L’histoire de l’introduction du christianisme en Chine impériale est un chapitre fascinant qui révèle des dynamiques culturelles, religieuses et politiques complexes entre la Chine et l’Occident. Loin d’être un simple récit linéaire, cette histoire est marquée par des rencontres, des malentendus, des échanges culturels et des conflits qui ont laissé une empreinte durable sur les relations sino-occidentales.
Les débuts du Christianisme en Chine
Selon une tradition non vérifiée et aujourd’hui largement rejetée par les spécialistes, l’apôtre Thomas serait arrivé en Chine au premier siècle, mais cette hypothèse manque de fondements historiques sérieux. Un récit similaire, promu par des sources officielles chinoises dans les années 2000, affirme que le christianisme serait arrivé en Chine dès l’an 64 ou 86, mais ces allégations reposent sur des interprétations contestées de gravures anciennes. La véritable histoire du christianisme en Chine commence au VIIe siècle avec l’arrivée des missionnaires nestoriens sous la dynastie Tang, en 635. Ces missionnaires, dirigés par un certain Aluoben (également orthographié Alopen ou Olupuen), sont venus de Perse (actuel Iran) et se sont installés à Chang’an (aujourd’hui Xi’an), alors capitale de l’empire.
Aluoben, accueilli par l’empereur Taizong (626-649), fut autorisé à prêcher et à diffuser le christianisme, que les Chinois appelèrent « la religion radieuse ». Cette première vague de christianisme, bien que modeste, a marqué un tournant dans l’histoire religieuse de la Chine. La stèle nestorienne de Xi’an, érigée en 781 sous le règne de l’empereur Dezong (779-805), reste un témoignage clé de cette présence chrétienne précoce. Cette stèle, conservée aujourd’hui au Musée de la Forêt de stèles de Xi’an, détaille l’arrivée et l’inculturation des chrétiens en Chine, ainsi que leur intégration aux côtés des communautés bouddhistes et taoïstes.
L'arrivée des Jésuites en Chine
Au XVIe siècle, le christianisme catholique fait un retour significatif en Chine avec l’arrivée des missionnaires jésuites, notamment Matteo Ricci. En se différenciant des tentatives antérieures, les jésuites adoptent une stratégie d’inculturation, inspirée par le jésuite Alessandro Valignano, qui proposait d’apprendre la langue et les coutumes chinoises pour mieux intégrer leur message dans le tissu culturel local. Ricci met en œuvre cette approche en s’habillant comme un lettré chinois et en adaptant le message chrétien aux valeurs confucéennes. Les jésuites, en apportant également des connaissances occidentales en astronomie, mathématiques et cartographie, gagnent la faveur de la cour impériale sous l’empereur Wanli (1572-1620) et réussissent à convertir plusieurs membres de l’élite chinoise. Cette stratégie culturelle et scientifique des jésuites, visant à convertir les élites et à présenter le christianisme non comme une religion étrangère, mais comme une sagesse compatible avec les traditions locales, marque un tournant décisif dans l’histoire du christianisme en Chine.
Le déclin du christianisme au 18ème siècle et les persécutions
Après l’interdiction du christianisme en 1724 sous le règne de l’empereur Yongzheng, le christianisme en Chine a subi une période prolongée de déclin et de persécution. Cette interdiction s’est traduite par l’expulsion des missionnaires étrangers et la destruction de nombreux lieux de culte chrétiens. Les convertis chinois ont été contraints de pratiquer leur foi en secret, souvent sous peine de mort ou d’emprisonnement.
Un exemple frappant de cette répression est la persécution des chrétiens sous la dynastie Qing. En 1746, un missionnaire jésuite français, Jean-Baptiste Régis, qui avait passé plusieurs décennies en Chine, fut arrêté et contraint de renoncer à sa foi sous la menace de mort. De même, sous le règne de l’empereur Qianlong (1735-1796), les autorités intensifièrent la répression en ordonnant l’arrestation systématique des missionnaires et en offrant des récompenses pour la dénonciation des convertis chrétiens.
