Le Panthéon : un tombeau républicain ou un forum vivant ?

Le Panthéon parisien
Le Panthéon

Un tombeau républicain ou un forum vivant ?

L'acte fondateur de 1791

Nous sommes en 1791. La France, cette vieille dame aristocratique, décide de faire peau neuve, quitte à s’écorcher vive. Un édifice va cristalliser ce grand bouleversement : le Panthéon, métamorphosé d’église en temple républicain par la seule puissance d’un décret.

De l'église royale au temple républicain

L’histoire commença en 1744 par un roi malade, supposé à l’article de la mort, alors qu’il se trouve à Metz. Louis XV (r. 1715-1774), fit le vœu pieux d’ériger une église si sainte Geneviève, patronne de Paris, daignait le guérir. L’architecte Jacques-Germain Soufflot se mit à l’œuvre en 1758, créant au sommet de la colline qui domine la capitale, un chef-d’œuvre néoclassique, inspiré de Rome et de Saint Paul de Londres.

Mais la Révolution bouleversa ce projet. Le 2 avril 1791, Mirabeau, orateur charismatique du Tiers État meurt. Deux jours plus tard, sous l’impulsion de Claude-Emmanuel de Pastoret, les députés transformèrent l’édifice en un temple dédié aux grands hommes de la Nation. La devise gravée au fronton proclama : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ».

Cette transformation fut bien plus qu’architecturale. Le lieu qui devait glorifier Dieu célébrait désormais les hommes. Quatremère de Quincy opéra cette conversion : fenêtres murées pour créer une atmosphère sépulcrale, ornements religieux supprimés, décor repensé pour célébrer les vertus civiques. Le bâtiment lui-même devenait un manifeste de pierre, instaurant une nouvelle liturgie républicaine où la nation se célébrait à travers ses héros.

Vue intérieure panoramique du Panthéon

Les fluctuations symboliques à travers l'histoire

La gloire posthume s’avéra capricieuse. Mirabeau, premier locataire du temple, en fut expulsé dès 1794 après la découverte, dans la célèbre armoire de fer, de sa correspondance secrète avec Louis XVI. Cette « dépanthéonisation » révèle une tension fondamentale : pour les historiens conservateurs, elle illustre la dimension « cannibale » de la Révolution ; pour d’autres, elle témoigne d’une éthique républicaine où la gloire ne peut être dissociée de la vertu.

Le Panthéon est devenu le reflet des régimes successifs en France : temple laïc sous la Révolution, mausolée militaire durant l’Empire, église sous la Restauration, et sanctuaire ambivalent sous la Monarchie de Juillet. Ce n’est qu’en 1885, avec les funérailles nationales de Victor Hugo, que la Troisième République a affirmé sa vocation républicaine, ravivant ainsi le débat sur les critères d’admission des personnalités honorées.

Qui mérite le Panthéon ? Une question toujours ouverte

Longtemps, ce fut un club masculin où politiques, écrivains et scientifiques se partageaient les cryptes. Marie Curie brisa ce plafond en 1907, mais il fallut attendre 2018 pour que Simone Veil rappelle que les femmes aussi font l’histoire. Les figures issues des outre-mer ou de l’immigration durent attendre que la notion de « grandeur » s’élargisse, comme en témoigne l’entrée récente des Manouchian en 2024.

Les dernières entrées au Panthéon (2000-2024)

Qui décide de panthéoniser ?

La panthéonisation n’obéit à aucun critère officiel inscrit dans la Constitution ou dans un texte de loi. En pratique, c’est le président de la République qui décide, par décret, de faire entrer une personnalité au Panthéon — souvent sur proposition du ministre de la Culture ou après un travail de concertation avec des historiens et des familles.

En tout état de cause, ce processus reste profondément politique. S’il s’appuie sur une certaine idée du « mérite national » (contribution à la patrie, à la science, à la culture ou à la liberté), il reflète aussi les priorités mémorielles du moment. Mais cette souplesse soulève aussi des critiques sur l’opacité du processus, les choix unilatéraux mais aussi l’ instrumentalisation possible. Plusieurs voix appellent à revoir cette procédure.

Quelques personnalités controversées du Panthéon


Voltaire : Les contradictions d’un philosophe des Lumières

Malgré sa réputation de défenseur des droits humains, Voltaire reste profondément compromis avec le système colonial. Actionnaire de la Compagnie des Indes, il a directement bénéficié de l’économie esclavagiste. Ses écrits, bien que critiques des injustices, gardent un silence troublant sur l’esclavage, révélant les contradictions d’un intellectuel des Lumières. Sa panthéonisation illustre la capacité française à célébrer des figures complexes, occultant leurs parts d’ombre.


