La Présidence Trump en 2025 – Episode 2 – Project : la transformation de l’État fédéral en action
Le programme devient pouvoir
« Notre gouvernement est devenu un monstre bureaucratique. Le moment est venu de lui couper les bras et de rendre le pouvoir au peuple ».
C’est avec cette volonté affichée que Donald Trump a inauguré une nouvelle ère institutionnelle sous sa présidence. Une déclaration à la saveur populiste, mais loin d’être une simple provocation : elle cristallise l’ambition radicale du Project 2025.
Longtemps perçu comme un manifeste marginal porté par la Heritage Foundation et quelques cercles conservateurs, le projet de plus de 900 pages est aujourd’hui devenu la matrice exécutive de la gouvernance fédérale. Soutenu par plus de 180 organisations, doté d’un budget conséquent, pensé dans ses moindres rouages, le Project 2025 est une machine à recentraliser, à rationaliser, mais surtout à soumettre l’État à la volonté présidentielle.
Sa logique ne consiste pas à gouverner autrement, mais à refonder l’État de l’intérieur, sans passer par une crise, ni par une réforme constitutionnelle. À la manière d’un cheval de Troie idéologique, il vide les institutions de leurs contrepoids pour en faire des instruments d’exécution docile.
Mais au-delà des chiffres et des organigrammes, c’est un basculement de paradigme qui s’opère : le pouvoir ne cherche plus à arbitrer — il cherche à imposer, à accélérer, à neutraliser les frictions. Le débat devient un luxe, le compromis un handicap.
Pour comprendre la portée de ce projet, il est utile de rappeler que la Heritage Foundation, dans l’introduction au Project 2025, insiste sur la nécessité de « restaurer la primauté du pouvoir exécutif », qu’elle présente comme conforme à l’esprit des Pères fondateurs. Cette référence historique sert de justification idéologique à une transformation profonde de l’État fédéral.
Ce deuxième épisode de notre série explore cette transformation silencieuse, mais déterminante. Il ne s’agit pas seulement d’une réforme de l’administration : c’est la mise en place d’un nouvel exécutif sans contrepoids — et d’un État dont la loyauté prime désormais sur la neutralité.
Une matrice idéologique bien préparée
Le Project 2025 est l’aboutissement d’un long processus de radicalisation administrative. Dès 2021, la Heritage Foundation réunit plus de 400 contributeurs pour rédiger ce plan de refonte complète de l’État fédéral. Objectif : abolir l’État administratif hérité du New Deal, centraliser l’exécutif, et restaurer ce que ses auteurs appellent une « vision fondatrice » du pouvoir présidentiel.
Le projet entend répondre à une double critique : celle d’un État inefficace, trop lent, trop coûteux ; et celle d’un État captif d’élites progressistes qui imposeraient leur vision à distance des citoyens. La solution proposée : un exécutif fort, entouré d’agences fidèles, disciplinées, alignées.
Parmi les mesures phares : la création du Department of Government Efficiency (DOGE) qui, par décrets présidentiels, contourne les limites habituelles du Congrès — le retour du statut Schedule F, permettant de révoquer sans motif les fonctionnaires jugés « hostiles », et des primes à la démission pour accélérer la purge de l’administration.
Qu’est-ce que le Schedule F ?
Il s’agit d’un statut créé par décret présidentiel en octobre 2020, sous le premier mandat de Donald Trump, permettant de reclasser des milliers de fonctionnaires fédéraux dans une catégorie « F » où ils peuvent être licenciés sans justification, au nom de la « loyauté » envers l’exécutif.
La doctrine de l’exécutif unitaire : Cette théorie juridique, défendue par de nombreux juristes conservateurs, affirme que le président détient une autorité exclusive sur l’ensemble de l’exécutif fédéral, y compris sur les agences dites indépendantes.
Ce projet, largement financé et pensé pour être opérationnel dès le premier jour du second mandat, est souvent présenté comme la première refonte systématique de l’État depuis le New Deal.
