2 Octobre 1710
Une élection qui changea tout
Le 2 octobre 1710, l’Angleterre bascule. Dans un pays ravagé par des années de guerre et saigné à blanc par des dépenses militaires démesurées, les électeurs décident qu’il est temps de dire stop. Ce jour-là, les urnes parlent, et ce n’est pas un murmure timide, mais un cri de désespoir. Les Whigs, qui avaient mené l’Angleterre dans la guerre de Succession d’Espagne, sont balayés par les Tories, bien décidés à remettre le pays sur des rails moins guerriers. Voici comment une élection redéfinit le destin d’une nation épuisée.
Contexte : Une guerre trop longue, trop coûteuse
Depuis 1701, l’Angleterre était embarquée dans la guerre de Succession d’Espagne, un conflit tentaculaire qui avait pour but d’empêcher la France de Louis XIV de dominer l’Europe. Le but était noble, peut-être. Mais la facture, elle, était colossale. 7,5 millions de livres sterling par an dépensés pour financer une guerre qui n’en finissait pas. Pour un pays dont les revenus ne dépassaient pas 14 millions de livres, cela revenait à se tirer une balle dans le pied.
Les Whigs, partisans inconditionnels de la guerre, voyaient en ce conflit une lutte existentielle pour maintenir l’équilibre des pouvoirs en Europe. Avec Sidney Godolphin aux finances et le duc de Marlborough menant l’armée, l’Angleterre avait remporté plusieurs victoires militaires. Mais à quel prix ? La population commençait à grogner. Trop de morts, trop d’impôts, trop de dettes. En 1710, la dette publique atteignait des sommets, avec près de 50 millions de livres d’emprunts. Le pays était à bout de souffle.
Les Whigs : Des boucs émissaires en pleine déroute
À l’approche des élections de 1710, la situation devenait insoutenable pour les Whigs. La population en avait assez de cette guerre interminable qui profitait surtout aux marchands et aux élites. Marlborough, jadis héros de la nation, était désormais accusé d’enrichissement personnel. Godolphin, qui avait orchestré les finances de guerre, devenait l’homme à abattre. L’heure des comptes avait sonné.
En août 1710, la reine Anne, influencée par la montée des Tories et ses nouveaux conseillers, décida de frapper un grand coup en renvoyant Godolphin, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles élections. C’était le début de la fin pour les Whigs. Les Tories, avec à leur tête un certain Robert Harley, prirent les devants, promettant de mettre fin à cette guerre coûteuse. Le vent de la paix commençait à souffler.
Les élections du 2 octobre 1710 : La victoire éclatante des Tories
Et puis arriva le 2 octobre 1710. Le verdict des urnes fut implacable. 346 sièges pour les Tories, soit 62 % de la Chambre des communes. Un raz-de-marée politique. Les électeurs, surtout ceux des campagnes, avaient fait leur choix : ils voulaient la paix, et vite. Ils ne supportaient plus les impôts toujours plus lourds ni une guerre qui semblait sans fin. Ils voulaient du changement.
Les Tories, avec Harley désormais aux commandes en tant que premier lord du Trésor, n’allaient pas les décevoir. En prenant le contrôle du gouvernement, Harley se lança immédiatement dans des négociations de paix avec la France. L’Angleterre, qui jusque-là avait voulu imposer sa volonté par les armes, s’apprêtait à utiliser la diplomatie pour sortir du bourbier.
Le traité d’Utrecht (1713) : L'Angleterre choisit la paix
Moins de trois ans après cette élection décisive, en 1713, le traité d’Utrecht fut signé. La guerre de Succession d’Espagne était terminée. L’Angleterre ne s’en sortait pas mal du tout : elle récupérait Gibraltar et Minorque, des points stratégiques qui allaient renforcer sa domination navale. Mais plus important encore, elle réduisit ses dépenses militaires de manière drastique, passant de 7,5 millions à 4 millions de livres par an, soit une réduction de près de 50 %.
Ce traité ne mit pas seulement fin à un conflit : il changea fondamentalement la manière dont l’Angleterre percevait son rôle sur la scène internationale. La paix, plutôt que la guerre, devint désormais l’instrument privilégié de la puissance britannique. Le pays pouvait enfin souffler et se recentrer sur ses affaires intérieures, stabilisant ainsi une économie au bord de l’asphyxie.
