1848 : Quatre jours de guerre civile qui ont changé la France
23 juin 1848. L’aube se lève sur un Paris en ébullition. Dans les faubourgs ouvriers, la colère monte. Les barricades vont bientôt transformer la capitale en champ de bataille. Préparez-vous à un voyage douloureux dans les entrailles de la République naissante.
L'étincelle qui embrase la poudre
L’année 1848 secoue toute l’Europe. C’est le « Printemps des Peuples » : Berlin, Vienne, Milan, Budapest s’embrasent tour à tour. Des barricades se dressent de l’Empire autrichien aux États allemands, de l’Italie du Nord à la Hongrie. Dans cette vague révolutionnaire continentale, la France fait figure de précurseur.
Trois mois après la révolution de février qui a chassé le roi Louis-Philippe (r. 1830-1848), la République française se cherche encore. L’euphorie de « l’illusion lyrique » de Lamartine s’estompe face aux réalités. Dans les ateliers nationaux, ces chantiers publics créés pour donner du travail aux chômeurs, gronde une sourde inquiétude. Ces ateliers emploient désormais 120,000 inscrits, mais leur coût élevé et leur supposée inefficacité inquiètent un gouvernement sous pression.
Car le divorce s’est consommé. Les élections d’avril 1848, premières au suffrage universel masculin, envoient à l’Assemblée une majorité écrasante de républicains modérés et de conservateurs. Les notables provinciaux, méfiants envers le peuple ouvrier parisien, dominent désormais. Les partisans des réformes sociales sont balayés. Le Paris ouvrier et la France rurale ne se comprennent plus.
Élections d’avril 1848 : Le verdict des urnes
La France rurale vote, le Paris ouvrier déchante
Républicains modérés
~500 sièges. Grands vainqueurs du scrutin (68% des voix), ils prônent une république sans bouleversement social.
Parti de l’Ordre
~250 sièges. Monarchistes ralliés à la République par peur du « péril rouge » (23% des voix).
Montagne (radicaux/socialistes)
~80 sièges. Grande défaite pour les porteurs des revendications ouvrières (9% des voix).
Une interprétation complexe
L’absence de partis structurés rend les décomptes précis difficiles, mais les analyses confirment la large victoire des modérés.
Premier suffrage universel masculin
Plus de 9 millions d’hommes de plus de 21 ans sont appelés à voter.
Une participation massive
Le taux de participation atteint 83,4 %, témoignant d’un fort engouement pour la démocratie.
Explosion du corps électoral
Par rapport au système censitaire précédent, le nombre d’électeurs est multiplié par 40.
La rupture avec Paris
Le vote conservateur des campagnes donne naissance à une Assemblée en conflit direct avec les ouvriers parisiens.
Alors que la misère continue de ronger les faubourgs, le gouvernement ne recule pas : il tranche. La décision est brutale. Et comme souvent dans l’histoire de France, le pavé va répondre au mépris.
Pire encore, la gestion des Ateliers a été confiée aux conservateurs, qui cherchent délibérément à en limiter la portée. Le 21 juin, le couperet tombe : les ouvriers de 18 à 25 ans devront s’engager dans l’armée, les autres partiront en province. Fini les deux francs par jour, fini l’espoir.
Pour les ouvriers parisiens, c’est l’effondrement d’un rêve. Ces ateliers incarnaient l’espoir d’une République sociale, nourri par les idées de Louis Blanc et d’Auguste Blanqui. Blanc prônait le droit au travail, Blanqui une révolution permanente. Leurs écrits circulaient dans les ateliers, leurs discours enflammaient les cœurs.
L’annonce résonne comme un coup de tonnerre dans les quartiers populaires. Le 22 juin, 20,000 ouvriers se rassemblent place de la Bastille, au pied de la colonne de Juillet. Pujol, leur porte-parole, lance cette phrase prophétique : « Vous ne voulez pas du pain, vous aurez du plomb ! » Le cri de ralliement fuse : « La Liberté ou la Mort ! » Le soir même, les premières barricades s’élèvent. La République bourgeoise a choisi son camp.
