3 juin 713. Dans les allées du Grand Palais de Constantinople, l’atmosphère est lourde. Les rumeurs de trahison grondent, les officiers murmurent dans l’ombre, et au loin, les sabots des chevaux résonnent sur les pavés. L’armée des Opsikion, autrefois son alliée, se prépare à renverser celui qu’elle avait porté au pouvoir.
Philippicos le premier empereur aux yeux crevés
C’est jour de fête dans la capitale : on célèbre l’anniversaire de la fondation de Constantinople. Après la victoire des Verts aux courses de chars, l’empereur Philippicos savoure un moment de détente aux bains de Zeuxippe, ces thermes somptueux ornés de statues impériales. Il ignore que ces mêmes bains, symboles de grandeur, deviendront le théâtre de sa chute.
Quelques heures plus tard, dans les ruelles de la capitale, un homme trébuche dans l’obscurité qui l’enveloppe désormais pour l’éternité. Philippicos — de son vrai nom Bardanès — découvre une invention cruelle du pouvoir. Le fer chauffé à blanc a fait son œuvre dans un silence glaçant. L’empereur est désormais un infirme politique, victime d’une première historique : c’est la première fois que l’aveuglement est utilisé à l’encontre d’un empereur déchu, remplaçant la mutilation du nez jusqu’alors pratiquée.
Pour comprendre cette révolution dans l’art de punir, il faut remonter quelques années en arrière, quand la politique se conjuguait encore au couteau et que les trônes changeaient de mains comme des cartes dans un jeu de hasard. C’est aussi l’époque où les confins de l’Empire — des rives de la mer Noire aux steppes du Caucase — deviennent des laboratoires de la révolte, loin du contrôle direct de Constantinople.
L'homme qui défie l'ordre établi
Bardanès n’était pas né pour régner, mais il n’était pas non plus un inconnu dans les cercles du pouvoir. D’une famille arménienne de haut rang au service des empereurs byzantins, ce général ambitieux avait goûté aux privilèges de la cour sous Justinien II (r. 685-695, 705-711). Mais ses prétentions impériales lui valurent l’exil, d’abord sous Tibère III (r. 698-705), puis un second bannissement lors du retour triomphal de Justinien II en 705.
C’est alors que commence sa véritable histoire. Relégué à Chersonèse, cette antique colonie grecque devenue avant-poste byzantin sur les rives glacées de la mer Noire, près de l’actuel Sébastopol, Bardanès va transformer son exil en tremplin. Ironie de l’histoire : cette cité qui deviendra plus tard un haut lieu du christianisme orthodoxe devient le berceau d’une rébellion contre l’ordre établi.
En septembre 711, tirant parti du mécontentement des habitants et des officiers hostiles à Justinien II, il se fait proclamer empereur sous le nom de Philippicos — un patronyme grec jugé plus digne d’un prétendant à l’Empire. Le 11 décembre 711, il renverse Justinien II dans un coup d’État victorieux. Le paria devient empereur — dans un empire où, depuis 695, les coups d’État se succèdent à un rythme effréné.
Dix-sept mois pour détruire un empire
Son règne ? Une parenthèse de dix-sept mois qui ébranla l’Empire jusque dans ses fondements. Soudain propulsé sur le trône, Philippicos (r. 711-713) incarne les espoirs de certains généraux et de l’aristocratie militaire. Mais son règne se révèle court et chaotique.
Dès son arrivée au pouvoir, il adopte une politique religieuse controversée : il tente de rétablir le monothélisme — cette doctrine qui prétendait que le Christ n’avait qu’une seule volonté, à la fois divine et humaine. Condamnée lors du sixième concile œcuménique en 680-681, cette position théologique divise profondément l’Église. Loin d’être une simple lubie personnelle, cette démarche vise à rassembler les chrétiens contre la menace musulmane de plus en plus pressante. Mais ce choix lui met à dos une partie du clergé et alimente la colère de Rome. Le pape Constantin 1er (r. 708-715) refuse catégoriquement de reconnaître Philippicos comme empereur légitime et rejette fermement ses demandes de validation du monothélisme.
