Le 15 janvier 1369, dans une démonstration de puissance Édouard III d’Angleterre se proclame à nouveau Roi de France. Il ne s’agit pas seulement de reprendre un titre qu’il avait abandonné en 1360. Il s’agit de défier Charles V le Sage, roi de France (R 1364-1380), et de raviver un conflit meurtrier qui semblait s’éteindre. Cet acte symbolique et provocateur souligne l’orgueil blessé d’Édouard III, mais aussi les profondes tensions politiques et économiques entre les deux royaumes.
Pourtant, ce moment clé de la Guerre de Cent Ans (1337-1453) ne peut être compris qu’en explorant à la fois les succès français et les défis auxquels Édouard III (R 1327-1377), faisait face. Que cherchait réellement le roi d’Angleterre ? Et que signifiait cette proclamation pour l’avenir des deux couronnes ?
Aux origines d'une querelle d’héritage et de pouvoir
Il faut se souvenir que la Guerre de plus de Cent Ans trouve ses origines en 1328, lorsque Charles IV le Bel, dernier roi de la lignée directe des Capétiens, meurt sans héritier mâle. Deux prétendants émergent alors : Philippe de Valois, cousin du défunt, qui devient Philippe VI (R 1328-1350), et Édouard III, roi d’Angleterre et petit-fils de Philippe IV le Bel par sa mère Isabelle de France.
Pour écarter Édouard III, la noblesse française invoque la loi salique, une règle interdisant aux femmes et à leurs descendants de transmettre des droits à la couronne. Édouard III rejette cette interprétation, arguant que son statut de descendant masculin des Capétiens prime sur celui de Philippe VI, un cousin éloigné.
La loi salique devient ainsi un outil juridique central pour légitimer les Valois et écarter les Plantagenêts, posant les bases d’un conflit mêlant querelle dynastique et rivalités politiques. Lorsque, en 1337, Édouard III se proclame Roi de France, il défie non seulement Philippe VI, mais aussi tout le système juridique qui soutient la monarchie française.
Le traité de Brétigny-Calais : Une trêve illusoire
Après des décennies de batailles sanglantes, ponctuées par les victoires anglaises à Crécy (1346) et Poitiers (1356), le traité de Brétigny-Calais (1360) offre un moment d’accalmie. Ce traité marque un compromis. Édouard III renonce officiellement à ses revendications sur la couronne française. En échange, il obtient des territoires considérables, notamment l’Aquitaine, qu’il gouverne avec une autonomie quasi totale. Mais les terres cédées restent habitées par des Français attachés à leur roi, et la souveraineté anglaise est contestée en permanence. Pour Jean II le Bon (R 1350-1364), roi de France au moment de la signature, il s’agit surtout de gagner du temps pour permettre au royaume de se reconstruire.
Ainsi ce traité, présenté comme une paix durable, reflète également les faiblesses des deux camps. Du côté anglais, les immenses territoires obtenus posent un défi logistique et militaire : comment administrer efficacement des terres habitées par une population majoritairement hostile ? Pour la France, la stratégie de temporisation de Jean II le Bon s’avérera coûteuse, car elle laisse à l’Angleterre le temps de consolider ses positions et de reconstruire son économie autour des ressources aquitaines
La paix sera donc éphémère. Les ambitions anglaises et la volonté de revanche française rendent inévitable une reprise des hostilités.
Édouard III face à un royaume fragilisé : Entre gloire passée et défis présents
Au moment de sa proclamation en 1369, Édouard III n’est plus le jeune roi conquérant des années 1340. Certes, ses premières victoires à Crécy et Poitiers ont fait de lui un héros militaire. Mais à la fin des années 1360, son royaume est affaibli :
- Un épuisement économique : Après des décennies de guerre, l’Angleterre est ruinée. Les campagnes militaires coûtent cher, et les lourds impôts pèsent sur la population.
- Une noblesse divisée : Bien que certains seigneurs anglais soutiennent la guerre pour préserver leurs intérêts territoriaux, d’autres commencent à remettre en question l’utilité d’un conflit sans fin.
- Une isolation diplomatique croissante : Tandis que Charles V tisse des alliances solides, notamment avec la Castille, Édouard III perd progressivement le soutien de ses partenaires européens.
Pour Édouard III, la perte de l’Aquitaine ne serait pas seulement une humiliation diplomatique : elle menacerait directement les revenus issus du commerce de la laine et les avantages stratégiques que ce territoire représente. En se proclamant à nouveau Roi de France, il espère mobiliser ses nobles, justifier une nouvelle campagne militaire et restaurer l’éclat de son règne.