Malgré ces efforts pour éradiquer le christianisme, certaines communautés chrétiennes ont réussi à survivre en se cachant dans des régions reculées. Par exemple, les « Églises de maison », souvent composées de familles élargies, ont continué à se réunir en secret pour célébrer la messe et partager des textes religieux. Ces communautés ont été marquées par une forte résilience, développant des réseaux souterrains pour maintenir leur foi vivante malgré la persécution.
En parallèle, des missions chrétiennes européennes, principalement jésuites, ont continué à opérer clandestinement, parfois déguisées en scientifiques ou médecins pour éviter la détection. Ces missionnaires ont joué un rôle clé dans la préservation et la transmission de la foi chrétienne en Chine, malgré les risques considérables auxquels ils étaient exposés.
Le christianisme au 21e siècle : Un renouveau spectaculaire et des défis persistants
Le christianisme en Chine a connu une transformation radicale au cours des quatre dernières décennies. Depuis la fin de la Révolution culturelle en 1976 et l’ouverture progressive de la Chine sous Deng Xiaoping, le christianisme, en particulier le protestantisme, a connu une croissance exponentielle. Depuis 1979, le nombre de protestants en Chine a augmenté d’environ 10 % par an, une expansion sans précédent qui a attiré l’attention internationale.
Aujourd’hui, certaines estimations suggèrent que la Chine pourrait devenir le pays avec la plus grande population chrétienne au monde d’ici 2030. Cette croissance rapide pose un défi majeur au Parti communiste chinois (PCC), qui est officiellement athée et voit l’expansion du christianisme comme une menace potentielle à son contrôle idéologique.
Malgré cette croissance spectaculaire, les chrétiens en Chine continuent de faire face à une répression croissante. Le gouvernement chinois a intensifié ses efforts pour contrôler les pratiques religieuses, en imposant des restrictions sévères sur la construction de nouvelles églises, la distribution de la Bible, et l’organisation de rassemblements religieux non autorisés. Les Églises non enregistrées, souvent appelées « Églises de maison », sont particulièrement ciblées, avec des raids réguliers, des arrestations et la destruction de leurs lieux de culte.
Le Parti communiste chinois tolère la religion tant qu’elle reste sous son contrôle strict. En 2018, le gouvernement a introduit de nouvelles réglementations religieuses qui renforcent encore la surveillance des activités religieuses, en particulier en ligne, où les sermons et les discussions religieuses sont étroitement surveillés.
Les Églises chrétiennes en Chine, qu’elles soient protestantes ou catholiques, sont confrontées à des défis internes et externes. Interne, car elles doivent naviguer entre leur mission spirituelle et les contraintes imposées par l’État. Externe, parce qu’elles doivent également gérer les relations avec les institutions religieuses internationales, notamment le Vatican, qui a signé des accords secrets avec le gouvernement chinois sur la nomination des évêques en 2018. Ces accords, bien que controversés, illustrent les tensions constantes entre le besoin de croissance religieuse et le contrôle étatique.
Les répressions récentes, telles que l’emprisonnement de figures religieuses influentes comme le pasteur Wang Yi de l’Église de la Pluie d’Automne, montrent que le gouvernement chinois n’hésite pas à réprimer violemment ceux qui défient son autorité. Wang Yi, arrêté en 2018, a été condamné à neuf ans de prison pour « incitation à la subversion de l’État », un exemple emblématique des dangers auxquels sont confrontés les leaders chrétiens en Chine.
Malgré les défis, le christianisme continue de croître en Chine et pourrait jouer un rôle de plus en plus important dans la société chinoise. Cette religion, qui prône l’amour du prochain, trouve des échos dans certaines philosophies chinoises anciennes, notamment le confucianisme, ce qui pourrait faciliter son intégration culturelle. Cependant, le chemin reste semé d’embûches, et l’avenir du christianisme en Chine dépendra en grande partie de l’évolution des relations entre le gouvernement chinois et les institutions religieuses.
Foire aux Questions
Dans la Chine des Ming ou des Qing existait-il une religion officielle ?
