Le grand récit national : comment l’Inde réecrit son identité.

La tombe de l’empereur moghol Aurangzeb (r.1658-1707) semble en sursis. Simple, austère même, elle pourrait être rayée de la surface de l’Inde comme on efface un affront. Le 18 mars 2025,  la ville de Nagpur, située 500 kilomètres de la tombe, s’embrase. Des militants hindous y exigent sa destruction, brandissant des effigies enflammées de cet empereur mort trois siècles plus tôt. Curieuse guerre contre un fantôme. Mais n’est-ce pas le propre des fantômes de nous hanter ?

L’Inde, cette démocratie-monstre de 1,4 milliard d’habitants, semble souffrir d’hallucinations historiques. Elle voit des envahisseurs là où vivent des citoyens, des traîtres là où se trouvent des compatriotes. 200 millions de musulmans indiens – 14,2 % de la population contre 79,8 % d’hindous – se sentent transformés en spectres dans leur propre pays.

Le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, la principale organisation nationaliste hindoue) et le parti du premier ministre Narendra Modi, le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien), sont obsédés par l’idée de dépouiller la nation de son passé islamique, confie Nilanjan Mukhopadhyay, biographe de Modi.

« Nous assistons à une tentative générale pour invisibiliser l’islam, comme un criminel qui effacerait méticuleusement les traces de son forfait. »

Deux récits pour une nation : la bataille des origines

Cette obsession de l’effacement s’enracine dans une lutte plus profonde – celle pour définir l’âme même de l’Inde. Deux visions s’affrontent, irréconciliables, comme deux miroirs renvoyant des reflets opposés d’un même pays.

La vision hindutva : le grand remplacement à l’indienne

Pour les adeptes de l’hindutva, idéologie forgée dans les années 1920-1930 par V.D. Savarkar, l’Inde est d’abord et avant tout hindoue. Point. Toute autre présence est une anomalie, une contamination à corriger.

Les idéologues de ce courant présentent généralement leur projet politique comme une simple « récupération d’héritage », une restauration légitime d’une identité supposément originelle de l’Inde. Cette rhétorique masque cependant une vision profondément exclusiviste. 

V.D. Savarkar (1883-1966)

La communauté nationale qu’ils imaginent est définie essentiellement par l’appartenance religieuse, créant une frontière infranchissable entre ceux qui appartiendraient naturellement à la nation et ceux qui y seraient éternellement étrangers, même après des siècles de présence.

Les hauts responsables du BJP rejettent vigoureusement les accusations d’exclusivisme. Ils présentent l’hindutva comme une idéologie fondamentalement inclusive, ouverte à tous les Indiens quelles que soient leurs croyances. Mais cette inclusion supposée révèle, à l’analyse, une forme d’absorption plus que de coexistence – un processus où les identités minoritaires sont acceptées uniquement dans la mesure où elles se dissolvent dans le grand récit hindou, comme une goutte d’eau dans l’océan, perdant toute spécificité distincte.

Les statistiques donnent le vertige : 42 % des hindous soutiennent cette vision. Une masse critique suffisante pour transformer une démocratie en machine à exclure.

Pourtant, l’hindouisme, avec ses racines remontant à plus de 4,000 ans dans la civilisation de la vallée de l’Indus et la période védique, s’est développé comme un ensemble fluide et syncrétique de traditions spirituelles plutôt que comme une religion monolithique. Cette évolution millénaire à travers un constant processus d’adaptation et d’absorption contraste fortement avec l’hindoutva moderne, idéologie politique rigide formulée au XXe siècle. L’ironie est frappante : alors que l’hindouisme historique a prospéré précisément grâce à sa capacité d’intégrer diverses influences, y compris musulmanes, l’hindoutva cherche à le transformer en identité exclusive et homogène.

La perspective séculière : l’Inde kaléidoscope

À l’opposé se dresse une autre Inde, héritière d’une vision différente de la nation. L’Inde de Nehru (Premier ministre de 1947 à 1964) et Gandhi (leader du mouvement d’indépendance, assassiné en 1948) est un kaléidoscope vertigineux de religions, de langues, de cultures. Sa Constitution garantit l’égalité de tous, son hymne célèbre la diversité.

