2 octobre 1937
Un massacre d'Etat sous les machettes
C’était un matin comme tant d’autres dans les villages frontaliers de la République dominicaine. Les travailleurs haïtiens, invisibles mais indispensables à l’économie locale, s’affairaient dans les champs de canne à sucre. Ils vivaient là depuis des années, parfois des décennies, certains n’avaient même jamais vu Haïti. Mais ce jour-là, la République dominicaine, dirigée d’une main de fer par Rafael Trujillo, décida que leur simple existence était une menace. Une menace pour l’identité nationale. Une menace pour la « pureté » du sang dominicain. Une menace qu’il fallait éradiquer.
Le 2 octobre 1937, Rafael Trujillo, dans un discours public enflammé à Dajabón, ville frontalière avec Haïti, mit en branle l’une des exécutions de masse les plus sombres de l’histoire des Caraïbes. « Pour résoudre le problème haïtien, il faut tuer les Haïtiens », déclara-t-il froidement. Quelques jours plus tard, les rivières de la frontière devinrent rouges, teintes du sang de milliers d’innocents. Un massacre orchestré par l’État, dans l’indifférence quasi totale de la communauté internationale.
Haïti et la République dominicaine : des voisins ennemis
Pour comprendre la violence de ce massacre, il faut remonter dans le temps. L’île d’Hispaniola, partagée entre Haïti à l’ouest et la République dominicaine à l’est, est depuis des siècles le théâtre de rivalités ethniques, culturelles et politiques. Haïti, première république noire après son indépendance en 1804, avait incarné un rêve de liberté pour les esclaves africains du Nouveau Monde. Mais pour la République dominicaine, qui était restée sous influence espagnole jusqu’en 1821, Haïti symbolisait une menace raciale.
En 1822, sous la présidence de Jean-Pierre Boyer, Haïti avait envahi et occupé la partie orientale de l’île, consolidant ainsi temporairement l’unité territoriale. L’occupation haïtienne dura 22 ans, jusqu’en 1844, et laissa des cicatrices profondes chez les Dominicains, qui voyaient cette période comme une domination imposée par une nation « noire » sur une société se réclamant davantage d’un héritage européen. Le ressentiment accumulé durant cette période a nourri des décennies de haine raciale entre les deux peuples.
Arrivé au pouvoir en 1930, Rafael Trujillo incarna ce rejet violent de l’influence haïtienne. Il construisit sa dictature sur des idéologies racistes, visant à « blanchir » la population dominicaine, à éradiquer l’influence africaine et à expulser tout ce qui ne correspondait pas à son idéal de « dominicanité ».
Le massacre du Persil : du sang et des lames
Le massacre de 1937 ne fut pas une explosion de violence spontanée. Ce fut une campagne minutieusement orchestrée, menée avec une froideur calculée. Les soldats dominicains, aidés par des milices locales, parcoururent les villages frontaliers armés de machettes, tuant systématiquement quiconque était identifié comme Haïtien.
Pourquoi des machettes, et non des fusils ? Trujillo ne voulait pas attirer l’attention de la communauté internationale avec des bruits de balles. Les machettes étaient des outils courants dans les zones rurales, et leur utilisation permettait de dissimuler la nature systématique des massacres. La méthode était barbare, mais subtile, conçue pour laisser peu de traces médiatiques.
Un autre détail macabre marqua ce massacre : le test du « persil ». Pour identifier les Haïtiens, on leur demandait de prononcer le mot « perejil », persil en espagnol. Ceux qui trébuchaient sur le « r » caractéristique de la langue espagnole étaient immédiatement exécutés. Ce test, à la fois tragique et absurde, est resté gravé dans l’imaginaire collectif, donnant au massacre son nom de « massacre du Persil ». Les Haïtiens qui tentaient de fuir à travers les montagnes ou les rivières furent pourchassés et tués sans pitié.
Les victimes étaient principalement des travailleurs agricoles, des familles vivant depuis des générations dans ces régions frontalières. Ils furent massacrés en silence, loin des yeux du monde. Le bilan ? Entre 12 000 et 35 000 morts, selon les sources. Une fourchette terrifiante, qui montre l’incapacité de mesurer l’ampleur exacte du génocide.
Diplomatie et silence : le prix du sang
Le massacre aurait pu provoquer une crise internationale. Mais dans l’échiquier géopolitique de l’époque, les Caraïbes étaient loin des priorités des grandes puissances. Haïti, dirigé par le président Sténio Vincent, protesta avec vigueur, mais son pays était militairement et économiquement trop faible pour menacer Trujillo.
Les États-Unis, qui avaient une influence considérable dans la région après avoir occupé Haïti entre 1915 et 1934, se contentèrent de protestations symboliques. Trujillo était vu comme un rempart contre l’instabilité et le communisme, et les intérêts stratégiques américains prirent le dessus sur les considérations humanitaires.