Le Paris des barricades renaît
L’insurrection ne tarde pas à trouver sa forme la plus redoutable : la barricade. À Paris, c’est un langage ancien qui revient, fait de pavés, de courage et de poudre noire. Ce ne sont plus des slogans, ce sont des forteresses.
Dès le 23 juin, Paris se transforme en champ de bataille. Les pavés volent, les omnibus se renversent, les arbres s’abattent. En quelques heures, plus de 400 barricades hérissent la capitale : faubourg Saint-Antoine, faubourg du Temple, faubourg Saint-Marceau, Marais, Quartier Latin, rue Saint-Jacques, quartier du Panthéon. Cette fois, le soulèvement n’a rien de spontané. Il porte la marque de l’organisation ouvrière et l’empreinte des idées sociales qui ont fermenté dans les faubourgs.
Les insurgés ne se contentent pas de dresser des obstacles. Ils construisent une véritable forteresse urbaine, reliant les barricades par des tranchées, organisant des dépôts d’armes, établissant des postes de commandement. Entre 40,000 et 50,000 hommes prennent les armes. Des ouvriers, des artisans, des chômeurs armés de vieux fusils, d’outils, et surtout d’un courage né du désespoir.
À leur tête, pas de tribun charismatique mais des hommes du peuple : Pujol, l’ouvrier mécanicien, Daix, le tailleur, Pélissier, l’ancien militaire devenu ouvrier. Ils ont lu Blanqui, écouté Louis Blanc, rêvé d’une république sociale. Mais maintenant, acculés, ils n’ont plus de programme politique complexe. Leur revendication a été formulée : « Du travail ou du plomb ! »
Les conditions sociales de 1848
Un terreau de misère et d’espoir
Crise et chômage
Crise économique depuis 1847, chômage explosif.
Conditions de travail
Salaires dérisoires, journées de 12 à 15 heures.
Vie quotidienne
Logements insalubres, hausse des prix alimentaires.
Précarité généralisée
Insécurité sanitaire et misère endémique.
Le « droit au travail »
Créés pour garantir un emploi à tous les chômeurs.
Des travaux symboliques
Les tâches consistent souvent à paver ou dépaver des rues.
Un salaire de subsistance
Le salaire est fixé à 2 francs par jour pour les inscrits.
Un succès populaire massif
120,000 bénéficiaires sont recensés en juin 1848.
Face à face : deux Frances qui ne se comprennent plus
D’un côté, les insurgés armés de leurs colères et de quelques fusils de chasse. Des visages burinés par le labeur, des mains calleuses, des corps fatigués par douze heures d’atelier quotidien. Ils se battent pour survivre, pour leurs familles, pour l’idée qu’ils se font de la justice. Dans leurs poches, les écrits froissés de Blanqui, les promesses trahies de février.
De l’autre, une machine de guerre dirigée par le général Louis-Eugène Cavaignac, républicain mais farouchement antisocialiste. Tragique ironie : parmi ses troupes, les gardes mobiles sont des jeunes prolétaires qui tirent sur leurs frères de classe. Les gardes nationaux des quartiers bourgeois de l’Ouest parisien détestent ces « rouges » qui menacent leurs propriétés.
L’Assemblée, paniquée, lui a remis les pleins pouvoirs. Sa stratégie sera méthodique et brutale : pas de négociations, usage de l’artillerie pour pulvériser les barricades, combat de maison en maison.
Entre les deux camps, un fossé béant. Les bourgeois parlent d’anarchie, de propriété menacée, de civilisation en péril. Les ouvriers dénoncent l’hypocrisie d’une République qui prêche la fraternité mais refuse le pain. Le dialogue est impossible ; seule la force parlera.
Carte des acteurs : Juin 1848
Qui sont les protagonistes de la tragédie ?
L’assemblée conservatrice
- Élue en avril 1848 au suffrage universel.
- Majoritairement rurale et modérée.
- Hostile aux Ateliers Nationaux.
Le général Cavaignac
- Républicain, Ministre de la Guerre.
- Reçoit les pleins pouvoirs le 24 juin.
- Mène une répression méthodique et brutale.