Toussaint Louverture : La mémoire coloniale inachevée

Figure majeure de la révolution haïtienne, Louverture illustre les hésitations de la France face à son histoire coloniale. Présent symboliquement au Panthéon via une plaque commémorative, ses restes n’y sont pas transférés. Comme le note l’historien Louis-Georges Tin, sa panthéonisation complète signifierait reconnaître que la grandeur française peut s’incarner dans ceux qui ont combattu sa domination coloniale.


Jean-Paul Marat : La victime controversée de la révolution

Figure emblématique de la Révolution française, Marat fut transféré au Panthéon en 1794, symbole de la Révolution radicale. Assassiné par Charlotte Corday, sa panthéonisation représentait alors un acte politique fort. Cependant, sa figure reste divisée : pour les uns, un martyr révolutionnaire, pour les autres, un instigateur de la Terreur.


Jean-Jacques Rousseau : Entre gloire et critique

Rousseau représente bien plus qu’un critique des institutions. Penseur fondamental de la démocratie moderne, il a profondément influencé la conception du contrat social républicain. Sa théorie politique place la volonté générale au cœur du système démocratique, proposant un modèle de souveraineté populaire qui deviendra central dans la pensée révolutionnaire française.

Ses écrits sur l’éducation et la société civile ont révolutionné la compréhension du rapport entre l’individu et la communauté. Bien que controversé pour certaines de ses positions personnelles et théoriques, Rousseau a fourni les fondements philosophiques de l’idéal républicain d’égalité et de participation citoyenne. Sa panthéonisation reflète ainsi la reconnaissance de sa contribution décisive à la pensée politique moderne, au-delà de ses contradictions personnelles.

Le Panthéon aujourd'hui : miroir des débats contemporains

Aujourd’hui, le Panthéon n’est plus seulement un ossuaire prestigieux mais un miroir où la France contemple ses vertus et ses péchés, ses héros et ses oubliés. Les visiteurs s’y pressent par milliers, sous les volutes du pendule de Foucault, cherchant peut-être ce que la modernité a perdu : un sens du sacré, de la grandeur, de la permanence.

Les perspectives sur sa signification divergent. Pour Jean Nouvel, le Panthéon demeure un « point fixe dans un monde liquide » ; pour Marc Abélès, c’est un « spectacle de l’État » désormais vidé de substance. Des mouvements alternatifs réclament un « contre-Panthéon » célébrant les résistances anonymes, tandis que d’autres questionnent la pertinence d’un monument de pierre à l’heure numérique.

Le Panthéon, laboratoire symbolique de l'identité française

Le Panthéon révèle, dans sa pierre et ses rites, les contradictions et les évolutions de l’identité française. Il incarne pour moi quatre tensions fondamentales qui traversent l’histoire nationale :

Faut-il réinventer le Panthéon ?

À l’heure du numérique et des mémoires fragmentées, l’institution peut-elle encore prétendre représenter une identité nationale unifiée ? Plusieurs perspectives s’affrontent :

  • Refonder ou abolir : Certains militants proposent de transformer le Panthéon en un musée critique, exposant les contradictions historiques plutôt que de célébrer des figures.
  • Démocratiser : D’autres plaident pour une panthéonisation plus participative, où les citoyens pourraient proposer et voter pour les personnalités à honorer.
  • Décentraliser : Une approche alternative suggère de multiplier les lieux de mémoire, plutôt que de concentrer la reconnaissance nationale en un seul monument.

Le Panthéon fonctionne ainsi comme un laboratoire symbolique où la France expérimente sa propre définition. Comme l’a écrit Mona Ozouf, c’est

« Un lieu où la République se raconte à elle-même (…) un récit jamais achevé, constamment réinterprété. »

Victor Hugo voyait déjà dans le Panthéon « une idée grandiose » : un lieu où une nation dessine son autoportrait. Au XXIe siècle, cet autoportrait n’est plus un tableau achevé, mais une mosaïque en mouvement, où chaque nouvelle pierre raconte un fragment de l’histoire collective.

L’enjeu n’est plus de célébrer une grandeur nationale définitive, mais de maintenir un espace de réflexion critique : qui sommes-nous ? Qui voulons-nous être ? Le Panthéon devient ainsi moins un tombeau qu’un forum permanent d’interrogation nationale.

Chronologie

1764 Septembre 6 : Pose de la première pierre de l’église Sainte-Geneviève par Louis XV.

En 1764, Louis XV, reconnaissant envers Sainte Geneviève pour sa guérison, décide de reconstruire l’église en son honneur. La première pierre est posée le 6 septembre de cette année.

1790 : Achèvement de la construction de l’église Sainte-Geneviève.