Pendant ce temps, les ennemis de Byzance profitaient du chaos. Sur le plan militaire, il laisse les frontières s’effriter : les troupes arabes, commandées par Maslama ben Abd al-Malik, pénètrent très loin en Asie mineure en 712, s’emparant d’Amasia et de Gangres. Les Bulgares de Tervel ravagent la Thrace, atteignant les faubourgs de Constantinople. À cette menace extérieure s’ajoute une défiance grandissante au sein même de l’armée des thèmes — ces circumscriptions militaires provinciales dont les généraux disposent d’une autonomie considérable — qui l’avait porté au pouvoir.
Le piège se referme
Le printemps 713 sonna le glas. Face aux incursions bulgares, Philippicos commet une erreur stratégique fatale : il rappelle en Europe les troupes du thème de l’Opsikion stationnées en Asie Mineure pour défendre les cols de Thrace. Ce faisant, il met directement au contact de Constantinople des soldats aguerris mais mécontents, qui avaient été privilégiés par Justinien II et gardaient un ressentiment contre son successeur.
Par un cruel retournement du destin, les troupes menées par le stratège Georges Bouraphos et le patrice Théodore Myakios, préparent sa perte. Le samedi 3 juin, veille de la Pentecôte, en pleine effervescence des jeux célébrant l’anniversaire de Constantinople, Philippicos se croit en sécurité. Après la victoire des Verts aux courses de chars, l’allégresse résonna jusque dans les ruelles de Constantinople, renforçant le prestige de cette faction qui savait se rendre indispensable à l’ordre impérial. Philippicos profite quant à lui des bains de Zeuxippe — ces thermes somptueux où il s’était fait représenter en mosaïque — avant de déjeuner avec les notables de la cité.
Pendant qu’il savoure cette détente, l’officier Rouphos, envoyé par les conspirateurs, pénètre dans la ville par la porte Dorée avec une troupe de soldats. Ils surprennent l’empereur. L’image est saisissante : l’homme qui avait renversé un empire basculait à son tour dans un moment d’inattention.
L'art byzantin de détruire un homme
L’aveuglement, loin d’être une simple cruauté, était un outil redoutable du pouvoir impérial. À Byzance, la violence se ritualisait. Dans la conception byzantine du pouvoir, l’empereur est le reflet de l’autorité céleste. La vue symbolise la capacité à juger et à incarner la lumière divine. Puisque Dieu est parfait, l’empereur doit aussi être sans tache physique ; toute mutilation, en particulier les blessures au visage, disqualifient un individu pour monter sur le trône.
Priver un souverain de ses yeux, c’est le priver de sa légitimité sacrée. L’aveuglement va plus loin que la simple disqualification : en aveuglant un rival, non seulement on restreint sa mobilité, mais on lui rend également presque impossible de mener une armée au combat. C’est la destruction méthodique d’un adversaire politique, l’annihilation de toute capacité de nuire.
L’alternative était l’exécution, mais elle risquait de faire naître un martyr. En épargnant la vie du rival, on préservait la stabilité politique tout en neutralisant toute ambition. Cette méthode révèle la sophistication cruelle du système byzantin : plutôt que de tuer, on préfère créer des fantômes vivants, des rappels permanents du prix de l’ambition déçue.
L'empereur invisible
Que devint Philippicos après sa mutilation ? Envoyé au monastère des Dalmates, il meurt peu après, effacé de l’histoire officielle. L’homme qui avait mis l’Empire à feu et à sang disparut dans l’ombre de l’Histoire, condamné à une existence de ténèbres. Les sources se taisent sur ses dernières années, comme si l’aveuglement l’avait effacé de l’existence même.
Son successeur, Artémios, proclamé empereur sous le nom d’Anastase II (r. 713-715), retira immédiatement les décrets monothélites de Philippicos, restaura l’orthodoxie sous l’autorité du VIe Concile Œcuménique, fermant ainsi la parenthèse qui tourmenta si gravement l’État et l’Église. Il ne restait plus rien du règne de Philippicos, sinon une innovation dans l’art de châtier qui traverserait les siècles.
Les "Vingt ans d'anarchie"
Le cas de Philippicos n’est pas unique. Entre 695 et 717, l’Empire byzantin vit ce que les historiens appellent les « Vingt ans d’anarchie » : sept empereurs montent et descendent du trône, renversés au gré des complots, des mutineries et des rivalités militaires. À Byzance, le pouvoir ne se transmettait pas par hérédité mais par un jeu complexe d’alliances, de rébellions et de fidélités militaires. Cette fragilité s’accompagnait d’une violence institutionnalisée : sur près de 90 empereurs byzantins, près des deux tiers furent assassinés ou exécutés. Un empire où l’épée et la foi se disputaient la couronne.