L’héritage des élections de 1710 : Une leçon politique durable
Les Tories célébraient leur victoire comme un triomphe de la raison. Mais la paix ne calma pas toutes les tensions. Les Whigs, bien que battus, ne se rendirent pas facilement. Avec l’avènement de George Ier en 1714, ils regagnèrent le pouvoir et dominèrent la scène politique pendant plusieurs décennies.
Cependant, l’élection du 2 octobre 1710 laissa une empreinte indélébile. Elle marqua un tournant historique dans la manière dont l’Angleterre gérait ses affaires internes et ses ambitions internationales. Pour la première fois, la voix du peuple s’éleva pour réclamer la fin d’une guerre, montrant que l’opinion publique et la gestion des ressources nationales étaient devenues des enjeux centraux de la politique britannique. Cette élection prouvait qu’un pays ne pouvait pas prospérer si ses dirigeants ignoraient les souffrances et les attentes de ses citoyens.
Chronologie
1701 Septembre – Début de la guerre de Succession d’Espagne
La guerre de Succession d’Espagne éclate après la mort du roi Charles II d’Espagne sans héritier direct. Plusieurs puissances européennes s’affrontent pour déterminer qui héritera du trône espagnol, avec la France et l’Autriche en tête.
1702 Mars 8 – Début du règne de la reine Anne, dernière monarque de la dynastie des Stuart en Grande-Bretagne.
Née le 6 février 1665, elle est la fille de Jacques II, roi catholique renversé lors de la Glorieuse Révolution de 1688. Son règne débute à la mort de son beau-frère, Guillaume III.
1704 Août – Bataille de Blenheim
Une victoire majeure pour les forces alliées dirigées par le duc de Marlborough contre les armées franco-bavaroises. Cette victoire solidifie temporairement la position de l’Angleterre dans la guerre.
1706 Mai – Bataille de Ramillies
Une autre victoire décisive des forces anglaises, encore sous le commandement du duc de Marlborough, qui renforce le contrôle des Alliés sur les Pays-Bas espagnols.
1707 Mai 1er- Signature de l’Acte d’Union
Cet acte a formellement unifié le Royaume d’Angleterre et le Royaume d’Écosse pour créer un nouveau pays : le Royaume de Grande-Bretagne. Cet événement historique a marqué la fusion des deux Parlements et a posé les bases de la politique et des institutions communes qui existent encore aujourd’hui.
1710 Août – Renvoi de Sidney Godolphin
La reine Anne, sous la pression des Tories, renvoie Sidney Godolphin, premier lord du Trésor, en raison des coûts excessifs de la guerre et du mécontentement croissant du public.
1710 Octobre 2 – Élections générales au Royaume-Uni
Les Tories remportent une victoire écrasante aux élections générales, obtenant 346 sièges sur 558 à la Chambre des communes. Robert Harley devient le premier lord du Trésor, promettant de mettre fin à la guerre coûteuse de Succession d’Espagne.
1713 Avril – Signature du traité d’Utrecht
Le traité d’Utrecht met fin à la guerre de Succession d’Espagne. L’Angleterre obtient des gains territoriaux importants, dont Gibraltar et Minorque, et réduit considérablement ses dépenses militaires.
1714 Août – Mort de la reine Anne et avènement de George Ier
À la mort de la reine Anne, George Ier, issu de la maison de Hanovre, monte sur le trône d’Angleterre. Son avènement marque le retour des Whigs au pouvoir.
FAQ
Quel était le mode de scrutin utilisé lors des élections du 2 octobre 1710 ?
Le mode de scrutin utilisé pour les élections générales de 1710 en Angleterre était le scrutin censitaire, réservé aux propriétaires terriens. Seuls les hommes possédant des terres d’une certaine valeur, les « freeholders », avaient le droit de vote. Ce système excluait donc la grande majorité de la population, notamment les femmes, les ouvriers et les personnes ne possédant pas de propriétés foncières.
Combien d'électeurs pouvaient voter à cette époque ?