Finalement, sous la pression internationale, Trujillo accepta de verser une indemnité à Haïti. La somme initiale de 750 000 dollars américains fut négociée à la baisse, et Haïti reçut finalement 525 000 dollars. Une indemnisation qui, pour les familles des victimes, n’avait aucune signification. Comment mettre un prix sur des vies ? Comment négocier la dignité humaine perdue ?
Un héritage empoisonné : le racisme persistant
Le massacre de 1937 n’a pas seulement marqué les relations entre Haïti et la République dominicaine, il a laissé une empreinte indélébile sur la société dominicaine elle-même. L’anti-haïtianisme, profondément ancré dans l’imaginaire dominicain, fut renforcé par cet épisode sanglant. L’idée que les Haïtiens étaient des étrangers indésirables, des « intrus » à expulser, est devenue un pilier de l’identité nationale dominicaine sous Trujillo, et au-delà.
Aujourd’hui encore, les relations entre les deux nations sont marquées par la méfiance. Les travailleurs haïtiens en République dominicaine, malgré leur contribution indispensable à l’économie locale, sont souvent marginalisés, exploités, et privés de droits. Des lois restrictives sur la citoyenneté continuent de cibler les descendants d’Haïtiens, perpétuant une discrimination systémique qui trouve ses racines dans les idéologies racistes du passé.
La mémoire comme remède ?
Plus de 80 ans après, le massacre du Persil résonne encore comme un rappel douloureux des conséquences du racisme institutionnalisé. Si les machettes se sont tues, les cicatrices restent béantes. Ce massacre ne fut pas seulement un crime contre les Haïtiens, mais contre l’humanité tout entière. Il montre comment le nationalisme, couplé à la haine raciale, peut se transformer en un outil de destruction massive.
Se souvenir du massacre de 1937, c’est refuser l’oubli. C’est reconnaître que la quête de réconciliation est un chemin long, semé d’embûches, mais nécessaire. Les plaies de l’histoire ne se referment que si elles sont exposées à la lumière, confrontées et traitées avec la reconnaissance et la justice qu’elles méritent.
Ce massacre, longtemps minimisé, doit aujourd’hui être gravé dans la mémoire collective des deux nations. Car la vraie tragédie, au-delà des vies perdues, serait de laisser l’histoire se répéter, dans un silence complice, encore et encore.
Chronologie
1804 Janvier 1 – Indépendance d’Haïti
Haïti devient la première république noire à obtenir son indépendance après une révolte d’esclaves contre la France. Cette indépendance servira de source de tensions entre Haïti et la République dominicaine au cours des siècles suivants.
1822 Février 9 – Occupation haïtienne de la partie orientale d’Hispaniola
Jean-Pierre Boyer, président d’Haïti, occupe la partie orientale de l’île, aujourd’hui la République dominicaine, et l’annexe pendant 22 ans. Cet événement restera un point de tension majeure dans les relations entre les deux pays.
1844 Février 27 – Indépendance de la République dominicaine
Les Dominicains obtiennent leur indépendance de l’occupation haïtienne. La guerre d’indépendance renforce la perception de l’autre côté de l’île comme une menace raciale et économique.
1930 Février 23 – Rafael Trujillo prend le pouvoir
Trujillo s’empare du pouvoir lors d’une élection truquée et instaure une dictature autoritaire centrée sur le nationalisme et la suprématie blanche. Il va progressivement ériger un mur idéologique entre Haïti et la République dominicaine.
1937 Octobre 2 – Début du massacre des Haïtiens
Trujillo lance l’ordre d’extermination des Haïtiens vivant dans les régions frontalières. Le massacre, surnommé le « massacre du Persil », commence avec des milliers de personnes tuées à la machette, en se basant sur leur incapacité à prononcer correctement le mot « perejil ».
1937 Octobre 8 – Les rivières frontalières se teintent de rouge
Après six jours de violence ininterrompue, les corps des Haïtiens massacrés remplissent les rivières frontalières. Entre 12 000 et 35 000 Haïtiens sont assassinés.
1938 Janvier 3 – Haïti obtient une indemnisation partielle
Sous la pression internationale, Trujillo accepte de verser une indemnité de 750 000 dollars à Haïti, réduite à 525 000 après négociations. Cela ne parvient pas à apaiser la souffrance des victimes ni à réparer les relations diplomatiques.
1961 Mai 30 – Assassinat de Rafael Trujillo
Trujillo est assassiné après plus de 30 ans de règne dictatorial. Son régime et le massacre de 1937 laissent une empreinte durable sur la politique et l’identité dominicaine.
2013 Septembre 23 – Retrait de la citoyenneté dominicaine à des descendants d’Haïtiens
Une décision de la Cour constitutionnelle dominicaine retire la citoyenneté à des milliers de Dominicains d’origine haïtienne. Cette décision rappelle les discriminations raciales qui ont culminé avec le massacre de 1937.
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