Est-il vrai que l'anglais n'était pas la langue officielle des Etats-Unis avant le 1er mars 2025 ?
Le paradoxe constitutionnel
Contrairement à une idée largement répandue, les États-Unis n’avaient jamais désigné l’anglais comme langue officielle au niveau fédéral jusqu’au 1er mars 2025. Cette absence est d’autant plus remarquable que la nation a été fondée majoritairement par des colons anglophones et que l’anglais domine indiscutablement la vie publique américaine depuis plus de deux siècles.
Ce vide juridique n’était pas le fruit du hasard. Les Pères fondateurs, en rédigeant la Constitution en 1787, ont délibérément évité d’établir une langue nationale. Thomas Jefferson, lui-même polyglotte, valorisait la diversité linguistique et considérait que l’imposition d’une langue unique irait à l’encontre des principes de liberté qu’ils cherchaient à établir.
« L’anglais aux États-Unis est comme l’air qu’on respire : omniprésent mais jamais constitutionnalisé. »
Shirley Brice Heath, linguiste à l’Université Stanford
Les racines d'un pluralisme linguistique
Dès l’époque coloniale, le territoire qui allait devenir les États-Unis était déjà un carrefour linguistique. Avant l’arrivée des Européens, plus de 300 langues autochtones y étaient parlées. Les expansions territoriales successives ont ensuite intégré :
- Des francophones avec l’achat de la Louisiane (1803)
- Des hispanophones avec l’annexion du Texas (1845) et le Traité de Guadalupe Hidalgo (1848)
- Des russophones en Alaska (1867)
- Des locuteurs de langues polynésiennes à Hawaï (1898)
Cette mosaïque linguistique s’est encore enrichie avec les grandes vagues d’immigration des XIXᵉ et XXᵉ siècles, apportant l’allemand, l’italien, le yiddish, le polonais, le chinois et d’innombrables autres langues.
Les tentatives de légiférer au niveau fédéral
L’absence de langue officielle n’a pas empêché plusieurs tentatives de légiférer en la matière :
Ces échecs répétés témoignent d’une réticence profonde à codifier ce qui relève, pour beaucoup d’Américains, d’une évidence qui n’a pas besoin d’être formalisée.
Le tournant de Donald Trump
Mais, le 1er mars 2025, un décret signé par le président Donald Trump a officiellement fait de l’anglais la langue officielle des États-Unis. Cette mesure abroge une directive de l’administration Clinton qui exigeait que les agences fédérales fournissent une assistance linguistique aux personnes maîtrisant mal l’anglais.
Le décret n’impose toutefois pas l’élimination des services multilingues existants, laissant une certaine latitude aux agences.
Cette décision intervient dans un contexte où, selon un sondage Pew Research Center, publié en août 2024, 51 % des adultes américains estimaient qu’il était « extrêmement ou très important » de faire de l’anglais la langue officielle du pays, et 21 % supplémentaires jugeaient cela « assez important ».
Ce décret rompt donc avec une tradition multi-centenaires de pragmatisme linguistique, et relance le débat sur l’identité, l’unité nationale et l’accueil des minorités linguistiques aux États-Unis.
La diversité au niveau des États
Si le gouvernement fédéral s’est abstenu avant le 1er mars 2025 de désigner une langue officielle, les États fédérés ont souvent pris position sur cette question, reflétant leurs histoires et compositions démographiques distinctes.
Une mosaïque de politiques linguistiques
35 États avec l’anglais comme seule langue officielle :
- La Californie (1986, révoqué en 1987, puis rétabli par référendum en 1998)
- La Floride (1988)
- L’Illinois (1969)
- Le Massachusetts (1975)
États reconnaissant plusieurs langues officielles :
- Hawaï : anglais et hawaiien (depuis 1978)
- Alaska : anglais et 20 langues autochtones (2014)
- Dakota du Sud : anglais et langues siouanes (2019)
Études de cas : trois approches distinctes
La Louisiane : un héritage francophone préservé mais non officialisé
La Louisiane incarne une approche intermédiaire. Sans faire du français une langue officielle, l’État a adopté des mesures pour préserver son héritage francophone :
- Le CODOFIL (Conseil pour le développement du français en Louisiane), créé en 1968
- Le français est enseigné dans les écoles publiques et utilisé dans certains documents administratifs
- La constitution de l’État reconnaît « le droit de préserver, favoriser et développer le patrimoine linguistique »
Hawaï : un bilinguisme constitutionnel
Hawaï représente un cas unique où la langue autochtone a obtenu un statut officiel égal à l’anglais :
- L’hawaiien a été interdit dans les écoles après l’annexion américaine en 1898
- Un mouvement de renaissance culturelle a conduit à l’amendement constitutionnel de 1978
- Aujourd’hui, des écoles d’immersion en hawaiien (Kula Kaiapuni) sont financées par l’État
L’Arizona : l’approche restrictive
À l’autre extrémité du spectre, certains États ont adopté des politiques linguistiques restrictives :
- En 2000, l’Arizona a voté la Proposition 203 limitant l’éducation bilingue
- Les services gouvernementaux y sont presque exclusivement fournis en anglais
- Des sanctions administratives peuvent s’appliquer en cas de non-respect de cette politique
Les implications de l'absence de langue officielle
L'anglais aux USA : officialiser ou préserver la diversité ?
Un pragmatisme linguistique à l'américaine : l'exception qui confirme la règle
Contrairement à de nombreuses fédérations multilingues qui officialisent leur diversité – Canada (2 langues), Suisse (4 langues), Belgique (3 langues), Inde (plus de 20 langues) – les États-Unis ont choisi de ne rien choisir. Partageant cette singularité uniquement avec l’Australie parmi les grandes démocraties fédérales, l’Amérique laisse l’anglais dominer naturellement sans consécration constitutionnelle.
L’absence délibérée de statut officiel pour l’anglais incarnait jusqu’en 2025 la devise nationale adoptée en 1776, E Pluribus Unum : l’unité n’exige pas l’uniformité, la cohésion n’implique pas l’homogénéité. Plus qu’une simple omission juridique, ce silence constitutionnel révélait une philosophie politique où les évidences culturelles pouvaient exister sans être formalisées, et où la coexistence entre une langue dominante et un multilinguisme foisonnant reflétait l’équilibre dynamique au cœur même du projet américain.
Mais ce silence a été rompu. En proclamant l’anglais langue officielle par décret le 1er mars 2025, les États-Unis ont amorcé un tournant symbolique : celui d’un passage d’un pragmatisme permissif à une affirmation identitaire plus normative. Reste à savoir si cette nouvelle ère linguistique renforcera l’unité nationale ou affaiblira les piliers pluralistes qui ont longtemps façonné l’exception américaine.
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