En 1710, environ 200,000 hommes étaient éligibles pour voter dans un pays qui comptait près de 5 millions d’habitants. Cela représentait environ 4 % de la population totale. Ce chiffre montre bien à quel point le droit de vote était limité et réservé à une élite aisée.
Comment les élections étaient-elles organisées ?
Les élections se déroulaient par circonscriptions, et les candidats étaient élus selon un scrutin uninominal majoritaire à un tour. Chaque circonscription envoyait un ou deux députés à la Chambre des communes. Le candidat (ou les candidats) obtenant le plus de voix dans une circonscription était élu. Dans certaines circonscriptions, il n’y avait même pas de scrutin compétitif, car les candidats étaient parfois choisis d’avance par des groupes influents ou des aristocrates.
Quelle est l'origine du terme Tory?
Le terme « Tory » apparaît pendant la crise de l’Exclusion Bill pour désigner les partisans de Jacques II, soutenant le droit divin des rois et s’opposant à son exclusion malgré son catholicisme. Historiquement conservateurs, les Tories défendaient une monarchie forte et traditionnelle, où le roi exerçait une autorité centrale importante, tout en protégeant l’ordre établi et les intérêts de l’aristocratie et des propriétaires terriens.
Ils étaient farouchement attachés à l’Église anglicane et se méfiaient des dissidents religieux, notamment les catholiques et les non-conformistes protestants. Sur le plan économique, les Tories étaient protectionnistes, favorisant les droits de douane élevés pour protéger l’agriculture et les intérêts des propriétaires fonciers.
Après la Glorieuse Révolution de 1688, bien qu’ils aient initialement soutenu Jacques II, les Tories acceptèrent le règne de Guillaume III et Marie II, mais restèrent méfiants envers toute réduction du pouvoir royal. Ils s’opposèrent également aux réformes des Whigs, cherchant à préserver le statu quo politique et social.
Au XIXe siècle, les Tories évoluèrent pour devenir le Parti conservateur, notamment sous l’influence de leaders comme Robert Peel et Benjamin Disraeli, tout en intégrant progressivement certaines réformes pour répondre aux évolutions sociales, mais en restant attachés à la monarchie, l’Église et les institutions traditionnelles.
Quelle est l'origine du terme Whig ?
Le terme « Whig », d’origine péjorative, apparaît lors de la crise de l’Exclusion Bill. Favorables à l’exclusion de Jacques II pour empêcher un retour de l’absolutisme catholique, les Whigs soutenaient une monarchie constitutionnelle où le pouvoir royal était limité par le Parlement. Défendant les intérêts de la classe moyenne émergente, des marchands et des industriels, ils prônaient la liberté individuelle, le gouvernement représentatif et la tolérance religieuse, bien qu’hostiles aux catholiques.
Les Whigs, partisans du libéralisme économique et du libre-échange, soutenaient un environnement commercial ouvert et des réformes élargissant les libertés politiques, notamment à travers un Parlement plus représentatif. Leur rôle clé dans la Glorieuse Révolution (1688), qui établit Guillaume III et Marie II comme monarques constitutionnels, renforça leur position en tant que défenseurs de la monarchie parlementaire.
Au XVIIIe siècle, les Whigs dominèrent la politique britannique en soutenant des réformes parlementaires et religieuses, tout en s’opposant aux tentatives jacobites de restaurer les Stuart. Au XIXe siècle, ils évoluèrent pour devenir le Parti libéral, soutenant le suffrage élargi et des réformes sociales, notamment sous des figures comme William Gladstone, et jouant un rôle majeur dans la création de l’État-providence au début du XXe siècle.
Résultats des Elections Législatives anglaises depuis 1685
Les élections générales anglaises de 1685 marquent l’emploi pour la première fois de l’expression des Whig et Tory pour désigner des factions politiques au sein du Parlement d’Angleterre. Les forces en présence des deux partis ne sont qu’une estimation, car les affiliations politiques de nombreux députés demeurent incertaines.
Publications similaires
Ivan IV (1533-1584) : Autocratie, Expansion et Terreur
En savoir plus sur SAPERE
Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.




