Aristide Briand

Le Visionnaire qui voulait fédérer l'Europe Économique

Contexte : Une Europe en Quête de Stabilité

Le 5 septembre 1929, Aristide Briand, alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de la France, prenait la parole à Genève lors de la 10e Assemblée de la Société des Nations (SDN). Dans un discours audacieux, il proposait rien de moins que de refaçonner l’Europe en une Fédération économique. Ce projet, baptisé Mémorandum Briand, visait à établir un « lien fédéral » entre les États européens pour coordonner leurs politiques économiques et instaurer une solidarité qui pourrait garantir la paix sur le continent.

L’Europe de l’époque, encore convalescente après les ravages de la Première Guerre mondiale, était plongée dans une instabilité politique et économique. Les nationalismes étaient en pleine résurgence, les économies étaient fragiles, et les tensions interétatiques faisaient craindre le pire. Briand, visionnaire, voyait dans une union économique le moyen de dépasser ces clivages, de prévenir de futurs conflits et de construire une paix durable. Il proposait une intégration économique qui serait le ciment de cette nouvelle Europe.

Mais l’ombre du krach boursier de 1929 planait déjà. La catastrophe financière mondiale qui suivit ce krach bouleversa les priorités des gouvernements, précipitant un repli sur soi et un regain de protectionnisme. Pour Briand, le timing était tragique : son projet, qui nécessitait une ouverture et une coopération internationale sans précédent, se heurtait de plein fouet à une Europe en crise.

Le Projet : Une Union pour la Paix

L’objectif de Briand était clair : utiliser l’économie comme un outil pour la paix. Il ne s’agissait pas de créer un super-État, mais de fédérer les économies européennes autour d’une coopération renforcée. Il voulait mettre en place un marché commun, réduire les barrières douanières, et harmoniser les politiques économiques des pays membres. Briand voyait également dans ce projet un moyen de contenir le révisionnisme allemand, en intégrant l’Allemagne dans un système de coopération qui stabiliserait les relations entre les nations.

Mais si le projet était ambitieux, il était aussi audacieux dans un contexte où les nationalismes étaient loin de s’apaiser. Briand espérait que la logique économique l’emporterait sur les passions politiques, mais il allait rapidement découvrir que ces dernières étaient plus tenaces que prévu.

Réactions : Entre Enthousiasme et Réserves

À Genève, l’accueil initial fut positif. Les délégués européens semblaient prêts à explorer cette nouvelle voie. Briand fut même chargé de formaliser son projet dans un mémorandum, publié en mai 1930. Ce document esquissait les contours d’une union fédérale européenne, un projet qui, sur le papier, semblait prometteur.

Mais le diable était dans les détails, et les obstacles ne tardèrent pas à se manifester. Le Royaume-Uni, inquiet de voir son empire affaibli et de perdre sa prééminence à la Société des Nations, fit part de ses réticences. L’Allemagne, où le climat politique se durcissait après la mort de Gustav Stresemann, interprétait le projet comme une manœuvre française pour maintenir le statu quo. Le soutien s’effrita rapidement, et la Commission d’étude pour l’Union européenne, créée pour examiner le projet, cessa de se réunir dès 1932.

Un Échec Annoncé ?

Le contexte international joua un rôle décisif dans l’échec du projet. La crise économique mondiale exacerba les tensions, et les réflexes protectionnistes firent avorter l’initiative avant même qu’elle ne prenne son envol. Les gouvernements européens, tiraillés par les défis internes et la montée des régimes autoritaires, n’étaient tout simplement pas prêts à faire le saut vers une coopération aussi poussée.

Un Héritage Durable

Malgré cet échec, le Mémorandum Briand a laissé un héritage indélébile. Il est souvent cité comme la première tentative sérieuse de fédérer l’Europe, et son influence se fait sentir jusque dans la déclaration de Robert Schuman en 1950, qui marquera le début concret de la construction européenne avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

Le projet de Briand, bien que vaincu par les réalités de son temps, a semé les graines d’une idée dont la réalisation n’était qu’une question de temps. Sa vision d’une Europe unie, non par la contrainte mais par la coopération volontaire, demeure une inspiration et un modèle pour les générations futures.


Chronologie

1919 juin 28 Traité de Versailles signé par les puissances alliées et l’Allemagne, ce traité met fin officiellement à la Première Guerre mondiale. Il impose de lourdes réparations à l’Allemagne, alimentant des tensions qui perdureront dans les années 1920.

2020 janvier 10 – Création de la Société des Nations, organisation internationale est fondée pour garantir la paix mondiale et prévenir les conflits futurs.

1925 octobre 16 – Accords de Locarno négociés par Aristide Briand et Gustav Stresemann, visent à stabiliser les frontières de l’Allemagne et à normaliser les relations franco-allemandes.

1928 août 27 Pacte Briand-Kellogg – Cet accord international, signé par plusieurs grandes puissances, dont la France et les États-Unis, condamne le recours à la guerre pour résoudre les conflits internationaux.

1929 septembre 5 –  Lors de la 10e Assemblée de la Société des Nations à Genève, Aristide Briand propose la création d’une Fédération économique européenne pour renforcer la coopération entre les États européens et garantir la paix sur le continent.

1929 septembre 9 –  Briand organise un déjeuner avec les délégués de 27 États européens à l’Hôtel des Bergues à Genève. L’idée de la fédération européenne est accueillie favorablement, incitant Briand à formaliser son projet.

1929 septembre 17 –  La Société des Nations adopte une résolution instituant une Commission d’étude pour l’Union européenne (CEUE), chargée d’examiner le projet de Briand.

1929 octobre 24 dit le Jeudi noir – Le krach boursier de Wall Street déclenche la Grande Dépression. Cette crise économique mondiale modifiera radicalement les priorités des gouvernements européens, qui se tournent vers des politiques protectionnistes.

1930 mai 1er  – Aristide Briand publie le « Mémorandum Briand », un document détaillant son projet de Fédération économique européenne. Le mémorandum est envoyé aux 26 gouvernements européens membres de la Société des Nations pour examen et discussion.

Mai-Juin 1930 – Les premiers retours sur le Mémorandum Briand révèlent des réticences croissantes, notamment de la part du Royaume-Uni et de l’Allemagne, qui craignent des implications politiques et économiques indésirables.

1930 octobre – L’idée d’une fédération économique européenne commence à perdre de son attrait en raison des tensions économiques et politiques croissantes en Europe. La crise économique mondiale et le repli nationaliste affaiblissent le soutien au projet.

1931 Septembre – La Commission d’étude pour l’Union européenne continue ses travaux, mais l’intérêt pour le projet décline fortement. Les tensions internationales, exacerbées par la crise économique, rendent la coopération européenne de plus en plus difficile.

1932 janvier – La Commission d’étude pour l’Union européenne cesse de se réunir, marquant de facto l’abandon du projet de Briand. Les priorités des gouvernements européens se concentrent désormais sur la gestion des crises nationales et la montée des régimes autoritaires.

________

1945 : Fin de la Seconde Guerre mondiale. L’Europe est dévastée, mais l’idée d’une coopération européenne renaît de ses cendres, avec une volonté accrue de prévenir de futurs conflits.

1950 mai 9 – Robert Schuman, inspiré par la vision de Briand, propose la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), marquant le début de la construction européenne moderne.

 1957 mars 25 – Signature du Traité de Rome, qui établit la Communauté économique européenne (CEE), concrétisant la vision d’une Europe unie par des liens économiques.


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