À l’époque des dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912), la Chine n’avait pas de religion officielle au sens où l’on pourrait l’entendre dans les États occidentaux. Cependant, plusieurs traditions religieuses et philosophiques coexistaient et étaient soutenues ou tolérées par l’État.
Sous la dynastie Ming :
- Confucianisme : Le confucianisme était au cœur de la structure politique et sociale, servant de fondement idéologique pour le gouvernement. Les examens impériaux, qui étaient la principale voie pour accéder aux postes gouvernementaux, étaient basés sur les classiques confucéens. Bien que le confucianisme soit plus une philosophie qu’une religion, il était central dans la vie politique et sociale.
- Bouddhisme et Taoïsme : Ces deux religions étaient largement pratiquées et respectées. Le bouddhisme, en particulier, jouait un rôle important dans la vie religieuse des gens ordinaires, tandis que le taoïsme était également bien intégré dans la culture chinoise. Le gouvernement Ming soutenait ces traditions tout en maintenant un contrôle sur les institutions religieuses pour éviter qu’elles ne deviennent politiquement influentes.
- Cultes populaires : Diverses pratiques religieuses populaires, y compris des cultes locaux et des traditions ancestrales, étaient répandues et généralement tolérées par l’État.
Sous la dynastie Qing :
- Confucianisme : Comme sous les Ming, le confucianisme restait central dans la gouvernance de l’État. Les Qing, bien qu’étant une dynastie mandchoue, adoptèrent et renforcèrent les valeurs confucéennes pour légitimer leur règne en Chine.
- Bouddhisme tibétain : Les Qing, ayant des racines dans les régions frontalières de la Chine, y compris en Mongolie et au Tibet, étaient également patrons du bouddhisme tibétain (lamaïsme). Les empereurs Qing, en particulier, étaient souvent représentés comme protecteurs du bouddhisme tibétain, en partie pour renforcer leur autorité sur les populations mongoles et tibétaines.
- Taoïsme et Bouddhisme chinois : Ces religions continuaient d’être largement pratiquées et étaient soutenues par l’État. Les Qing, tout comme les Ming, utilisaient ces religions pour consolider leur pouvoir, tout en surveillant de près les institutions religieuses.
Qu'est-ce que la controverse des rites ?
La controverse des rites est une querelle théologique et culturelle qui a eu lieu principalement aux XVIIe et XVIIIe siècles, opposant les missionnaires jésuites à d’autres ordres religieux et au Vatican. Elle portait sur la compatibilité des rites confucéens, notamment le culte des ancêtres, avec la foi chrétienne.
Qu'est-ce que le culte des ancêtres ?
Le culte des ancêtres en Chine est une pratique religieuse et culturelle profondément ancrée qui consiste à honorer les esprits des ancêtres décédés. Les Chinois croient que les âmes des ancêtres continuent d’influencer le monde des vivants et, par conséquent, des rituels sont effectués pour leur assurer bien-être et protection. Ces rituels incluent des offrandes de nourriture, d’encens et de prières, souvent lors d’occasions spéciales comme le Nouvel An chinois ou le Festival des morts. Le culte des ancêtres renforce également les liens familiaux et l’importance de la filiation dans la société chinoise.
Pourquoi les rites confucéens étaient-ils considérés comme incompatibles avec la doctrine catholique ?
Le culte des ancêtres est profondément enraciné dans les valeurs confucéennes de piété filiale, qui sont fondamentales pour la structure sociale et politique chinoise. La vénération des ancêtres et de Confucius a été perçue par le Vatican comme une violation des premiers commandements de Dieu, qui interdisent l’adoration d’autres dieux et la fabrication d’idoles. Cette incompatibilité théologique a conduit à des accusations d’hérésie contre les jésuites qui toléraient ces pratiques.
Comment la controverse des rites a-t-elle influencé les relations entre le christianisme et la cour impériale chinoise ?
La controverse a exacerbé les tensions avec la cour impériale. L’empereur Kangxi (1661-1722), de confession bouddhiste, initialement favorable aux missionnaires pour leurs contributions scientifiques, a été irrité par l’interdiction papale de 1704 des rites prise par Clément XI (1700-1721). L’empereur Yongzheng (1722-1735), a interdit le christianisme en 1724, ce qui a conduit à l’expulsion des missionnaires et à la persécution des chrétiens.