Des historiens éminents comme Romila Thapar et Irfan Habib ont consacré leur carrière à documenter comment l’islam fait partie intégrante de l’Inde depuis quatorze siècles. Leurs recherches démontrent que cette présence millénaire, commencée avec les marchands arabes et persans bien avant les conquêtes militaires, fait des musulmans indiens des citoyens dont l’appartenance à la nation constitue une évidence historique. Pourtant, dans le climat politique actuel, ces conclusions académiques, autrefois consensuelles, sont désormais traitées comme des positions controversées, presque subversives.

Témoignages : être musulman dans l’Inde de Modi – la vie sous surveillance

Derrière ces visions contradictoires, des destins individuels se jouent. Pour les musulmans indiens, ces débats idéologiques se traduisent par une réalité quotidienne de plus en plus oppressante.

Les petits commerçants musulmans constituent l’une des premières lignes de cette fracture sociale. Beaucoup témoignent d’une forme d’autocensure devenue nécessaire à leur survie économique. Changement des noms de boutiques, dissimulation des signes religieux, évitement de certains quartiers aux heures sensibles – toute une stratégie d’invisibilité s’élabore face à la menace des boycotts et représailles.

Dans le milieu éducatif, les professionnels musulmans évoquent un climat de suspicion permanente. L’ironie est amère pour ces familles qui ont délibérément choisi l’Inde lors de la partition de 1947, donnant naissance au Pakistan : trois générations plus tard, ils doivent encore justifier quotidiennement de leur patriotisme, tandis que cette exigence reste absente pour leurs concitoyens hindous.

Le camp nationaliste hindou retourne l’accusation en invoquant « l’islam politique » et ses prétendues ambitions hégémoniques. Les idéologues de l’hindutva imposent aux musulmans d’aujourd’hui un devoir de repentance pour des conquêtes médiévales auxquelles ils n’ont pas participé – un transfert de culpabilité historique qui fait porter à des citoyens contemporains le fardeau d’actions commises il y a plusieurs siècles.
Face à cette polarisation, une partie significative de la société hindoue modérée s’inquiète. Attachés à leur héritage culturel mais refusant son instrumentalisation politique, ces voix plaident pour une fierté hindoue qui n’aurait pas besoin de se construire contre l’autre. Elles rappellent qu’une identité saine se nourrit de ses propres racines, non de la peur de la différence.

L’effacement méthodique : une stratégie en 3 actes

Au-delà des débats idéologiques et des expériences individuelles, l’analyse des politiques mises en œuvre révèle un processus systématique à l’œuvre. L’invisibilisation des musulmans indiens s’opère à travers une stratégie qui touche simultanément tous les aspects de la vie nationale – de la mémoire collective à l’économie, en passant par le droit.

La géographie réécrite – premier acte : rebaptiser l’espace

Les noms musulmans tombent des cartes comme des feuilles mortes. 118 villes et lieux majeurs rebaptisés en dix ans – un record mondial de toponymie idéologique. Allahabad devient Prayagraj, effaçant six siècles d’histoire d’un trait de plume bureaucratique.

Les manuels scolaires subissent une transformation radicale : entre 2017 et 2024, la place accordée aux contributions musulmanes à l’histoire indienne a diminué de 47%, selon le NCERT (Conseil national de la recherche et de la formation pédagogiques).

Les partisans de cette réorientation pédagogique la présentent comme une simple correction d’un déséquilibre historique favorisant excessivement la période moghole. Mais les critiques y voient une falsification délibérée. Sous couvert de rééquilibrage, l’histoire de l’Inde se transforme en récit nationaliste où les huit siècles d’influence musulmane significative – depuis l’établissement du Sultanat de Delhi en 1206 jusqu’à la fin de l’Empire moghol en 1857 – deviennent une simple parenthèse, une anomalie dans la grande épopée hindoue.

L’économie comme arme – deuxième acte : asphyxier matériellement

La marginalisation ne se limite pas aux symboles. Elle s’attaque aux conditions matérielles d’existence même de la minorité musulmane, à travers un étranglement économique aussi efficace qu’insidieux.

