« L’Amérique est-elle née du racisme ou de la liberté ? » – La grande bataille qui déchire les Etats-Unis
On vous demande : « Quand l’histoire de France a-t-elle vraiment commencé ? » Certains diraient en 1789 avec la Révolution. D’autres remonteraient au baptême de Clovis, ou peut-être à la victoire de Vercingétorix. La question semble académique, mais la réponse en dit long sur qui vous êtes politiquement.
Aux États-Unis, cette question d’origine est devenue un champ de bataille culturel majeur, opposant deux dates symboliques mais porteuses de visions radicalement différentes du pays.
Un débat international sur la mémoire collective
Ce débat américain s’inscrit dans un contexte mondial. Du « devoir de mémoire » en France à la « décolonisation des savoirs » au Royaume-Uni, de nombreux pays occidentaux font face à des demandes similaires de révision de leurs récits nationaux.
En France, les débats sur la colonisation et l’esclavage ont pris une tournure comparable, même si l’importance de ces questions dans le récit fondateur n’est pas identique. Les controverses autour des statues de Colbert, des noms de rues et de l’enseignement de l’histoire coloniale reflètent les mêmes tensions entre reconnaissance des injustices historiques et préservation d’un récit national valorisant.
Comme l’observe l’historien français Pascal Blanchard : « Tous les pays occidentaux font face à ce moment de vérité historique. Le passé colonial et esclavagiste revient comme un boomerang dans le présent. »
Aux États-Unis, ce boomerang est devenu une arme politique.
Deux dates, deux Amériques
Imaginez un instant que vous soyez un élève américain. Selon l’État où vous habitez, votre professeur d’histoire pourrait vous dire deux choses très différentes :
« L’Amérique est née en 1776, portée par la quête de liberté et de démocratie. »
« L’Amérique est née en 1619, fondée sur l’exploitation et la suprématie blanche. »
Deux récits inconciliables, et pourtant deux facettes d’une même réalité.
En 2019, le Projet 1619, lancé par le New York Times, propose une relecture audacieuse de l’histoire : et si l’esclavage était l’élément fondateur des États-Unis ? Nikole Hannah-Jones, l’initiatrice du projet, affirme :
« Notre démocratie est née de l’esclavage. »
Pour elle, même la Révolution américaine aurait été motivée par la peur que l’Empire britannique abolisse l’esclavage.
Face à cette vision, des historiens comme Gordon Wood s’insurgent :
« Aucun des colons n’a exprimé de craintes que les Britanniques abolissent l’esclavage. C’est une erreur historique majeure. »
D’un côté, une Amérique façonnée par ses idéaux. De l’autre, une Amérique façonnée par ses crimes.



Mais que s’est-il réellement passé en 1619 ?
L’arrivée des premiers Africains en Virginie, à bord du navire White Lion, est un moment clé. Mais le contexte est plus nuancé qu’on ne l’imagine.
Comme le souligne l’historienne Leslie Harris, ces hommes et femmes n’étaient pas nécessairement esclaves au sens strict. Certains ont d’abord été traités comme des travailleurs sous contrat, un statut temporaire que partageaient aussi de nombreux Européens pauvres. Pourtant, cette arrivée a marqué le début d’un engrenage fatal. Peu à peu, les colonies ont institutionnalisé un esclavage racial héréditaire, érigeant la couleur de peau en critère de servitude permanente.
Ainsi, 1619 n’est pas juste une date. C’est le point de départ d’une transformation sociale et économique qui allait façonner l’Amérique pendant des siècles.
La riposte institutionnelle : la Commission 1776
La réaction à cette relecture de l’histoire américaine ne s’est pas fait attendre. En septembre 2020, le président Trump a créé la « Commission 1776 » avec pour mission de « promouvoir une éducation patriotique. »
Cette commission, composée principalement de conservateurs, a produit un rapport défendant une vision plus traditionnelle : l’Amérique, malgré ses défauts, est fondamentalement une nation guidée par des idéaux de liberté. Selon Wilfred McClay, historien conservateur :
« L’Amérique n’est pas définie par son péché originel mais par sa promesse originelle. »
Dès son investiture, le président Joe Biden a dissous cette commission, mais l’initiative illustre combien cette querelle historiographique est devenue centrale dans le paysage politique américain.
Au-delà d’une simple querelle d’historiens
Ce débat dépasse les universités. Il influence les programmes scolaires, les lois et même les revendications politiques. Aujourd’hui, aux États-Unis :
- 15 États ont interdit ou restreint l’enseignement du Projet 1619 et des théories critiques sur la race.
- Des mouvements comme Black Lives Matter s’appuient sur cette relecture de l’histoire pour exiger des réformes.
- Le débat sur les réparations pour l’esclavage prend de l’ampleur.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas juste une date. C’est la manière dont un pays veut se raconter à lui-même.
Des positions plus nuancées qu’il n’y paraît
Dans le tumulte médiatique, les voix modérées sont souvent éclipsées. Pourtant, l’historienne Annette Gordon-Reed, spécialiste de l’esclavage et lauréate du prix Pulitzer, propose une approche plus équilibrée :
« L’esclavage a profondément marqué l’Amérique, mais les idéaux de 1776 restent puissants et ont inspiré les mouvements pour l’égalité, y compris ceux menés par les Afro-Américains. Ces deux vérités peuvent coexister. »
De même, l’historien David Blight suggère :
« Nous devons comprendre comment l’esclavage a façonné notre nation sans pour autant réduire toute l’histoire américaine à cette seule institution. »
Quels enseignements pour nos sociétés ?
Cette controverse américaine nous offre plusieurs leçons :
- L’impossibilité d’une histoire neutre : Toute narration historique implique des choix, des perspectives et des valeurs.
- L’importance d’une complexité assumée : Réduire l’histoire à une seule dimension, qu’elle soit glorieuse ou honteuse, ne rend service à personne.
- La nécessité du dialogue : Ces débats, aussi douloureux soient-ils, sont essentiels pour construire des sociétés plus justes et conscientes de leur passé.
L’historienne française Françoise Vergès observe que :
« Ces batailles mémorielles sont douloureuses mais nécessaires. Elles signalent que l’histoire n’est pas morte, mais vivante et contestée. »
Au-delà des simplifications
L’Amérique est-elle née en 1619 ou en 1776 ? La réponse, bien sûr, est plus complexe qu’un simple choix entre deux dates. Elle implique de reconnaître à la fois :
- L’horreur et l’impact durable de l’esclavage sur la société américaine.
- La force révolutionnaire des idéaux de 1776, même s’ils n’ont pas été immédiatement appliqués à tous.
- La façon dont ces idéaux ont paradoxalement fourni les outils conceptuels pour lutter contre l’esclavage et d’autres injustices.
Dans un pays où la question raciale reste une plaie ouverte, cette bataille historiographique n’est qu’un épisode de plus dans une longue quête d’identité nationale. Une quête dont l’issue déterminera peut-être l’avenir de la démocratie américaine, et qui pourrait bien influencer nos propres débats en Europe.
Car au fond, ces controverses posent une question universelle :
Comment construire un avenir commun en reconnaissant honnêtement le passé ?
Similaire
En savoir plus sur SAPERE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.