L’interdiction pontificale sera confirmée en 1742 par Benoît XIV (1740-1758). Ce n’est qu’en 1939 que le pape Pie XII (1939-1958) a assoupli cette position, permettant certaines pratiques considérées comme ayant une signification civique plutôt que religieuse.
Estimation du nombre de Chrétiens au 18ème siècle et aujourd'hui
Au XVIIIe siècle, le nombre de chrétiens en Chine était estimé entre deux millions et deux millions et demi, répartis sur l’ensemble du territoire. Cette estimation inclut les catholiques convertis par les missionnaires européens, bien que les persécutions aient réduit leur nombre au cours du siècle.
Aujourd’hui, la Chine compte entre 93 et 115 millions de protestants, selon certaines estimations, et entre 10 et 12 millions de catholiques. Ces chiffres incluent les membres des églises officielles ainsi que ceux des « églises de maison » non enregistrées, qui représentent une part significative de la population chrétienne en Chine.
Dates clés
635 – Arrivée des missionnaires nestoriens en Chine sous la dynastie Tang
Dirigés par Aluoben, ils introduisent le christianisme à Chang’an (aujourd’hui Xi’an).
638 – Décret chinois autorisant la diffusion du christianisme en Chine.
698 – Succès des chrétiens nestoriens en Chine
Marque une période de croissance du christianisme sous les dynasties Tang et Song.
781 – Érection de la stèle nestorienne à Xi’an
Documente l’introduction du christianisme en Chine et la présence de communautés chrétiennes nestoriennes. Cette stèle fut découverte en 1625.
845 – L’empereur Tang Wuzong (840-846) met fin à la politique de tolérance religieuse
Interdiction des religions étrangères, dont le christianisme, marquant le début de la Grande persécution.
XIIIe siècle – Arrivée des franciscains et dominicains pendant la dynastie Yuan sous la domination mongole
Nouvelle expansion du christianisme, notamment à la cour de Kubilai Khan.
1294 – Jean de Montecorvino, un franciscain, commence une mission catholique à Pékin
Début d’une activité missionnaire catholique significative.
1540 – Naissance de l’ordre jésuite, la Compagnie de Jésus.
1583 – Le jésuite Matteo Ricci obtient le droit de s’établir en Chine, à Zhaoqing.
1582 – Matteo Ricci, missionnaire jésuite, arrive en Chine
Établit des relations avec les lettrés confucéens, introduisant le christianisme sous la dynastie Ming.
1601 – Installation des jésuites à Pékin.
1692 – L’empereur Kangxi (règne de 1661 à 1722) accorde une certaine tolérance au christianisme
À la suite des efforts des jésuites, mais cela est suivi par la controverse des rites.
1724 – L’empereur Yongzheng (règne de 1722 à 1735) interdit le christianisme en Chine
Marque le début d’une longue période de persécution des chrétiens et d’expulsion des missionnaires.
1844 – Après la première guerre de l’opium, le traité de Huangpu entre la Chine et la France permet la liberté de religion pour les chrétiens et la construction d’églises.
1900 – La révolte des Boxers entraîne une vague de violences contre les missionnaires
Des milliers de chrétiens chinois et étrangers sont massacrés.
1949 – Avec l’arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois, les missionnaires sont expulsés et le christianisme est sévèrement restreint
L’État prend le contrôle des Églises sous l’égide du Mouvement patriotique des Trois-Autonomies.
1966-1976 – Pendant la Révolution culturelle, toute expression religieuse est interdite
Les chrétiens sont persécutés, poussant de nombreux croyants vers les églises de maison clandestines.
1979 – Réouverture des lieux de culte
Croissance spectaculaire du christianisme, notamment du protestantisme, malgré des contrôles étatiques stricts et une répression croissante.
2018 – La République populaire de Chine et le Vatican signent un accord concernant le choix et la reconnaissance des évêques
Marque une étape dans les relations entre la Chine et le Saint-Siège.
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