Charles V : Un stratège face à un roi déchu
Pendant ce temps, Charles V, surnommé « le Sage », mène une politique méthodique et patiente. Son règne marque une rupture avec les stratégies chevaleresques de ses prédécesseurs. Il comprend que la France ne peut rivaliser avec la puissance militaire anglaise dans des batailles rangées. Sa réponse ? Une guerre d’usure, axée sur trois piliers :
- Réformes militaires : Charles V finance une armée plus structurée, s’entoure de chefs de guerre talentueux, dont Bertrand du Guesclin, et modernise les méthodes de combat.
- Diplomatie subtile : En isolant l’Angleterre sur le plan européen, il affaiblit Édouard III sans verser une goutte de sang.
- Reconquête progressive : Plutôt que de livrer de grandes batailles, Charles V récupère les territoires cédés à l’Angleterre par des sièges et des campagnes de harcèlement. La confiscation de l’Aquitaine en novembre 1368, décidée après l’appel à l’aide du comte d’Armagnac, est un coup de maître. Cet acte, légalement justifié par des juristes, met Édouard III dans une position défensive, le forçant à réagir.
L’isolement croissant d’Édouard III dans la guerre
À la fin des années 1360, Édouard III voit ses alliances européennes s’effriter, accentuant l’isolement de l’Angleterre sur le continent :
- Castille : La victoire de Charles V et Bertrand du Guesclin à Montiel (1369) place Henri de Trastamare sur le trône castillan, faisant basculer ce royaume dans le camp français.
- Flandre : Le mariage en 1369 entre la fille du comte de Flandre et Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, rapproche cette région économiquement vitale de la France.
- Empire germanique : Les princes germaniques, autrefois favorables à Édouard III, adoptent une neutralité renforcée sous l’influence de Charles IV, empereur et allié de Charles V.
- Bretagne : Le duc Jean IV de Bretagne (Jean de Montfort), bien que soutenu par l’Angleterre lors de la guerre de Succession bretonne, réduit progressivement son appui face aux pressions françaises.
- Papauté d’Avignon : La proximité politique et géographique de la papauté avec la France renforce l’influence de Charles V, tandis qu’Édouard III voit son poids diplomatique diminuer dans les cercles pontificaux.
Les 5 conséquences immédiates et à long terme
La proclamation d’Édouard III relance officiellement la Guerre de plus de Cent Ans. Mais contrairement aux premières phases du conflit, la France est désormais en position de force. Grâce à Bertrand du Guesclin, les Français adoptent une stratégie de harcèlement qui affaiblit progressivement les positions anglaises.
Un déclin des ambitions anglaises : La guerre d’usure menée par Charles V épuise l’Angleterre. À la fin du XIVᵉ siècle, les possessions anglaises en France sont réduites à quelques enclaves, comme Calais et Bordeaux.
Un renforcement du pouvoir royal en France : Sous Charles V, la centralisation du pouvoir s’accélère. Les territoires reconquis sont placés sous une administration structurée, et les impôts de guerre modernisent l’appareil d’État. Mais cette fiscalité, nécessaire, alourdit la pression sur une population déjà éprouvée par les pillages et les épidémies, suscitant des tensions, notamment dans les campagnes. Cette période voit aussi émerger une nouvelle élite administrative et militaire, fidèle à la couronne, au détriment des anciennes dynasties féodales.
La montée d’un sentiment national en France : Les Français, galvanisés par la résistance face à l’ennemi anglais, développent un sentiment d’appartenance nationale. Ce patriotisme naissant contribue à renforcer la légitimité des Valois et à souder le royaume autour de la figure du roi.
Des troubles internes en Angleterre : À l’inverse, l’Angleterre entre dans une période de tensions politiques et sociales. La guerre prolongée accentue le mécontentement populaire face à la hausse des taxes, aboutissant à des crises majeures comme la révolte paysanne de 1381. Les luttes dynastiques qui suivront, notamment la Guerre des Deux-Roses, trouvent aussi leurs racines dans l’affaiblissement du royaume pendant la Guerre de Cent Ans.
Une guerre de symboles et de réalités
Cet épisode de la Guerre de Cent Ans n’est donc pas qu’un duel de rois, c’est une leçon cruelle : l’éclat ne dure jamais. Édouard III voulait graver son nom dans la pierre, il l’a inscrit dans le sable. Pendant ce temps, la France amorçait une transformation discrète mais irréversible, posant les fondations d’une monarchie qui écraserait ses propres tumultes.