Les forces de répression
- 62,500 hommes au total.
- Armée régulière, Garde Nationale bourgeoise.
- Garde Mobile (jeunes prolétaires).
Ouvriers & chômeurs
- 120,000 inscrits aux Ateliers Nationaux.
- Trahis par la fermeture du 21 juin.
- Revendication : « Du travail ou du plomb ! ».
La force des barricades
- 40,000 à 50,000 combattants.
- Plus de 400 barricades dans l’Est parisien.
- Armement précaire mais grande détermination.
L’idéal de la « sociale »
- Inspirés par des penseurs comme Louis Blanc.
- Le « Droit au travail » comme exigence fondamentale.
- Rêve d’une République juste et fraternelle.
Quatre jours de guerre civile
Les combats durent du 23 au 26 juin. Paris résonna du crépitement des fusillades, du grondement des canons, des cris de guerre et d’agonie. Le 24 juin, l’état de siège est proclamé. L’Assemblée exige la démission de la Commission exécutive et confie tous les pouvoirs à Cavaignac. Les barricades tombent une à une sous les assauts méthodiques de ses canons.
Rue Saint-Denis, une femme distribue des cartouches aux insurgés. Place de la Bastille, un gamin de quinze ans charge à la baïonnette. Faubourg du Temple, un prêtre donne les derniers sacrements à un mourant. Et puis ce geste tragique : Monseigneur Affre, archevêque de Paris, tentant de s’interposer sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, tombe mortellement blessé. Symbole déchirant de cette fraternité assassinée.
Les insurgés résistent avec l’énergie du désespoir. Ils savent qu’ils jouent leur dernière carte. On se bat de maison en maison, de rue en rue. La violence est inouïe. L’armée n’hésite pas à recourir aux exécutions sommaires lors de la prise des barricades.
Le 25 juin, les derniers bastions de la résistance, entre Bastille et Nation, tombent sous les assauts conjugués. Le 26 juin, la résistance s’effondre. Les derniers combattants se rendent ou meurent les armes à la main. Paris retrouve le silence, mais c’est un silence de mort.
Le bilan glace le sang. Mais ces chiffres cachent une réalité plus terrible encore. La répression qui suit est impitoyable : exécutions sommaires dans les parcs et les carrières, fusillades contre les murs de la capitale.
Des familles entières brisées. Cavaignac, « le boucher de juin », organise méthodiquement l’épuration. Les prisons regorgent, les convois de prisonniers traversent Paris sous les quolibets de la bourgeoisie soulagée. La justice militaire, débordée, met en place des procédures d’exception.
Cette répression forge un traumatisme durable dans la classe ouvrière. Juin 1848 devient le symbole de la trahison bourgeoise, la preuve que la République peut être plus impitoyable que la monarchie.
Juin 1848 n’est pas seulement un bain de sang. C’est un basculement. Dans les têtes, dans les urnes, dans l’histoire. Une République vient de montrer son vrai visage : socialement sourde, politiquement impitoyable.
L'onde de choc
Les journées de juin transforment radicalement le paysage politique français et envoient une onde de choc dans toute l’Europe révolutionnaire. La République sociale est morte dans les barricades parisiennes. Cette répression brutale refroidit les ardeurs révolutionnaires à Vienne, Berlin et Milan, où les mouvements populaires observent avec effroi le sort réservé aux ouvriers français.
Désormais, la bourgeoisie et la France rurale, terrifiées par cette « peur du rouge », aspirent à un pouvoir fort capable de maintenir l’ordre à tout prix. Le gouvernement provisoire, traumatisé par l’insurrection, adopte des mesures répressives et met fin définitivement aux expériences sociales. La Deuxième République évolue rapidement vers un régime autoritaire.
Cavaignac apparaît un temps comme l’homme providentiel. Mais c’est finalement une autre figure qui saura capitaliser sur ce besoin de stabilité. En décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte remporte l’élection présidentielle avec un score écrasant. Les ouvriers parisiens, écœurés par la République bourgeoise, votent massivement pour le neveu de l’Empereur. Terrible ironie : ceux qui rêvaient de démocratie sociale ouvrent la voie au coup d’État de 1851 et au Second Empire (1852-1870).
