Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Épisode 1 : Aux origines du phénomène – quand la France renoue avec son histoire révolutionnaire

Un réveil de papier dans les mairies françaises

Décembre 2018. Un phénomène discret, presque furtif, commence à se propager : dans des milliers de mairies, des cahiers apparaissent sur les comptoirs. Pas pour comptabiliser des certificats de naissance ou consigner des procurations, non. Pour recueillir, à cru, ce que le pays a sur le cœur. Et ces cahiers portent un nom que personne n’avait prononcé sérieusement depuis le siècle des Lumières : Les cahiers de doléances.

C’est un sursaut fulgurant que certains jugent archaïque. Une réminiscence qui ressemble à une gifle donnée à l’indifférence démocratique. Alors que la France vacille sous une crise sociale inédite, elle choisit, plutôt que le numérique ou l’oral, le retour au manuscrit. On n’assiste pas à une innovation : on assiste à une réminiscence de la mémoire républicaine.

Le feu couvait bien avant novembre

Contrairement au récit politique soigneusement réécrit a posteriori, tout ne commence pas en novembre. Dès le printemps 2018, le malaise est perceptible pour ceux qui veulent entendre. Les pétitions contre la limitation de vitesse à 80 km/h, décidée par le premier ministre Edouard Philippe, rassemblent des centaines de milliers de signatures. La hausse continue du carburant devient, au fil des mois, l’abcès autour duquel s’enroulent toutes les frustrations.

À l’automne, le ton se durcit. La confirmation de la taxe carbone agit comme un accélérant. Le diesel atteint 1,53 €/l, l’essence 1,57 €/l. Ce n’est pas encore 2 €, mais dans bien des foyers, chaque centime de plus est une gifle de trop. Le réservoir comme baromètre de la colère.
Un événement Facebook déclenche l’appel à un blocage national. La pétition de Priscillia Ludosky explose le compteur : un million de signatures. Et le 17 novembre, la rue déborde. Plus de 290,000 manifestants, un quadrillage du territoire digne d’une mobilisation militaire, et une absence totale de leader identifiable. Ce soulèvement est sans visage, sans voix officielle, mais pas sans colère.

Un mouvement sans chef, mais avec une voix

Le caractère inédit du mouvement saute aux yeux : horizontal, diffus, insaisissable. Les centres urbains regardent, hébétés, cette France périphérique reprendre la parole, non pas avec des micros, mais avec des braseros et des gilets fluorescents. Le rejet des corps intermédiaires est total. L’État a beau faire un pas de côté, le moratoire sur la taxe ne suffit pas. La fièvre ne retombe pas.

Le 10 décembre, Emmanuel Macron annonce à la télévision un Grand Débat National. En clair, il rend la parole. Mais les citoyens ne l’avaient pas vraiment perdue : ils avaient simplement cessé de croire que quelqu’un l’écoutait. Quelques jours plus tard, les maires – notamment ruraux – prennent les devants et proposent d’ouvrir des cahiers de doléances dans les communes. L’idée s’impose d’elle-même. Le 17 décembre, l’État entérine. Le dispositif est officiellement intégré au Grand Débat. Trop tard pour en revendiquer la paternité.

Avril 2018 Pétitions contre la limitation à 80 km/h (>600 000 sign.) Mai–Juin 2018 Premières protestations locales contre la hausse du carburant Été 2018 Montée des critiques contre la taxe carbone Septembre 2018 François de Rugy confirme la hausse de la taxe carbone 10 oct. 2018 Création sur Facebook du compte « Blocage National » par Éric Drouet 24 oct. 2018 Pétition Ludosky > 1 M sign. 17 novembre 2018 : 1ʳᵉ journée nationale 290,000 manifestants, 2,000 points de blocage 74 % de soutien dans un sondage Elabe Personne n’anticipait une telle ampleur
10 déc. 2018 Emmanuel Macron annonce le lancement d’un « Grand Débat National » et appelle les maires à organiser des réunions dans leurs communes 13–14 déc. 2018 Plusieurs associations de maires proposent la mise en place de « cahiers de doléances » dans les mairies 15 déc. 2018 Le président de l’AMRF, Vanik Berberian, formalise et généralise l’appel à ouvrir des cahiers dans toutes les communes 17 déc. 2018 Face au succès de l’initiative, le gouvernement intègre officiellement les cahiers de doléances au dispositif du Grand Débat National 15 janv. 2019 Ouverture officielle du Grand Débat National à Grand Bourgtheroulde (Eure) 15 mars 2019 Clôture du Grand Débat et fin de la collecte officielle des cahiers

Une France qui écrit, village après village

En quelques semaines, plus de 16,337 communes sur 35,357 recensées en France participent. Ce sont d’abord les petites, les discrètes. Là où les manifestations sont rares mais où l’exaspération est constante. Des milliers de cahiers circulent, souvent remplis à la main, dans des salles des fêtes froides, sous des néons fatigués. On y lit tout : des cris, des supplications, des diagnostics sociologiques improvisés, parfois des poèmes.

On estime qu’entre 1,5 à 2 millions de personnes ont contribué à ces cahiers. C’est énorme. Ce n’est pas un mouvement. C’est une marée silencieuse. Une France qui prend la plume plutôt que la rue, mais dont le message n’est pas moins explosif.