Qu’est-ce que le DOGE ?
Le DOGE (Department of Government Efficiency) est une institution créée par Donald Trump le 20 janvier 2025. La nomination d’Elon Musk, homme le plus riche au monde, à la tête du DOGE, a illustré la gestion erratique de l’administration. Les coupes budgétaires drastiques et désordonnées décidées par Musk ont provoqué la fuite de données sensibles, des surcoûts de fonctionnement et une vague de critiques internes, y compris au sein du cabinet présidentiel.
Officiellement chargé d’optimiser l’administration, ce département dispose de pouvoirs exceptionnels : il déploie des équipes dans chaque agence fédérale avec accès total aux systèmes d’information, supervise licenciements massifs et fermetures de programmes, et peut réorganiser ou supprimer des structures entières.
Le DOGE, structure temporaire prévue jusqu’au 4 juillet 2026, sert de véritable bras opérationnel du Project 2025. Sa mission : mettre la bureaucratie fédérale sous contrôle présidentiel direct, en s’affranchissant des limitations traditionnellement imposées par le Congrès.
Entre New Deal et néo-réaction conservatrice
Si le Project 2025 se présente comme une rupture, il s’inscrit en réalité dans une tradition récurrente de reconfiguration du pouvoir présidentiel.
Le New Deal de Roosevelt avait, dès les années 1930, amorcé un élargissement de l’appareil fédéral pour répondre à la crise économique, en centralisant l’action publique au nom de l’efficacité. Mais cette expansion a toujours été contestée.
Ronald Reagan en fit son cheval de bataille dans les années 1980, prônant une réduction drastique du gouvernement fédéral et une restauration de l’initiative individuelle.
Plus récemment, le Patriot Act de 2001 avait lui aussi accru les prérogatives de l’exécutif, cette fois au nom de la sécurité nationale.
Un démantèlement programmé, agence par agence
Depuis janvier 2025, la mise en œuvre est brutale. En l’espace de trois mois, plus de 275 000 suppressions de postes ont été annoncées dans la fonction publique fédérale. Selon les données arrêtées au 14 avril 2025, environ 55 000 employés civils avaient déjà été licenciés, 76 000 poussés vers des départs volontaires indemnisés, et 145 000 autres suppressions planifiées — soit près de 12 % des fonctionnaires concernés.
Cette purge s’est opérée par étapes :
Application immédiate du Schedule F dès janvier, reclassant des milliers de fonctionnaires sans protection.
Fermeture d’agences entières, notamment l’USAID et le CFPB.
Licenciement des employés en période d’essai dès le 20 janvier.
Décret signé le 23 avril 2025, imposant qu’en l’absence d’une confirmation active à l’issue de la période d’essai, les nouveaux agents soient automatiquement licenciés.
Des résistances ont émergé : des manifestations de fonctionnaires, notamment lors du President’s Day, ainsi que des recours judiciaires. Plusieurs juges fédéraux ont temporairement bloqué les licenciements massifs, dénonçant une “mascarade totale” dans les justifications avancées par l’administration. La Maison-Blanche a néanmoins obtenu en appel la suspension de ces injonctions, et la Cour suprême, majoritairement conservatrice, a pour l’instant refusé de bloquer l’application du programme.
Chaque institution est sommée de produire un plan de loyauté exécutive. Le DOGE publie des objectifs de purge par ministère. Plusieurs services sont supprimés ou absorbés.
Promise vs réalité : Musk, qui annonçait fièrement 2,000 milliards d’économies, a déjà revu ses ambitions de façon abysalle à 150 milliards le 10 avril. Une chute de 93% qui passe mal.