Marx, observateur attentif depuis son exil londonien, tire les leçons de l’événement : « La République bourgeoise a triomphé. Elle a pour elle maintenant la finance, l’industrie, les classes moyennes, les petits-bourgeois, l’armée, les intellectuels, le clergé et la population des campagnes. »
Bilan des Journées de Juin
Le prix humain d’une révolution brisée
Insurgés tués
3,000 à 5,000 morts.
Forces de l’ordre
1,500 morts.
Fusillés sans jugement
1,500 exécutions sommaires après la défaite.
Arrestations
25,000 personnes arrêtées.
Condamnations
11,000 condamnations à la prison ou la déportation.
Justice d’exception
Mise en place de Conseils de guerre et de procédures expéditives.
Déportations
Principalement vers l’Algérie.
Clémence
Des mesures de clémence ultérieures réduiront le nombre de déportés.
Mémoire et héritage
Juin 1848 laisse une cicatrice indélébile dans la mémoire ouvrière. Cette insurrection, première grande révolte prolétarienne de l’histoire, préfigure les luttes futures. Elle forge une conscience de classe qui traversera les décennies, nourrie par les idées sociales et les théories révolutionnaires qui continuent à se développer malgré la défaite.
Victor Hugo, témoin de ces journées sanglantes, immortalise leur souvenir dans Les Misérables. Les barricades de juin inspirent celles de son roman, mais la réalité dépasse souvent la fiction. Cette mémoire littéraire contribue à ancrer l’événement dans l’imaginaire collectif.
L’insurrection enseigne une leçon fondamentale au mouvement ouvrier : l’autonomie politique est vitale face aux forces bourgeoises, même républicaines. Elle révèle aussi la nature répressive de l’État bourgeois, instrument de coercition au service des possédants.
Quand éclate la Commune en 1871, les insurgés se souviennent de juin 1848. Ils savent qu’ils rejouent le même drame, avec l’espoir cette fois de l’emporter. La barricade devient le symbole de la résistance populaire, l’arme des faibles contre les puissants, transmise de génération en génération.
L’important, ce n’est pas combien de fois on tombe. C’est combien de fois on se relève. Les ouvriers de juin 1848 sont tombés, mais leur sacrifice n’a pas été vain. Il a nourri l’espoir de générations d’insurgés, de la Commune à la Résistance.
Aujourd’hui encore, dans un monde où précarité et exploitation se recomposent, cette mémoire est plus qu’un hommage : un outil stratégique pour les batailles à venir. Les mécanismes qui ont produit la tragédie de 1848 – paupérisation, abandon institutionnel, répression – demeurent tristement actuels.
Chronologie
1848 Février 22 – Interdiction d’un banquet républicain
Le gouvernement interdit un grand banquet politique à Paris, dernière étape de la « campagne des banquets ». En réaction, les premières manifestations éclatent, marquant le début de la révolution.
1848 Février 23 – Premières fusillades
La Garde Nationale, normalement fidèle au roi, refuse de tirer sur les manifestants et se joint parfois à eux. Dans la soirée, une troupe de ligne ouvre le feu sur les protestataires, faisant plusieurs morts et enflammant l’insurrection.
1848 Février 24 – Proclamation de la Seconde République
Louis-Philippe, dépassé, abdique. Dans l’après-midi, un gouvernement provisoire est formé à l’Hôtel de Ville, avec à sa tête des figures comme le poète Alphonse de Lamartine. La République est proclamée, promettant réformes et suffrage universel.
1848 Février 26 – Création des Ateliers Nationaux
Pour répondre à l’urgence sociale et garantir le « droit au travail », le gouvernement crée des chantiers publics pour les chômeurs parisiens.
1848 Avril 23 – Élections législatives
Premières élections au suffrage universel masculin. Large victoire des républicains modérés et conservateurs, marginalisation des partisans de la République sociale.
1848 Juin 21 – Fermeture des Ateliers nationaux
Décision brutale du gouvernement : fin du droit au travail garanti, avec redéploiement des ouvriers vers l’armée ou la province. Étincelle de la révolte.
