L’ensauvagement n’aura pas le dernier mot Episode 5
Au terme de cette série, la tentation serait grande de revenir sur chaque symptôme, chaque scénario, chaque leçon du passé. Mais l’essentiel a été dit : l’ensauvagement n’est ni un mythe, ni une fatalité. C’est une dynamique complexe, à la fois globale et intime, dont j’ai tenté de décortiquer les racines, les mécanismes et les manifestations contemporaines.
Ce dernier texte ne répète pas : il propose une mise en perspective, une ouverture, une invitation à penser l’après.
Ce que l’ensauvagement a révélé : un miroir sans fard
L’ensauvagement du monde, tel que nous l’avons suivi épisode après épisode, n’est pas simplement un catalogue de crises. Il agit comme un miroir. Il a mis à nu :
- La fragilité de nos institutions : La capacité d’adaptation des États, la confiance dans la démocratie, la robustesse des systèmes sociaux ont été poussées à leurs limites, révélant des failles profondes mais aussi des ressources insoupçonnées.
- La porosité des frontières : Les crises ne respectent ni les géographies, ni les classes sociales, ni les mondes numériques. Tout circule, tout s’entrelace : guerre, énergie, polarisation, désinformation.
- La puissance des récits : Une société ne tient pas seulement par ses lois ou ses technologies, mais par ce qu’elle raconte d’elle-même – et par ce qu’elle choisit de croire.
L’heure des choix : lucidité, courage, espérance
Plutôt que de proposer des solutions toutes faites, il s’agit ici de poser la question du choix. L’histoire ne se répète pas, mais elle nous pousse sans cesse vers des seuils à franchir — et chaque franchissement redéfinit ce que nous sommes, individuellement et collectivement.
À ce seuil, trois attitudes s’offrent à nous :
- Le repli et la résignation : Céder au cynisme, au chacun-pour-soi, à la tentation du désenchantement. Accepter que l’ensauvagement devienne la norme.
- Le remède sans âme : Croire que la technologie seule suffira à conjurer les périls. Mais les algorithmes ne comprennent ni la douleur ni l’espoir. Ils gèrent sans guérir, optimisent sans rêver. Derrière leur efficacité se cache souvent une fragilité plus profonde encore.
- La réinvention collective : Faire le pari de la coopération, de la sobriété choisie, de la refondation des liens sociaux et du sens du commun. Ce n’est pas une utopie, mais une exigence. Elle suppose lucidité, courage et espérance.
Ce que la géopolitique nous enseigne pour demain
Pour les amateurs de géopolitique, l’ensauvagement n’est pas un problème moral, mais une question de souveraineté, de résilience, de puissance d’agir. Trois leçons majeures émergent :
- La fragmentation n’est pas la fin de l’histoire : Le retour des blocs, la résilience locale, les alliances régionales ne sont pas des signes de fin mais de recomposition. L’Europe peut choisir l’éclatement… ou la refondation.
- La dépendance systémique est un risque majeur : Le XXIe siècle sera celui des interdépendances critiques. Qu’il s’agisse de cobalt, de données ou d’eau, la souveraineté ne se décrète plus, elle se construit – par la diversification, l’innovation et la coopération.
- L’influence passe par le récit : Les puissances s’affrontent dans la manière de nommer le monde. Celui qui impose son récit façonne le réel. La guerre des récits est aussi stratégique que celle des ressources.
Renaître ou sombrer : notre responsabilité partagée
Plutôt que de conclure par une certitude, ce texte propose de revenir à la question initiale, mais sous un jour nouveau.
L’ensauvagement n’est pas une fatalité, mais un signal d’alerte. Il nous rappelle que la civilisation n’est jamais acquise : elle se construit, se défend, se réinvente chaque jour.
La vraie question n’est plus : «Allons-nous sombrer ? , mais quels récits, quelles alliances, quelles innovations voulons-nous incarner pour que la renaissance ne soit pas un simple mot, mais un horizon ?
Réinventions collectives à travers le monde
Au-delà des théories, des communautés inventent déjà un monde post-ensauvagement. Loin des projecteurs, elles posent les fondations d’une civilisation qui se réinvente.
Au Rwanda, des coopératives rassemblent anciens bourreaux et victimes autour de projets agricoles régénératifs. En restaurant les sols, elles retissent aussi le lien humain.
Au Kerala (Inde), la démocratie décentralisée permet aux assemblées locales de gérer près de 40 % du budget de développement. Résilience, transparence, efficacité : une autre gouvernance est possible.
En Équateur et Bolivie, le concept indigène du Buen Vivir – “bien vivre” – propose une autre vision du développement, fondée sur l’équilibre entre humain, communauté et nature.
Dans le Loess Plateau (Chine), une restauration écologique d’envergure a transformé 35,000 km² de terres désertifiées en écosystèmes productifs, grâce à une alliance entre savoirs traditionnels et innovations modernes.
Au Mali, les banques de semences communautaires préservent la biodiversité et assurent une souveraineté alimentaire face à la marchandisation du vivant.
Ces expériences ne sont pas des exceptions : elles sont des prototypes vivants. Leur point commun ? Elles répondent à l’ensauvagement non par le repli, ni par la fuite technologique, mais par une réinvention du commun, mêlant mémoire et innovation, autonomie locale et solidarité élargie.
Pour aller plus loin : trois voies praticables
Voici trois chemins, modestes mais concrets, pour passer de la réflexion à l’action :
- Réhabiter l’écosystème informationnel : Privilégier des sources fiables, s’extraire du bruit algorithmique, et recréer des espaces de débat où l’écoute précède le jugement.
- Tisser la résilience locale : Jardins partagés, coopératives, réseaux d’entraide : autant d’initiatives qui recréent du lien, à échelle humaine.
- Défendre un bien commun : Qu’il s’agisse d’eau, de savoirs, d’espaces publics ou de semences, agir pour leur préservation collective, hors des logiques d’appropriation.
En guise d’épilogue : deux figures pour éclairer la nuit
Deux images m’habitent au terme de ce voyage.
La première est celle du jardinier japonais face à l’océan, qui chaque matin reprend ce que la marée efface la nuit. Sa persévérance n’est pas entêtement, mais fidélité à une vision qui dépasse le visible.
La seconde est plus âpre : celle des Mères de la Place de Mai, à Buenos Aires. Depuis 1977, elles marchent chaque semaine pour leurs enfants disparus. Elles ont affronté l’ensauvagement d’État avec pour seule arme la constance. Quarante-cinq ans plus tard, certaines marchent encore.
Ces deux figures – le jardinier et les mères – incarnent les pôles de notre réponse : la patience créatrice d’un côté, l’intransigeance éthique de l’autre.
La civilisation n’est pas une victoire acquise, mais un équilibre fragile. Dans les interstices du chaos, des milliers de “jardiniers-résistants” sont déjà à l’œuvre. Ils ne font pas la une. Ils tissent du commun.
Je ne sais pas si nous éviterons les temps obscurs. Mais je sais qu’à chaque geste de lien, chaque acte de transmission, chaque mot juste, une bougie s’allume dans la nuit.
L’Histoire ne se répète pas, dit-on, mais elle bégaie. Si vous avez l’impression d’avoir déjà lu ce passage dans un autre article, c’est normal : c’est la civilisation qui radote, pas moi.
Et si la nuit doit vraiment durer… qu’on y allume aussi quelques guirlandes solaires. Après tout, la transition commence parfois par un peu de lumière.
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