intérieur des terres.
1887 – Mission d’exploration de Binger
Louis-Gustave Binger entreprend une mission d’exploration qui le conduit du Sénégal à la Côte d’Ivoire, cartographiant des territoires jusqu’alors inconnus des Européens.
1889 – Traité de Kong
Binger signe un important traité avec le roi de Kong, étendant l’influence française dans le nord du pays.
1891 – Installation du premier gouverneur
Jean-Baptiste Verdier devient le premier gouverneur des « Établissements français de la Côte d’Or », précurseurs de la colonie.
1893 Mars 10 – Création de la colonie de Côte d’Ivoire
La France proclame officiellement la Côte d’Ivoire comme colonie, sous l’autorité de Louis-Gustave Binger.
1893-1898 – Campagnes militaires de « pacification »
Série d’opérations militaires françaises pour soumettre les peuples de l’intérieur qui résistent à la colonisation.
1894 – Début de la résistance de Samory Touré
Samory Touré, chef du puissant empire Wassoulou, mène une lutte armée contre l’expansion française.
1895 – Intégration à l’AOF
La Côte d’Ivoire est intégrée à l’Afrique Occidentale Française (AOF), vaste ensemble colonial sous administration française.
1896 – Transfert de la capitale
La capitale coloniale est transférée de Grand-Bassam à Bingerville en raison d’épidémies de fièvre jaune.
1898 – Capture et exil de Samory Touré
Après des années de combats, Samory Touré est capturé par les Français et exilé au Gabon, marquant la fin de la grande résistance militaire.
1899-1900 – Révolte des Abbey
Soulèvement du peuple Abbey contre l’imposition fiscale et le travail forcé, violemment réprimé par les forces coloniales.
1904 – Résistance des Baoulés
Révolte dirigée par la reine Yamousso et son neveu Kouassi N’Go contre l’occupation française.
1905 – Instauration du travail forcé
Les autorités coloniales imposent le travail obligatoire aux populations locales pour l’exploitation agricole et l’infrastructure.
1908 – Début de l’exploitation intensive du cacao et du café
Introduction et développement des cultures de rente qui deviendront l’épine dorsale de l’économie ivoirienne.
1914-1918 – Première Guerre mondiale : enrôlement forcé des tirailleurs ivoiriens
Des milliers d’Ivoiriens sont envoyés combattre pour la France en Europe, souvent sous la contrainte.
1920 – Réorganisation administrative
Division de la colonie en cercles et cantons, renforcement du pouvoir des chefs traditionnels cooptés par l’administration française.
1923 – Transfert de la capitale à Abidjan
Décision de transférer la capitale à Abidjan, dont le développement comme port moderne commence.
1927 – Achèvement du chemin de fer Abidjan-Niger
L’infrastructure ferroviaire relie la côte à l’intérieur, facilitant l’extraction des ressources et l’acheminement de la main-d’œuvre.
1932 – Révoltes contre le pouvoir colonial
Les Baoulés et d’autres groupes ethniques se soulèvent contre les abus du régime colonial..
1937 – Création du Syndicat Agricole Africain
Félix Houphouët-Boigny fonde le Syndicat Agricole Africain pour défendre les intérêts des planteurs africains face aux colons européens.
1939-1945 – Seconde Guerre mondiale : mobilisation des troupes coloniales
Les tirailleurs ivoiriens participent aux campagnes d’Afrique et d’Europe. À leur retour, ils subissent des discriminations et des pensions inégales.
1944 – Fondation du PDCI par Félix Houphouët-Boigny
Le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) est créé, amorçant la lutte politique pour l’indépendance.
1944 Décembre 1er – Massacre de Thiaroye
À Thiaroye, près de Dakar, l’armée française exécute entre 35 et 70 tirailleurs africains, dont des Ivoiriens, qui réclamaient le paiement de leur solde après avoir combattu pour la libération de la France. Cet événement marque une rupture dans la relation entre les anciens combattants africains et la métropole, alimentant les revendications indépendantistes dans les colonies.
1945 – Conférence de Brazzaville
La France envisage des réformes dans ses colonies, ouvrant la voie à une plus grande participation politique des Africains.
1946 – Abolition du travail forcé
Face aux pressions internationales et aux revendications africaines, la France met fin au travail obligatoire.