1848 Juin 22 – Manifestation ouvrière place de la Bastille
20,000 ouvriers se rassemblent. Premiers mots d’ordre radicaux, premières barricades dans les quartiers populaires.
1848 Juin 23 – Début de l’insurrection
Paris s’embrase. Plus de 400 barricades sont érigées. Début d’une guerre civile dans la capitale. Faubourgs ouvriers en révolte.
1848 Juin 24 – Proclamation de l’état de siège
L’Assemblée donne les pleins pouvoirs au général Cavaignac. La répression s’intensifie. L’armée prend l’offensive, rue par rue, canon en tête.
1848 Juin 25 – Assaut final contre les bastions insurgés
Les derniers quartiers en résistance (Bastille, faubourg Saint-Antoine, Nation) sont écrasés par les troupes. Scènes de grande violence.
1848 Juin 26 – Fin de l’insurrection
Les derniers combattants se rendent ou tombent sous les balles. Paris est sous contrôle, au prix de milliers de morts. Cavaignac impose l’ordre par la terreur.
1848 Décembre 10 – Élection de Louis-Napoléon Bonaparte
Élu président avec 74% des voix. L’échec de la République sociale pousse les classes populaires à chercher un sauveur providentiel
Ce qu'il faut retenir
-
Juin 1848 marque la première guerre civile de la Seconde République, opposant ouvriers parisiens et pouvoir conservateur.
-
La fermeture des Ateliers nationaux symbolise la rupture entre République sociale et République bourgeoise.
-
Plus de 400 barricades surgissent dans Paris, portées par une organisation ouvrière sans leader unique mais politiquement déterminée.
-
La répression menée par le général Cavaignac est brutale : plusieurs milliers de morts, exécutions sommaires, déportations massives.
-
L’échec des insurgés enterre durablement l’idée d’une République sociale, et ouvre la voie à l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte.
-
Juin 1848 devient un traumatisme fondateur pour le mouvement ouvrier français, une mémoire de lutte réprimée, mais jamais oubliée.
-
Les mécanismes de la crise — précarité, trahison politique, répression d’État — résonnent encore aujourd’hui, comme des avertissements à ne pas ignorer.
FAQ
Pourquoi les ouvriers se révoltent-ils exactement ?
Il ne s’agit pas seulement de la faim, mais d’un profond sentiment de trahison. La République qu’ils ont contribué à créer en février les abandonne en juin.
C’est l’effondrement du « droit au travail » promis, une révolution conceptuelle qui faisait de l’État le garant de l’emploi. Quand l’Assemblée ferme les Ateliers Nationaux, elle ne supprime pas seulement un revenu de misère, elle brise un contrat social révolutionnaire. Pour ces hommes qui ont risqué leur vie sur les barricades de février, c’est le passage de l’espoir au désespoir. D’où cette phrase terrible de Pujol : « Vous ne voulez pas du pain, vous aurez du plomb ! », qui résume cette alternative tragique.
Est-ce que les insurgés avaient un leader ou un plan précis ?
Non, pas au sens classique du terme. Contrairement à la Révolution française de 1789 ou à celle de 1830, les Journées de Juin 1848 ne sont pas menées par une élite révolutionnaire ou un triumvirat de leaders. Pas de Robespierre, pas de Danton. Les figures emblématiques comme Louis Blanc ou Auguste Blanqui sont déjà marginalisés ou absents de la scène au moment de l’insurrection.
Le soulèvement est avant tout populaire, horizontal, enraciné dans les quartiers ouvriers. Il naît d’une immense frustration sociale et d’un sentiment de trahison politique, alimenté dans les Ateliers nationaux par des discussions, des lectures militantes, des brochures socialistes, des journaux de quartier.
Des noms émergent, certes — Pujol, Daix, Pélissier —mais ce sont des ouvriers, des figures locales, des relais plus que des chefs. On parle d’une insurrection organisée mais sans centralisation, structurée par les solidarités de quartier et les comités populaires.