Un phénomène d’abord ignoré, puis instrumentalisé

Pendant que les plumes grattent, les caméras filment les ronds-points. Les grands médias tardent à comprendre ce qui se joue. Ce n’est qu’en janvier, lorsque l’État officialise le Grand Débat, que les journalistes daignent s’intéresser aux cahiers. Mais le traitement est biaisé : ils y cherchent surtout des anecdotes, des figures pittoresques, des parallèles faciles avec 1789.

La presse locale, elle, fait le travail de fond. Chaque semaine, elle relaie le contenu des cahiers, sans emphase, sans folklore. Elle seule comprend que ce n’est pas un folklore, justement, mais un exercice de démocratie directe – et littéraire.

Entre admiration et scepticisme

Les sondages témoignent de ce paradoxe bien français : en janvier 2019, deux tiers des citoyens soutiennent l’initiative des cahiers. Mais à peine un tiers croit à son efficacité. On y croit pour ce que cela représente, mais pas pour ce que cela produira. L’adhésion de principe, comme un hommage à ce que la République pourrait être, si elle n’était pas ce qu’elle est.

Les fantômes de 1789 rôdent entre les lignes

 Le parallèle avec les cahiers de 1789 n’est pas qu’un clin d’œil : c’est une résonance sourde. Là aussi, une crise fiscale, une représentation défaillante, un sentiment de rupture. Là aussi, l’idée d’un inventaire des maux, plus que d’un manifeste révolutionnaire. Mais à la différence près – et elle est majeure – qu’en 1789, l’objectif était limpide : préparer les États Généraux. En 2018, l’issue est floue, et le processus, désordonné.

Les cahiers de 1789 étaient collectifs, rédigés en assemblées d’ordres, selon une procédure unifiée. Ceux de 2019 sont individuels, juxtaposés, sans hiérarchisation ni synthèse. En somme, une polyphonie plus qu’un chœur.

Un mot chargé comme un fusil : “doléances”

L’usage du terme “cahiers de doléances” n’est pas anodin. Il convoque tout un imaginaire révolutionnaire, une légitimité populaire originelle, antérieure aux institutions. Comme si les Français disaient à leur État :

vous nous avez oubliés, nous vous revenons en fantômes armés de stylos. 

Et ce geste-là, en soi, est politique.

L’Etat reprend la main – et la serre un peu trop fort

Mais la spontanéité n’est jamais vraiment confortable pour le pouvoir. Très vite, l’État tente de structurer : formats standardisés, thèmes prédéfinis, préfectures transformées en centres de traitement. La plateforme numérique du Grand Débat prend le dessus dans la communication officielle. Et l’analyse des contributions est externalisée, confiée à des entreprises. On passe d’un acte citoyen à un produit à trier.

Les résistances ne tardent pas. Certaines communes refusent les consignes, des collectifs organisent des cahiers alternatifs. L’Association des Maires Ruraux insiste sur l’ouverture et la liberté de forme. Ce qu’ils défendent, ce n’est pas le désordre, mais la légitimité du désordre initial.

L’Ecrit, cette forme noble et inégale

Le choix de l’écrit n’est pas neutre. Il permet la nuance, la réflexion, la construction d’une pensée. Il donne aux doléances une pérennité que la manifestation n’offre pas. Mais il exclut aussi. Tous ne sont pas égaux face à la langue, tous n’osent pas se lancer. Et sans dialogue réel entre les contributeurs, la délibération reste un mirage.

Le politologue Loïc Blondiaux parle d’un outil “hybride”, entre pétition et consultation. C’est peut-être justement cette ambiguïté qui en fait la richesse… et la limite.

Une exception française – ou un aveu masqué ?

Dans le paysage international, la France se distingue. Là où d’autres optent pour les assemblées citoyennes ou les plateformes numériques, elle convoque 1789. Là où l’on débat en groupe, elle écrit en silence. Là où l’on lie parole citoyenne et décision politique, elle entretient l’ambiguïté.

James Fishkin, politologue américain, voit là un dispositif “archaïque et fascinant”. Un oxymore bien français.

Une prise de parole, ou un chant du cygne ?

Les cahiers de doléances de 2018-2019 sont plus qu’un simple exercice participatif. Ils sont une tentative de rappeler que la démocratie ne meurt pas tant qu’elle est capable de se réécrire. Que face à une crise, les citoyens français n’inventent pas, ils réactivent. Ils reprennent les mots d’hier pour dire l’injustice d’aujourd’hui.

Mais cette réactivation sera-t-elle fondatrice ? Ou bien restera-t-elle un épisode, une parenthèse lyrique dans une République sourde ? L’histoire nous a appris que les grands gestes symboliques ne suffisent pas à changer le réel. Surtout lorsque la parole citoyenne, après avoir été invitée, est méthodiquement filtrée, cadrée, recodée.

L’analyse institutionnelle, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut suffire à rendre compte d’un tel événement. Car derrière les chiffres et les registres, il y a des personnes. Des colères, des désillusions, des ruses, des espoirs. La France qui a rempli les cahiers n’est pas une abstraction politique : c’est une multitude de vies, de voix, de tensions.


Dans le prochain épisode:
Nous donnerons la parole à celles et ceux qui ont participé – ou refusé de participer – au Grand Débat National. Gilets jaunes convaincus, spectateurs méfiants, citoyens enthousiastes ou désabusés : que disent-ils vraiment de cette consultation ?
Témoignages, contradictions, récits bruts : plongée dans les voix du débat, pour entendre la démocratie telle qu’elle s’est écrite… et parfois tue.


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