Cette instabilité chronique n’était pas qu’une impression : elle se traduit par des chiffres vertigineux, comme le révèlent les archives byzantines.
L'Empire des coups d'État permanents
90 coups d’État entre 395 et 1453 : Byzance détient le record historique de l’instabilité politique avec une moyenne d’un putsch tous les 12 ans.
Les chiffres qui donnent le vertige :
Les périodes records :
- VIIe-IXe siècle : 47 coups d’État, notamment durant la crise de 695-717 (6 empereurs en 22 ans)
- La rébellion de Thomas le Slave (821-823) : la plus longue guerre civile byzantine
Les déclencheurs classiques :
- Défaites militaires (31% des renversements)
- Crises successorales (absence de primogéniture claire)
- Clivages religieux (9 coups d’État durant la querelle des Images)
- Mécontentement de l’armée (retards de solde, échecs stratégiques)
Le rôle pivot de l’armée des Opsikion : Cette unité d’Asie Mineure, héritière des anciennes légions romaines et réorganisée au VIIe siècle pour défendre Constantinople contre les invasions arabes, porta 4 empereurs au pouvoir en 25 ans. Elle illustre parfaitement le poids des thèmes militaires dans la politique byzantine et leur capacité à faire et défaire les empereurs selon leurs intérêts.
Entre 395 et 713, période couvrant la chute de Philippicos, on dénombre entre 16 et 20 renversements majeurs d’empereurs, confirmant que l’instabilité n’était pas l’exception mais la règle à Byzance. Le coup contre Philippicos représente déjà le cinquième renversement en moins de vingt ans (695-713), illustrant l’accélération de cette spirale de violence.
De la gloire à l’ombre : l’héritage politique de Philippicos
Le 3 juin 713 marqua ainsi une date sinistre dans l’histoire de la cruauté politique. Ce jour-là, Byzance découvrit qu’il existait des sorts pires que la mort : vivre dans les ténèbres avec le souvenir éblouissant du pouvoir perdu. Le destin de Philippicos illustre parfaitement cette période d’instabilité chronique où la violence politique s’était ritualisée.
Son cas révèle toute la complexité de cette époque troublée : loin d’être le simple usurpateur incompétent souvent dépeint, Philippicos apparaît dans certaines sources comme un homme « bon, presque naïf », manipulé par son entourage. Sa tentative de réconciliation chrétienne face à la menace musulmane, bien que maladroite, témoigne d’une certaine vision politique. Mais à Byzance, les bonnes intentions suffisent rarement face aux réalités du pouvoir.
L’histoire de Philippicos rappelle que derrière les dates et les titres impériaux, il y avait des hommes pris dans un engrenage implacable — celui de la violence, du sacré et du sang. À Byzance, la politique était un champ de bataille où la foi et la force se mêlaient dans un jeu mortel. Une leçon que retiendront tous les conspirateurs futurs de l’Empire, durant ces « Vingt ans d’anarchie » qui ne faisaient que commencer.
Chronologie
695 – Première chute de Justinien II
Justinien II est renversé par une révolte à Constantinople et subit la rhinotomie (ablation du nez), censée le disqualifier à jamais du trône. Il est exilé en Chersonèse, marquant le début d’une période d’instabilité.
698-705 – Règne de Tibère III
Tibère III prend le pouvoir après avoir participé au complot contre Justinien II. Son règne, bien que marqué par quelques réformes administratives, ne résout pas les tensions internes et reste fragile.
705 – Retour de Justinien II
Avec l’appui militaire de Tervel, khan des Bulgares, Justinien II revient à Constantinople malgré sa mutilation. Sa restauration brise le tabou politique de la rhinotomie et prouve que la simple défiguration ne suffit plus à écarter un rival.
705-711 – Deuxième règne de Justinien II
Son second règne est autoritaire et sanglant. Il intensifie la répression et multiplie les purges, ce qui accentue le mécontentement des élites militaires et civiles.
711 Septembre – Révolte de Bardanès (Philippicos) à Chersonèse
Profitant de l’hostilité locale envers Justinien II, Bardanès est proclamé empereur par les troupes byzantines stationnées à Chersonèse. Il prend le nom de Philippicos, plus conforme aux usages impériaux grecs.