Quelle est la différence entre la révolution de février et celle de juin 1848 ?
La révolution de février est une révolution politique : elle met fin à la monarchie de Juillet et proclame la République. Elle unit, pour un bref moment, bourgeoisie libérale et peuple ouvrier, dans un même espoir de liberté et de progrès.
Mais dès avril, avec les élections législatives, les fractures réapparaissent. La République est confisquée par les modérés, les revendications sociales sont balayées.
La révolution de juin, elle, est une guerre sociale. Elle oppose deux visions de la République : celle des ouvriers (sociale, égalitaire, fraternelle) et celle des possédants (libérale, représentative, mais fermée aux transformations économiques). Juin 1848, c’est la République contre le peuple, un traumatisme fondateur.
Les femmes ont-elles participé aux combats ?
Oui, et leur rôle a longtemps été invisibilisé. Dans les barricades de juin, les femmes n’ont pas été spectatrices. Elles ont :
- construit et défendu les barricades,
- distribué des munitions,
- soigné les blessés,
- et parfois pris les armes.
Des témoignages évoquent des femmes tuées lors des assauts, arrêtées ou déportées, ou même fusillées sommairement.
Pourtant, l’histoire officielle les a souvent reléguées au rang de figurantes. Ce n’est que depuis les années 1980 qu’on commence à documenter leur présence, notamment grâce aux travaux d’historiennes comme Michelle Perrot. Elles sont les oubliées de la République, mais leur engagement a été réel et courageux.
Comment Cavaignac parvient-il à écraser l'insurrection ?
Par une stratégie militaire implacable qui révèle sa formation coloniale en Algérie. Il applique la tactique de l’étau : encerclement méthodique des quartiers insurgés, puis reconquête barricade par barricade avec l’artillerie. Sa supériorité numérique et son refus de toute négociation sont décisifs. Il utilise même les gardes mobiles (jeunes prolétaires) contre leurs frères de classe, créant une guerre civile dans la guerre civile. Enfin, il organise une véritable terreur légale pour éradiquer durablement toute velléité de révolte : les exécutions sommaires de prisonniers se comptent par milliers et des commissions militaires jugent de manière expéditive les survivants, condamnant plus de 4,000 d’entre eux à la déportation, principalement en Algérie.
Quel impact cette guerre civile a eu sur la suite de l'histoire française ?
L’événement crée un double traumatisme qui fracture la société française pour des décennies, installant une véritable logique de « lutte des classes ».
- Côté ouvrier : C’est la fin de l’illusion romantique de 1848. Le massacre acte un divorce sanglant et définitif entre le prolétariat et la République « bourgeoise ». Cette méfiance alimente les théories révolutionnaires, notamment celles de Karl Marx qui voit en juin 1848 la première grande bataille entre la bourgeoisie et le prolétariat. La défaite prépare idéologiquement les insurrections futures, la Commune de 1871 étant perçue par beaucoup comme la revanche tragique de Juin 1848.
- Côté bourgeois et conservateur : La « peur du rouge » devient une obsession politique durable. La peur d’un bouleversement social, de la perte de la propriété et du « chaos » l’emporte sur l’attachement aux libertés politiques. Cette terreur explique le succès foudroyant de Louis-Napoléon Bonaparte à l’élection présidentielle de décembre 1848 : il est perçu comme un rempart, un homme d’ordre providentiel. Cette même peur conduira une grande partie de la bourgeoisie à accepter, voire à soutenir, son coup d’État du 2 décembre 1851, préférant un régime autoritaire à un nouveau « péril rouge ».
En définitive, Juin 1848 ouvre la voie au Second Empire en détruisant la légitimité de la Seconde République et enterre pour près d’un siècle l’idée d’une République sociale.
En quoi cet événement reste-t-il actuel ?
Les mécanismes de 1848 sont d’une troublante actualité car ils touchent aux fondamentaux du contrat social. La colère populaire face aux « élites déconnectées », la précarité économique et le sentiment d’abandon institutionnel résonnent étrangement avec notre époque. On retrouve des parallèles frappants :
La crise économique qui frappe les plus fragiles, hier le chômage de masse, aujourd’hui l’inflation et la précarité de l’emploi.