1946 – Citoyenneté française
Les Ivoiriens obtiennent la citoyenneté française et le droit d’élire des représentants à l’Assemblée nationale française.
1947 – Houphouët-Boigny, élu député
Élu député à l’Assemblée nationale française, Houphouët-Boigny devient une figure politique majeure dans l’empire colonial français.
1950 – Investissements du FIDES
Le Fonds d’Investissement pour le Développement Économique et Social finance d’importants projets d’infrastructure en Côte d’Ivoire.
1956 – Loi-cadre Defferre
Cette loi accorde une autonomie interne accrue aux colonies françaises d’Afrique, avec création d’assemblées territoriales élues.
1958 – Autonomie de la Côte d’Ivoire
La Côte d’Ivoire devient une république autonome au sein de la Communauté française.
1959 – Formation du conseil de l’Entente
Alliance entre la Côte d’Ivoire, le Dahomey (Bénin), la Haute-Volta (Burkina Faso) et le Niger pour maintenir des liens étroits avec la France.
1960 Août 7 – Indépendance de la Côte d’Ivoire
Le pays accède à l’indépendance sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, mais reste sous forte influence française.
1961 – Accords de coopération avec la France
Signature d’accords militaires, économiques et culturels renforçant les liens entre la Côte d’Ivoire indépendante et l’ancienne puissance coloniale.
Ce qu'il faut retenir
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10 mars 1893 : une colonie française sur le papier La Côte d’Ivoire devient officiellement une colonie française, mais la réalité sur le terrain est bien plus complexe.
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Une histoire qui ne commence pas avec la France Avant la colonisation, la région était un carrefour commercial dynamique, peuplé de royaumes puissants.
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Binger et l’administration coloniale La France impose son autorité en s’appuyant sur des chefs locaux, transformés en exécutants de l’administration coloniale.
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Résistances et répressions La colonisation ne se fait pas sans heurts : Samory Touré, les Baoulés et d’autres peuples mènent des combats acharnés contre l’occupation.
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Exploitation économique intensive La colonie devient une machine à profit : cacao, café, caoutchouc sont produits pour la métropole, au prix du travail forcé.
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Une colonisation culturelle imposée mais détournée La langue française devient obligatoire, mais les Ivoiriens se la réapproprient, créant de nouvelles formes d’expression.
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Un héritage colonial persistant L’indépendance de 1960 n’efface pas la dépendance économique, ni l’influence française sur les structures politiques et économiques du pays.
FAQ
Quel était le statut de la Côte d'Ivoire avant de devenir une colonie française ?
Avant de devenir officiellement une colonie française le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire n’était pas un territoire unifié sous une seule autorité. Son statut a évolué en plusieurs étapes, reflétant d’abord un espace de souveraineté africaine, puis un territoire sous influence commerciale française, avant d’être totalement intégré à l’empire colonial français.
1. Un territoire de royaumes et de confédérations indépendants
Jusqu’au XIXe siècle, la Côte d’Ivoire était composée de plusieurs royaumes puissants et de confédérations autonomes, sans aucune domination étrangère :
- Le royaume Baoulé (fondé par la reine Pokou) dominait la région centrale.
- L’Empire de Kong, un royaume musulman influent, contrôlait le nord et participait au commerce transsaharien.
- Les Akan (Agni et Abron), installés à l’est, entretenaient des relations commerciales avec l’Empire Ashanti (Ghana).
- Les fédérations Krou, situées sur la côte, étaient réputées pour leur indépendance et leur refus de l’autorité étrangère.
Les Européens (Portugais, Anglais, Hollandais et Français) étaient présents sur les côtes dès le XVe siècle, mais ils se limitaient à un rôle commercial, sans véritable emprise politique.
2. Un protectorat commercial sous influence française (1842-1893)
À partir du XIXe siècle, la France cherche à asseoir son influence en Afrique de l’Ouest. N’ayant pas encore le contrôle total du territoire, elle procède progressivement :
- 1842 : Signature du traité d’Assinie, par lequel un roi local accorde aux Français un droit de commerce exclusif en échange d’une « protection ». C’est le début du protectorat officieux.
- 1843-1844 : Création des premiers postes militaires et commerciaux à Grand-Bassam et Assinie.
- 1868 : L’amiral Fleuriot de Langle négocie de nouveaux traités avec les chefs agni, étendant l’influence française vers l’intérieur.