711 Décembre 11 – Prise de pouvoir de Philippicos
Justinien II est capturé et exécuté. Philippicos entre triomphalement à Constantinople et est acclamé empereur. Il hérite d’un empire divisé et vulnérable aux attaques extérieures.
711-713 – Règne de Philippicos
Philippicos tente de rétablir le monothélisme, ce qui ravive les divisions religieuses et indispose Rome. Sur le plan militaire, il peine à contenir les incursions arabes en Asie mineure (Amasia et Gangres) et les raids bulgares en Thrace.
712 – Incursions arabes et bulgares
Maslama ben Abd al-Malik mène des offensives victorieuses en Asie mineure, tandis que Tervel de Bulgarie pille la Thrace jusqu’aux portes de Constantinople. L’empereur est de plus en plus isolé.
713 Printemps – Philippicos rappelle les troupes du thème Opsikion
Pour contrer les menaces bulgares en Europe, il fait venir les soldats du thème Opsikion d’Asie mineure. Ces troupes, rancunières envers son régime, complotent dans l’ombre.
713 Juin 03 – Coup d’État contre Philippicos
Lors des festivités célébrant l’anniversaire de la fondation de Constantinople, Philippicos est surpris aux bains de Zeuxippe. Georges Bouraphos et Théodore Myakios, soutenus par Rouphos, le capturent et lui font crever les yeux au fer rouge — première utilisation de la cécité comme sanction impériale.
713 Juin – Proclamation d’Anastase II
Artémios, fonctionnaire compétent et proche du clergé orthodoxe, est proclamé empereur sous le nom d’Anastase II. Il rétablit l’orthodoxie (condamnation du monothélisme) et tente de réorganiser les défenses impériales.
715 – Renversement d’Anastase II
Anastase II est lui-même renversé par Théodose III. L’instabilité impériale perdure, prélude à l’ascension de Léon III en 717.
Ce qu'il faut retenir
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Philippicos devient le premier empereur byzantin à subir lors d'un coup d'état l'aveuglement plutôt que la rhinotomie (ablation du nez). Cette "innovation" répond au fait que Justinien II avait réussi à reprendre le pouvoir malgré son nez coupé, prouvant que cette mutilation n'était plus suffisante pour l'empêcher de gouverner.
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En seulement 17 mois, Philippicos ébranle l'Empire : il ravive les controverses religieuses avec le monothélisme, s'aliène Rome, laisse les Arabes et les Bulgares dévaster les frontières, et commet l'erreur fatale de rappeler l'armée des Opsikion près de Constantinople.
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Philippicos tombe victime de sa propre stratégie : les troupes qu'il rappelle pour défendre l'Empire contre les Bulgares sont précisément celles qui l'renversent. Il est capturé pendant qu'il se détend aux bains de Zeuxippe, lors des festivités de l'anniversaire de Constantinople.
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À Constantinople, l'empereur doit incarner la perfection divine. Priver un souverain de ses yeux, c'est le priver de sa légitimité sacrée et de sa capacité à "voir" pour gouverner. C'est plus radical que l'exécution car cela crée un "fantôme vivant" sans risquer de faire un martyr.
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Entre 695 et 717, sept empereurs se succèdent. Sur toute l'histoire byzantine (395-1453), on compte 90 coups d'État, soit un tous les 12 ans. Philippicos illustre parfaitement cette violence institutionnalisée où l'armée fait et défait les empereurs.
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Loin d'être un simple usurpateur incompétent, Philippicos tentait de rassembler les chrétiens face à la menace musulmane. Certaines sources le décrivent comme "bon, presque naïf", manipulé par son entourage - révélant la complexité humaine derrière les mécanismes politiques impitoyables.
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L'aveuglement de Philippicos inaugure une méthode qui traversera les siècles byzantins. Cette "innovation dans l'horreur" témoigne de la sophistication cruelle d'un système qui préférait créer des infirmes politiques plutôt que des martyrs.
Pour en savoir plus
Les statues des bains de Zeuxippe à Constantinople : collection et patrimoine dans l’Antiquité tardive par Vincent Puech.
« Le Monde byzantin, tome II : L’Empire byzantin (641-1204) » par Jean-Claude Cheynet.
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