Les promesses politiques non tenues, hier le « droit au travail », aujourd’hui les débats sur la justice sociale, la répartition des richesses ou la transition écologique, qui créent un sentiment de décalage entre le discours et la réalité.
La gestion des mouvements sociaux, où la question de la répression et des violences policières reste un sujet de tension majeur.
La grande différence, cependant, réside dans l’organisation politique. En 1848, la contestation était encadrée par des idéologies émergentes (le socialisme) et portait un projet de société alternatif. Aujourd’hui, les mouvements sociaux peuvent être plus spontanés, viraux, mais souvent plus éclatés et défensifs, peinant à formuler un projet politique unificateur. Mais la leçon de 1848 demeure : quand une partie de la population se sent exclue du pacte républicain, la crise devient inévitable.
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Pour en savoir plus
1848 ou l’apprentissage de la République par Maurice Agulhon
Un classique incontournable qui analyse finement les enjeux politiques, sociaux et culturels de 1848, essentiel pour comprendre la transition de la monarchie à la République. Offre une vision complexe du moment révolutionnaire.
La peur du peuple. Histoire de la IIe République (1848-1852) par Marie-Hélène Baylac
Une synthèse magistrale sur la IIe République, de la révolution de 1848 à l’avènement du Second Empire, qui met en lumière la peur persistante des élites face aux revendications populaires et à la « question sociale ». L’ouvrage éclaire la fracture entre républicains modérés et partisans d’une république sociale, en s’appuyant sur une riche documentation et une galerie de personnages marquants
La IIe République par Inès Murat
Ouvrage très documenté qui retrace toute la période 1848-1851, en replaçant la IIe République dans le contexte social, économique et politique du XIXe siècle. Murat met en lumière la modernité des débats de l’époque (démocratie politique et sociale, place de la religion, progrès industriel) et montre combien ces années, loin d’être un simple intermède, constituent un tournant majeur de l’histoire française et européenne
Les Journées de Juin 1848 par Roger Bellet
Monographie claire et rigoureuse centrée sur les quatre jours d’insurrection, mettant en lumière les acteurs parisiens et la dynamique propre des journées de juin. Accessible et bien documentée.
Les luttes de classes en France (1848-1850) par Karl Marx
Analyse politique et idéologique majeure de l’échec de la République sociale, offrant une perspective marxiste sur les contradictions de l’époque. Indispensable pour comprendre la portée théorique de l’événement.
Les révolutions de 1848 en France par Jean-Claude Martin
Replace les événements dans le contexte européen du Printemps des peuples et analyse les mouvements sociaux et politiques en France. Offre une perspective élargie et comparative.
1848, la révolution oubliée par Albert Soboul
Lecture marxiste classique centrée sur les dimensions sociales et populaires de l’insurrection, avec une attention particulière aux luttes ouvrières. Approche engagée et détaillée.
La Révolution de 1848 par François Furet
Regard politique et institutionnel sur la révolution, utile pour comprendre les enjeux de pouvoir et les évolutions républicaines. Analyse synthétique et claire.
Les bas-fonds de la République : histoire sociale et culturelle du Paris ouvrier par Dominique Kalifa
Étude vivante du contexte social et culturel des quartiers ouvriers parisiens, offrant une perspective sur la vie quotidienne et les représentations sociales à l’époque. Enrichit la compréhension du milieu ouvrier.
La République et le peuple : 1848-1851 par Michel Winock
Analyse la relation conflictuelle entre la République et les classes populaires, en se concentrant sur les conséquences politiques des journées de juin. Approche politique et sociale approfondie.
Le Premier convoi, 1848 par Michèle Perret
Roman historique documenté qui retrace le destin du premier convoi de « colons » envoyés en Algérie après l’insurrection de juin 1848, à la suite de la fermeture des Ateliers nationaux et de la répression. À travers le parcours de ces hommes et femmes, l’ouvrage éclaire une page méconnue de l’exil social et de la colonisation, mêlant récit collectif, aventure humaine et mémoire ouvrière.
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