- 1887-1889 : Expéditions de Louis-Gustave Binger, qui signe plusieurs traités de protectorat, notamment avec le roi de Kong.
Toutefois, ces accords ne signifiaient pas une souveraineté totale de la France sur le territoire. Ils restaient des protectorats commerciaux, où les chefs africains gardaient une autonomie relative, bien que sous pression.
3. De protectorat à colonie officielle (1893)
L’évolution du statut de la Côte d’Ivoire s’accélère avec la course aux colonies entre puissances européennes. Après la Conférence de Berlin (1885), la France veut consolider son contrôle.
- 1893 : La Côte d’Ivoire devient officiellement une colonie française, distincte du Sénégal colonial auquel elle était auparavant rattachée.
- Louis-Gustave Binger est nommé premier gouverneur, chargé d’imposer une administration coloniale et de « pacifier » le territoire.
Cependant, cette colonie reste largement théorique : la France ne contrôle alors que la côte et doit encore affronter plusieurs résistances locales, notamment celle de Samory Touré et des Baoulés, pour asseoir son pouvoir.
Pourquoi la Côte d'Ivoire a été détachée de la Guinée en 1893 ?
La France a détaché la Côte d’Ivoire de la Guinée en 1893 pour des raisons stratégiques, économiques et administratives.
Face à la compétition coloniale, elle voulait consolider son emprise en Afrique de l’Ouest et sécuriser un accès maritime pour ses exportations.
Le territoire ivoirien, plus fertile et prometteur que la Guinée, nécessitait une gestion spécifique pour exploiter ses ressources agricoles et commerciales.
L’administration depuis Conakry était inefficace, notamment face aux résistances locales comme celle de Samory Touré. La création d’une colonie distincte permettait un contrôle militaire renforcé et une pacification plus rapide.
Louis-Gustave Binger, explorateur et premier gouverneur, a plaidé pour cette autonomie afin d’assurer un développement plus structuré. Cette décision répondait aux ambitions impérialistes françaises d’unifier et d’organiser leurs possessions africaines. Ainsi, la Côte d’Ivoire devient une entité propre dans l’empire colonial français
Combien d'éthnies existaient en 1893 en Côte d'Ivoire ?
La Côte d’Ivoire regroupait quatre grands ensembles en 1893 :
(Baoulé, Agni, Attié, etc.), originaires du Ghana, présents au sud-est et au centre.
(Malinké, Dan/Yacouba, Gouro), venus du Mali et de la Guinée, localisés au nord-ouest et à l’ouest.
(Sénoufo, Lobi, Koulango), originaires de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), situés au nord.
(Bété, Guéré, Dida), originaires du Liberia, installés au sud-ouest.
Ces groupes incluaient une soixantaine d’ethnies distinctes, chacune avec ses propres langues et traditions.
Qu'est ce que l'AOF ?
L’Afrique-Occidentale française était une fédération de huit colonies françaises en Afrique de l’Ouest, existant de 1895 à 1958.
Elle regroupait la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (Mali), la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Niger, la Haute-Volta (Burkina Faso) et le Dahomey (Bénin), couvrant une superficie d’environ 4,7 millions de km².
Son chef-lieu était initialement Saint-Louis, puis Dakar à partir de 1902.
L’AOF a joué un rôle crucial dans le développement des infrastructures, notamment ferroviaires, avec la création de réseaux comme le Dakar-Niger.
La dissolution de l’AOF en 1958 a conduit à l’indépendance de ses territoires, marquant la fin de l’ère coloniale française en Afrique de l’Ouest. Cette période a laissé un héritage complexe dans les pays concernés.
Qu'est ce que la CFAO ?
La CFAO (Compagnie Française de l’Afrique Occidentale)
Créée en 1887, la CFAO était une entreprise coloniale française qui dominait le commerce et la distribution en Afrique de l’Ouest. Cette région comprenait plusieurs colonies sous administration française : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Dahomey (actuel Bénin), la Haute-Volta (Burkina Faso), le Niger, le Mali et la Mauritanie.
✅ Son rôle en Côte d’Ivoire :
- Elle contrôlait l’importation des produits manufacturés européens (textiles, alcools, machines) et l’exportation des matières premières africaines (cacao, café, bois, caoutchouc).
- Elle imposait des prix élevés sur les produits de première nécessité, profitant d’un quasi-monopole sur les circuits commerciaux.