Pour certains au sein du BJP, ces disparités reflètent des différences culturelles. Étrange culture que celle qui produirait systématiquement des inégalités si précisément alignées avec les préjugés dominants.

Plus spectaculaire encore: les districts touchés par des violences anti-musulmanes perdent 5,8% de croissance économique. La haine est non seulement immorale – elle est coûteuse.

INDE MAP DES ETATS

Le droit comme bulldozer – troisième acte : légiférer l’exclusion

Ultime étape de cette stratégie globale: transformer le droit lui-même, jadis rempart des minorités, en instrument de leur marginalisation. La loi devient le vecteur d’une hindouisation forcée de la société.

En Uttarakhand (ex Uttar-Anchal), un code civil uniforme impose depuis janvier 2025 les normes hindoues au mariage, à l’héritage, à l’adoption. Plus terrifiant encore : au Madhya Pradesh, le 8 mars 2025, le chef du gouvernement Mohan Yadav a formellement proposé de punir la conversion religieuse par la peine de mort. Une proposition qui cible à peine voilée les musulmans, accusés régulièrement de « love jihad » – un concept fantaisiste selon lequel ils chercheraient à convertir des femmes hindoues par le mariage.

De nombreux juristes et défenseurs des droits musulmans dénoncent ces mesures législatives comme créant de fait une citoyenneté à deux vitesses. Alors que certaines pratiques culturelles musulmanes deviennent passibles de poursuites, le droit, autrefois considéré comme le dernier rempart contre l’arbitraire, semble progressivement se transformer en instrument d’oppression légalisée.

Résistance et lueurs d’espoir : l’autre Inde se mobilise

Malgré la systématicité actuelle de cette entreprise d’effacement, l’Inde plurielle n’a pas dit son dernier mot. À la stratégie d’invisibilisation répond une multitude d’initiatives de résistance, venues tant des musulmans que des hindous attachés à la vision constitutionnelle du pays.

Face à cette mécanique d’effacement, des initiatives contre-courant émergent. L’application « Unity in Diversity » guide 50,000 consommateurs vers les commerces boycottés. Le mouvement « Constitution First » utilise les tribunaux pour défendre l’égalité.

Plus significatif: 42% des électeurs du BJP eux-mêmes désapprouvent la marginalisation des musulmans. La majorité silencieuse n’est peut-être pas celle qu’on croit.

Ainsi, de nombreux leaders spirituels hindous rejettent l’interprétation politique de l’hindoutvisme, rappelant que l’inclusivité est au cœur même de la tradition hindoue. Cette opposition entre l’hindouisme spirituel inclusif et l’hindutva politique exclusif révèle que le combat actuel n’est pas seulement politique mais aussi profondément spirituel – une lutte pour l’âme même de cette tradition millénaire.

Une nation face à son miroir brisé

Au terme de ce voyage dans l’Inde contemporaine, une vérité s’impose: le pays traverse une crise existentielle profonde, dont l’invisibilisation des musulmans n’est que le symptôme le plus visible.

L’Inde est l’histoire d’un dédoublement schizophrène. D’un côté, une civilisation millénaire habituée à absorber et transformer toutes les influences. De l’autre, la tentation du repli identitaire, la peur maladive de la dilution.

Le paradoxe est à son comble: pour « purifier » l’Inde de ses éléments supposément étrangers, les nationalistes hindous adoptent des méthodes très européennes – un ethno-nationalisme directement importé des mouvements populistes occidentaux. Pour protéger l’indianité, ils l’occidentalisent.

La véritable bataille n’est pas entre hindous et musulmans, mais entre ceux qui croient en une Inde plurielle et ceux qui veulent imposer une identité unique. C’est moins une guerre de religions me semble t-il qu’une guerre de récits.

L’Inde devra choisir: sera-t-elle cette mosaïque éblouissante qui fascine le monde, ou une toile monochrome, plus simple, plus lisible, mais infiniment moins riche? Dans ce miroir brisé, chaque fragment reflète une facette de son âme plurielle. Recoller ces fragments ou n’en conserver qu’un seul: tel est le vertigineux dilemme indien.


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