Après plusieurs décennies de travaux, l’église est finalement achevée en 1790, peu avant le début de la Révolution française.

1791 Avril 4 : Décès de Mirabeau, premier homme politique inhumé au Panthéon.

Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, figure emblématique de la Révolution, est le premier à être inhumé dans le Panthéon nouvellement dédié aux grands hommes de la nation.

1791 Juillet 11 : Transfert des cendres de Voltaire au Panthéon.

Le philosophe des Lumières, Voltaire, est honoré par le transfert de ses cendres au Panthéon, symbolisant la reconnaissance de la nation envers ses penseurs.

1794 Octobre 11 : Inhumation de Jean-Jacques Rousseau au Panthéon.

Jean-Jacques Rousseau, autre figure majeure des Lumières, rejoint Voltaire au Panthéon, consolidant le rôle du monument en tant que temple des grands esprits français.

1806 Février 20 : Napoléon Bonaparte restitue l’édifice au culte catholique tout en conservant la crypte pour les sépultures des dignitaires de l’Empire.

Napoléon décide de rendre l’édifice à l’Église catholique, mais maintient la crypte comme lieu de repos pour les personnalités éminentes de l’Empire.

1851 Janvier 3 : Inauguration officielle de l’église Sainte-Geneviève sous le Second Empire.

Sous le règne de Napoléon III, l’église est officiellement inaugurée, marquant une période où le bâtiment oscille entre fonctions religieuses et laïques.

1885 Juin 1 : Funérailles nationales de Victor Hugo, consacrant définitivement le Panthéon en tant que temple républicain dédié aux grandes figures de la nation.

Les funérailles de Victor Hugo attirent une immense foule et scellent la vocation républicaine du Panthéon comme lieu de mémoire nationale.

1995 Avril 20 : Transfert des cendres de Marie Curie au Panthéon, première femme honorée pour ses propres mérites.

Marie Curie devient la première femme à être inhumée au Panthéon pour ses réalisations scientifiques exceptionnelles.

2021 Novembre 30 : Entrée de Joséphine Baker au Panthéon, première femme noire à y être honorée.

Joséphine Baker, artiste et résistante, est honorée au Panthéon, symbolisant la diversité et l’engagement dans l’histoire française.

Ce qu'il faut retenir

  • Origine religieuse et transformation révolutionnaire : Initialement conçu en 1744 par Louis XV comme une église dédiée à Sainte-Geneviève, le bâtiment est achevé en 1790. Dès 1791, durant la Révolution française, il est converti en temple laïc honorant les grands hommes de la nation, marquant une rupture avec sa vocation religieuse initiale.
  • Reflet des régimes politiques successifs : Le Panthéon a successivement changé de fonction au gré des régimes : temple laïc sous la Révolution, église sous la Restauration, et à nouveau temple républicain sous la Troisième République. Ces transformations illustrent son rôle de miroir des évolutions politiques françaises.
  • Critères de panthéonisation et débats associés : La sélection des personnalités honorées au Panthéon a souvent été sujette à controverse, reflétant les débats sociétaux sur les critères de mérite et les valeurs nationales. La question de qui mérite d'y reposer demeure un sujet de discussion récurrent.
  • Évolution vers une représentation inclusive : Longtemps réservé aux hommes, le Panthéon s'est ouvert progressivement à des figures féminines et issues de la diversité, comme en témoignent les panthéonisations de Marie Curie en 1995 et de Joséphine Baker en 2021, reflétant une volonté d'inclusion et de reconnaissance de contributions variées à l'histoire nationale.
  • Symbole vivant de l'identité française : Au-delà d'un simple mausolée, le Panthéon sert de laboratoire symbolique où la France interroge et redéfinit continuellement son identité, ses valeurs et les figures qu'elle choisit d'honorer, témoignant de la dynamique perpétuelle de la mémoire collective nationale.

Vidéo


Pour en savoir plus

« Le Panthéon, l’École normale des morts » par Mona Ozouf, (dans Pierre Nora, Les lieux de mémoire, 1984). Cet ouvrage explore le Panthéon comme un lieu de mémoire nationale où la République se raconte à elle-même. Mona Ozouf analyse la signification symbolique du monument dans le contexte des fêtes révolutionnaires et de la construction de l’identité républicaine.

« Naissance du Panthéon – Essai sur le culte des grands Hommes « par Jean-Claude Bonnet Ce livre étudie la genèse du Panthéon en tant que temple républicain, en se concentrant sur le culte des grands hommes et la transformation de l’église Sainte-Geneviève en monument laïc. J.C. Bonnet examine les implications politiques et culturelles de cette transformation.

Site officiel du panthéon


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