- Elle participait activement à l’exploitation agricole coloniale en finançant des plantations gérées par des Européens.
✅ Qui contrôlait la CFAO ?
À l’origine, la CFAO appartenait à de riches familles d’industriels et de financiers français, parmi lesquelles :
- La famille Rivaud, qui possédait un empire économique allant des plantations coloniales aux banques françaises.
- Le groupe Worms, un conglomérat spécialisé dans le commerce maritime et les banques.
- Les familles Mirabaud et Rothschild, impliquées dans les financements coloniaux et les exportations.
Aujourd’hui, la CFAO existe toujours mais a été rachetée par le groupe japonais Toyota Tsusho, et elle est devenue un acteur majeur dans la distribution automobile, pharmaceutique et technologique en Afrique.
Qu'est-ce que la SCOA ?
La SCOA (Société Commerciale de l’Ouest Africain)
Fondée en 1892, la SCOA fonctionnait sur un modèle similaire à la CFAO, en s’imposant comme un intermédiaire incontournable entre la France et ses colonies d’Afrique de l’Ouest.
✅ Son impact en Côte d’Ivoire :
- La SCOA était spécialisée dans la distribution de produits alimentaires, d’équipements agricoles et de biens de consommation courante.
- Elle a contribué à renforcer la dépendance économique des colonies vis-à-vis de la France en monopolisant l’importation de denrées essentielles.
- Son réseau de magasins et d’entrepôts couvrait toute la Côte d’Ivoire, empêchant l’émergence d’un commerce africain indépendant.
✅ Qui contrôlait la SCOA ?
La SCOA était détenue par plusieurs grands groupes industriels et financiers français, notamment :
- La Banque de l’Indochine et de Suez, qui finançait les grandes entreprises coloniales.
- La famille Bohn, qui détenait d’importants actifs dans le commerce et la logistique.
- Le groupe Pinault, qui a ensuite restructuré ses activités après la décolonisation.
Aujourd’hui, la SCOA a disparu en tant qu’entité indépendante, ses activités ayant été absorbées ou restructurées dans de nouveaux groupes commerciaux.
Comment était organisée l’administration coloniale française en Côte d’Ivoire ?
Intégrée à l’Afrique-Occidentale Française (AOF) sous l’autorité de Dakar, la Côte d’Ivoire était dirigée par un gouverneur français nommé par Paris, à l’image de Louis-Gustave Binger.
Le territoire était divisé en cercles et subdivisions, contrôlés par des commandants et des chefs locaux transformés en agents coloniaux. Ces derniers collectaient l’impôt et imposaient le travail forcé.
Paris prenait toutes les décisions importantes, imposant le Code de l’indigénat et exploitant l’économie au profit de la France, notamment via des entreprises comme la CFAO.
Ce système visait à assurer un contrôle total et une exploitation maximale des ressources. Après l’indépendance, l’État ivoirien hérita d’un modèle administratif centralisé inspiré de cette organisation coloniale.
Pourquoi l’histoire coloniale est-elle souvent mal enseignée en France ?
Pendant longtemps, l’histoire de la colonisation a été enseignée sous un prisme glorifiant l’expansion française et occultant les violences et résistances des peuples colonisés. Ce récit biaisé, centré sur la mission « civilisatrice », a contribué à un manque de compréhension des réalités coloniales. Malgré des progrès récents (loi Taubira en 2001), l’enseignement reste fragmenté et marqué par des tensions mémorielles, comme en témoigne le débat autour de la loi Mekachera de 2005.
Y a-t-il eu des voix françaises opposées à la colonisation dès le XIXe siècle ?
Oui, dès le XIXe siècle, des voix françaises se sont élevées contre la colonisation. Georges Clemenceau dénonçait son coût humain et économique, tandis que Paul Déroulède critiquait l’expansion coloniale au profit d’une revanche contre l’Allemagne. Des intellectuels comme Guy de Maupassant ont également mis en lumière les abus coloniaux. À partir des années 1920, socialistes et communistes ont structuré cette opposition en critiquant ouvertement l’exploitation des peuples colonisés.
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En savoir plus
- « Le colonialisme français en Afrique tropicale 1900-1945 » et « Essais sur l’histoire de l’Afrique : de la traite négrière au néocolonialisme » par Jean Suret-Canale.
- « L’Afrique au XXe siècle » par Elikia M’Bokolo
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