Sur le terrain, néanmoins, c’est la dévastation : 6,700 postes supprimés aux impôts en pleine période fiscale, 65% des effectifs rayés de l’Agence environnementale, 100 bureaux diplomatiques fermés. Des rapports du Government Accountability Office alertent sur l’affaiblissement critique des réponses sanitaires et environnementales. Mais cette politique de réduction des effectifs s’est étendue à l’ensemble de l’appareil d’État, y compris au Pentagone et dans les agences de renseignement, fragilisant la capacité de l’administration à faire face aux crises. Par ailleurs, au Pentagone, la multiplication des fuites d’informations sensibles et les licenciements de responsables politiques ont mis en lumière un climat de défiance et d’instabilité. Malgré les enquêtes internes, Trump a publiquement soutenu ses collaborateurs mis en cause, attribuant les problèmes à des « employés mécontents.
« Un climat de peur s’installe, » témoigne le principal syndicat des fonctionnaires fédéraux (AFGE) face aux 75,000 départs forcés. Des analyses indépendantes révèlent que certaines « économies » annoncées portent sur des contrats fictifs.
La « chasse au gaspillage » masque-t-elle une simple purge idéologique?
Un impact immédiat : la polarisation institutionnelle
Les États conservateurs appliquent avec zèle cette nouvelle politique. Les zones minières du Wyoming relancent l’exploitation. Les fonctionnaires perçus comme opposants sont évincés.
Dans les États dits progressistes, c’est l’alerte. Des programmes sont gelés, des fonds suspendus, des fonctionnaires poussés à la démission.
L’opposition démocrate tente de réagir. Alexandria Ocasio-Cortez parle ainsi de « coup d’État administratif ». Mais c’est le sénateur indépendant, Bernie Sanders qui est le plus combatif contre l’oligarchie, dénoncant « un sabotage démocratique méthodique ». Il appelle à une mobilisation constitutionnelle d’ampleur, lors de ses nombreux meeting. Les syndicats (AFGE, AFT) décrivent pour leur part un climat d’intimidation et de peur.
Cependant, la majorité républicaine au Congrès (233 sièges sur 435) et la majorité conservatrice au Sénat (52 sièges) permettent de bloquer toute riposte législative. La Cour suprême, où les juges les plus récents sont largement favorables à la doctrine de l’exécutif unitaire, valide de facto ces évolutions.
Mitt Romney et Lisa Murkowski alertent sur l’isolement diplomatique américain, relayés par des think tanks comme le CFR ou Brookings.
Cette polarisation se retrouve également dans la société civile : selon une enquête du Pew Research Center (mars 2025), 62 % des Américains estiment que la réforme de l’État fédéral accentue la division du pays.
La carte électorale 2024 des États-Unis montre un pays toujours divisé, avec une ceinture centrale et sud majoritairement républicaine, les côtes restant démocrates. La victoire de Trump s’explique par sa capacité à reconquérir les États industriels du Midwest et à renforcer ses positions dans le Sud et l’Ouest, notamment au Texas et en Floride, où il a nettement progressé. La performance de Trump dans le vote populaire (49,8 %) est la plus forte pour un républicain depuis 2004, mais l’écart avec Kamala Harris (1,5 point) reste l’un des plus serrés de l’histoire moderne.
Le taux de participation à l'élection présidentielle américaine de 2024 a atteint 63,9 %, soit une légère baisse par rapport au record de 66,8 % enregistré en 2020
Une présidence-entreprise : recentralisation par le haut
Le pouvoir présidentiel est désormais piloté comme une entreprise. Les chefs d’agences rendent compte à la Maison-Blanche sur des indicateurs de conformité politique. Le Bureau de gestion et du budget (OMB) filtre toute initiative selon sa compatibilité idéologique.
Ce pilotage technocratique repose sur une vision managériale verticale. Il transforme l’exécutif en centre de commandement numérique, déconnecté des contre-pouvoirs traditionnels.
Depuis janvier 2025, Donald Trump gouverne en déclarant des états d’urgence nationale sur divers sujets. Cela lui permet de prendre des mesures rapides sans passer par le Congrès, grâce à une loi qui lui accorde des pouvoirs spéciaux. Le Congrès, divisé, ne parvient pas à s’y opposer. Cette stratégie concentre l’essentiel du pouvoir exécutif entre les mains du président.