Et pourtant, l’Histoire ne se contente pas de juger. Elle observe. Elle nous rappelle que les gestes les plus audacieux ne suffisent pas à renverser les lois du temps. Que reste-t-il d’un roi qui crie sa gloire alors que son royaume s’effondre ? Une question que l’Histoire n’a cessé de poser, de 1369 à nos jours.
Chronologie
1328 – Mort de Charles IV le Bel, dernier roi de la lignée directe des Capétiens, sans héritier mâle. La couronne passe à Philippe VI grâce à l’invocation de la loi salique, écartant Édouard III.
Philippe VI devient le premier roi de la dynastie des Valois, mais Édouard III conteste cette décision en raison de sa descendance capétienne par sa mère.
1337 – Édouard III se proclame Roi de France, déclenchant officiellement la Guerre de Cent Ans.
Ce geste marque le début d’un long conflit dynastique et territorial entre les royaumes de France et d’Angleterre, qui s’étendra sur 116 ans, jusqu’en 1453, avec la reconquête de Bordeaux par les troupes françaises. Cette guerre, ponctuée de trêves et de reprises, redessine les frontières des deux royaumes et modifie profondément leurs structures politiques et sociales. La Guerre fera des centaines de milliers de morts, non seulement en raison des batailles, mais aussi à cause des épidémies, des famines et des pillages qui dévastent les campagnes françaises.
1346 – Bataille de Crécy : Édouard III remporte une victoire décisive contre les forces françaises.
Cette bataille illustre la supériorité des archers anglais et affaiblit considérablement l’armée française.
1356 – Bataille de Poitiers : Capture du roi Jean II le Bon par les Anglais.
La capture du roi de France provoque une crise majeure pour la couronne française, aboutissant au traité de Brétigny-Calais.
1360 – Signature du traité de Brétigny-Calais.
Édouard III renonce à ses prétentions sur la couronne française en échange de territoires étendus, dont l’Aquitaine.
1364 – Charles V, surnommé « le Sage », devient roi de France.
Son règne marque le début d’une stratégie méthodique de reconquête des territoires perdus.
1368 Novembre – Charles V confisque l’Aquitaine.
La confiscation est justifiée par les plaintes des vassaux locaux contre l’administration anglaise et provoque la colère d’Édouard III.
1369 Janvier 15 – Édouard III se proclame à nouveau Roi de France.
Cette déclaration relance officiellement la Guerre de Cent Ans, inaugurant une nouvelle phase du conflit.
1369 – Début de la reconquête française sous la direction de Charles V et Bertrand du Guesclin.
Bertrand du Guesclin, par ses victoires en Bretagne et en Normandie, affaiblit les positions anglaises, permettant à Charles V d’étendre son contrôle sur les territoires reconquis.
1380 – Mort de Charles V, mais sa politique de centralisation et de reconquête laisse une France plus forte.
Son règne amorce la fin de la domination anglaise sur le territoire français.
Ce qu'il faut retenir
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Une querelle d’héritage : La Guerre de Cent Ans trouve ses origines dans une succession contestée en 1328. La loi salique sert de fondement juridique aux Valois pour exclure Édouard III de la couronne française.
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Le traité de Brétigny-Calais (1360) : Ce traité offre une trêve précaire, permettant à Édouard III de renoncer temporairement à ses revendications sur la couronne en échange de vastes territoires, dont l’Aquitaine.
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La confiscation de l’Aquitaine (1368) : Charles V, roi de France, confisque ce territoire clé, déclenchant une réaction violente de la part d’Édouard III.
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Le 15 janvier 1369 : Édouard III se proclame à nouveau Roi de France, relançant officiellement la Guerre de Cent Ans et espérant mobiliser ses alliés face à l’offensive française.
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Une guerre d’usure : Charles V mène une stratégie méthodique et diplomatique, aidé par Bertrand du Guesclin, pour reconquérir progressivement les territoires perdus.
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Cet épisode marque le début du déclin des ambitions anglaises en France et l’affirmation progressive du pouvoir central en France, favorisant la montée d’un sentiment national. De son côté, l’Angleterre entre dans une période de troubles internes, affaiblie économiquement et politiquement.
En savoir plus
« La Guerre de Cent Ans » par Georges Minois Une synthèse incontournable qui explore les enjeux politiques, économiques et militaires du conflit, tout en mettant en lumière les stratégies des principaux acteurs.
« Édouard III» par W. Mark Ormrod. Un ouvrage essentiel pour comprendre les ambitions d’Édouard III, ses succès militaires et les défis auxquels il a été confronté.
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