Le 7 octobre 2021, l’Académie suédoise a couronné Abdulrazak Gurnah du prix Nobel de littérature, et c’est comme si une brise océane avait traversé le désert asséché du monde littéraire. Car qui, sérieusement, connaissait le nom de cet écrivain tanzanien, né à Zanzibar, vivant en exil au Royaume-Uni depuis des décennies ? Cette annonce a eu l’effet d’une déflagration silencieuse, une onde qui secoue non pas par la force du bruit, mais par la puissance du non-dit. Ce Nobel-là, c’est celui de l’invisible, de l’exilé, du déraciné. Gurnah écrit pour ceux qu’on oublie de saluer, pour les fantômes de l’histoire coloniale.

Un romancier des ruines

Abdulrazak Gurnah n’écrit pas pour embellir l’existence. Non, il pose son scalpel sur les cicatrices encore ouvertes des victimes du colonialisme. Dans « Paradise », son roman phare, finaliste du Booker Prize en 1994, Gurnah nous plonge dans l’Afrique de l’Est coloniale, là où les promesses de paradis sont en réalité des chaînes d’esclaves. Yusuf, ce jeune garçon vendu par ses parents pour une dette, incarne tous ceux qui ont vu leur vie monnayée dans l’économie implacable du colonialisme. Et Gurnah ne nous laisse aucune illusion : dans ce « paradis », les maîtres sont allemands, les esclaves africains, et les rêves meurent dans le sang.

Gurnah, c’est cet écrivain qui ose dire que l’Afrique n’a pas seulement été violée, mais qu’elle saigne encore. Sa plume, acérée et sans pitié, refuse les clichés réconfortants des récits postcoloniaux faciles. Il traque la vérité là où elle est la plus laide, comme un orpailleur fou cherchant un diamant dans une mare de boue. Et ce diamant, il le trouve dans la complexité des relations humaines. Car à travers l’histoire de Yusuf, c’est tout un continent qui se cherche une identité dans un monde où l’esclavage et la colonisation ont broyé l’âme.

La mer comme exil

Puis vient « By the Sea » en 2001, et avec lui, la mer, cette éternelle métaphore du départ. La mer que Gurnah connaît bien, lui, l’enfant de Zanzibar, l’île où l’on regarde le large comme une échappatoire. Saleh Omar, son personnage principal, arrive au Royaume-Uni avec une boîte d’encens en guise de bagage. Ce n’est pas un simple réfugié : il est le portrait du déraciné universel, celui que le colonialisme a chassé, que la pauvreté a broyé et que l’exil a privé de tout sauf de ses souvenirs.

Chez Gurnah, l’exil n’est pas une libération, mais un trou noir qui avale tout : l’identité, la dignité, la mémoire. « By the Sea » ne raconte pas seulement la fuite, mais aussi l’impossibilité de l’oubli. Car le passé colle à la peau des exilés, comme ce parfum d’encens que Saleh transporte. Et c’est dans ces détails que Gurnah excelle : chaque ligne suinte la mélancolie de ceux qui n’ont jamais pu poser leurs valises nulle part.

Le colonialisme dans la chair

Avec « Desertion » (2005), Gurnah pousse encore plus loin l’exploration des séquelles du colonialisme. Il ose l’amour là où il est interdit, entre Martin Pearce, un Anglais perdu, et Rehana, une femme zanzibari. Cette histoire, qui pourrait sembler anecdotique, est en réalité le symbole du colonialisme même : une relation fondée sur le déséquilibre, sur l’impossible égalité. Cet amour, Gurnah ne le romantise pas, il le dissèque. Il en expose les rouages pervers, les non-dits, les trahisons inévitables.

Ce n’est pas un hasard si « Desertion » commence en 1899, à l’aube du XXe siècle. C’est l’époque où l’Afrique devient la proie des puissances européennes. L’amour, ici, n’est qu’une métaphore de la domination. Et les générations futures en paieront le prix. La colonisation n’est pas un événement historique clos, elle est un fantôme qui hante chaque relation entre l’Occident et l’Afrique, et Gurnah s’assure qu’on n’oublie jamais cette vérité.

L’héritage des oubliés

En 2020, Gurnah publie « Afterlives », peut-être son œuvre la plus bouleversante. Dans ce roman, il revient sur la rébellion des Maji Maji contre l’empire allemand en Afrique de l’Est. Une guerre sanglante, brutale, dont l’histoire n’a pas retenu grand-chose, comme tant d’autres épisodes du colonialisme. Gurnah redonne vie à ceux qui sont morts dans l’oubli, à ces hommes et ces femmes dont l’existence n’a jamais été gravée dans les livres d’histoire.

Ilyas, Hamza, Afiya — les personnages de « Afterlives » — sont les enfants de la guerre, mais aussi des survivants du colonialisme. Ce sont eux, les vrais héritiers de l’Afrique post-coloniale, ceux qui, longtemps après que les colons sont partis, continuent à porter les blessures de la violence, de l’exploitation et de la désillusion.

"Adieu Zanzibar" : L’adieu impossible

Et puis « Adieu Zanzibar », publié en 2022, claque comme une sentence. Zanzibar, l’île des épices, devient le lieu de toutes les déchirures. Dire adieu à Zanzibar, c’est renoncer à une part de soi. Ce roman est un cri d’adieu qui refuse de se taire.

Gurnah explore, à travers deux familles sur plusieurs générations, l’histoire esclavagiste et coloniale de l’Afrique de l’Est. Khalifa, employé sous l’empire allemand, et sa descendante Dottie, à Londres, portent en eux les stigmates de l’oppression. Le passé n’est jamais vraiment derrière, il se faufile, hante, brise.

Dans « Adieu Zanzibar », l’exil est une malédiction, non pas parce qu’il est choisi, mais parce qu’il est hérité. Les personnages fuient, mais traînent le poids de leur histoire. Gurnah peint une fresque où l’adieu est un mensonge, car on ne quitte jamais vraiment un lieu qui vous a façonné.

Gurnah, la plume contre l’oubli

Saluer le prix Nobel d’Abdulrazak Gurnah, c’est saluer la mémoire des invisibles, ceux que l’histoire a tenté d’effacer. Gurnah écrit pour ceux qui ont dû fuir, pour ceux qui ont été arrachés à leur terre, pour ceux qui continuent à lutter contre les fantômes du colonialisme. Il ne cherche pas à plaire, il cherche à dire ce qui doit être dit, à révéler ce que beaucoup préfèrent ignorer.

Ce Nobel est bien plus qu’une consécration littéraire, c’est une revanche pour ceux qui n’ont jamais eu de voix. Gurnah, avec sa prose sans concession, leur offre cette voix. Une voix qui ne s’éteindra pas, même face à l’indifférence. Abdulrazak Gurnah n’écrit pas pour glorifier l’exil, il l’écrit pour que jamais on n’oublie à quel point il est dévastateur.

Le 7 octobre 2021, ce n’est pas seulement un écrivain qui a été récompensé, c’est une conscience. Une conscience qui nous rappelle que, tant que des histoires comme celles de Yusuf, Saleh, ou Ilyas existeront, nous devrons continuer à lire, à écouter, et à nous souvenir.

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