Cette approche est saluée par les partisans du Project 2025, qui y voient un moyen de « restaurer l’efficacité de l’État » en contournant les lenteurs administratives jugées excessives. Mais pour beaucoup, cette dénonciation masque une stratégie plus inquiétante : affaiblir les contre-pouvoirs pour mieux concentrer l’autorité exécutive. Une dérive que redoute notamment l’économiste Paul Krugman, pour qui « le risque est de sacrifier la compétence et la neutralité sur l’autel de la loyauté politique
Une logique globale : l’éxécutif sans contrepoids
Parallèlement, Trump a nommé plus de 60 juges en trois mois, tous favorables à la doctrine de l’exécutif unitaire. Cette doctrine, formulée par des juristes conservateurs dans les années 1980, affirme que le président détient une autorité exclusive sur l’exécutif, y compris sur les agences indépendantes. En pratique, cela signifie : contrôle total sur les nominations, révocations, et directives.
Des recours juridiques ont été lancés, notamment par l’ACLU, organisation américaine de défense des libertés individuelles, et par le Brennan Center, institut spécialisé dans les questions juridiques et démocratiques. Le département de la Justice, historiquement garant de l’indépendance judiciaire, est réorienté quant à lui vers la mise en œuvre présidentielle.
Une bifurcation institutionnelle
L’État devient un prolongement de la volonté présidentielle. L’administration, un outil de mise en œuvre idéologique. Le droit, un bouclier pour le sommet. La rhétorique, une arme. Ce n’est plus une réforme : c’est une transformation de régime sans réforme constitutionnelle.
À l’échelle mondiale, le précédent américain est observé avec attention. En Hongrie, en Inde ou au Brésil, les dirigeants illibéraux y voient une validation : il est possible de transformer un État démocratique sans suspendre sa Constitution.
En 2025, l’enjeu ne se limite plus à une simple alternance politique ; c’est désormais la nature même du pouvoir démocratique qui est menacée. La question essentielle est de savoir si cette transformation peut être inversée : les institutions américaines, historiquement conçues pour prévenir les dérives autoritaires, seront-elles capables de s’adapter à ces nouveaux défis, ou risquent-elles au contraire de s’effondrer sous leur poids ?
Ce qu'il faut retenir
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Le Project 2025, conçu par la Heritage Foundation, est devenu la matrice opérationnelle d’un remodelage autoritaire de l’État fédéral : recentralisation du pouvoir, purge administrative massive, effacement des contrepoids, et imposition de la doctrine de l’exécutif unitaire.
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L’État fédéral n’est plus un arbitre neutre, mais un instrument d’exécution idéologique : les fonctionnaires sont reclassés, licenciés ou remplacés par des loyalistes ; le DOGE, bras armé du programme, impose une rationalisation brutale, menée au nom de l’« efficacité » mais marquée par l’instabilité et l’opacité.
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La gouvernance présidentielle devient managériale, verticale et technocratique, concentrant l’autorité entre les mains d’un exécutif sans contrepoids, légitimé par des états d’urgence successifs et une majorité judiciaire favorable.
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Cette transformation ne passe par aucune révision constitutionnelle, mais par un usage tactique du droit, de la peur et des nominations stratégiques : un changement de régime sans changement de régime, observé avec attention par les autres démocraties illibérales.
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La polarisation institutionnelle s’intensifie : les États progressistes résistent, les États conservateurs accélèrent l’agenda présidentiel, tandis que les recours juridiques peinent à contenir l’avancée d’un autoritarisme administratif de plein droit.
À suivre – Épisode 3 : L’Amérique contre le monde – La révolution diplomatique
L’Amérique n’a pas d’alliés, seulement des intérêts » – ce slogan enterre 75 ans d’ordre international. Ce n’est pas une simple réorientation, mais une rupture tectonique.
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