Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron : une histoire démocratique en 4 épisodes
L’histoire de France a ceci de fascinant qu’elle se répète parfois avec une troublante symétrie. En décembre 2018, alors que la crise des Gilets Jaunes secoue le pays, un phénomène inattendu émerge dans nos mairies : la résurgence spontanée des cahiers de doléances, ce dispositif emblématique de 1789.
Simple coïncidence ? Certainement pas. À la fin de cette même année, la France traverse une crise sociale d’une rare intensité. Le mouvement des Gilets Jaunes, d’abord catalysé par une taxe carbone, cristallise une exaspération profonde face à l’injustice fiscale, à la précarité croissante, et à un sentiment d’abandon démocratique. Dans les deux cas — 1789 et 2018 — une pression fiscale déborde en une remise en cause plus large des fondements du pacte social. La retour inattendu de ce répertoire révolutionnaire par des centaines de milliers de citoyennes et citoyens témoigne d’une intelligence politique collective d’une remarquable acuité, comme si le souffle de 1789 s’était, un instant, réincarné.
Ce qui ne devait être qu’un exutoire à la colère s’est transformé en la plus vaste consultation écrite de notre histoire contemporaine : près de 19,935 cahiers, quelque 500,000 pages manuscrites, au moins un million et demi de participants. Un trésor civique inestimable qui révèle, au-delà des revendications immédiates, une aspiration à redéfinir en profondeur notre rapport au pouvoir.
Ces milliers de pages semblent avoir été analysées à la hâte, souvent survolées, et largement ignorées dans leurs dimensions les plus transformatrices. Leur traitement, amorcé sous le gouvernement d’Édouard Philippe et poursuivi de manière discrète sous ceux de Jean Castex, d’Élisabeth Borne ou de Gabriel Attal, n’a guère modifié le cap politique. Mais un regain d’intérêt s’est manifesté récemment. Le 30 avril 2025, Emmanuel Macron a annoncé que l’intégralité des cahiers serait accessible en ligne d’ici 2026, tout en ouvrant dès le 2 mai leur consultation libre dans tous les centres d’archives. Cette décision marque un tournant tardif mais symboliquement fort dans la reconnaissance de cette parole citoyenne.
Il serait cependant réducteur de considérer ces cahiers comme restés sans suite. Certaines mesures ont bel et bien émergé du Grand Débat : baisse de l’impôt sur le revenu pour certains foyers, revalorisation de prestations sociales, renforcement de services publics dans certaines zones rurales. Mais leur portée a souvent été jugée décevante ou insuffisante au regard des attentes exprimées. Pour beaucoup, l’essentiel est resté lettre morte.
Les cahiers de doléances s’inscrivent aussi dans une dynamique plus large de dispositifs participatifs expérimentés au cours de cette période : ateliers citoyens, plateformes de consultation en ligne, rencontres locales… Des formes de démocratie délibérative, encore fragmentaires, mais porteuses d’une volonté partagée de retisser un lien entre institutions et citoyens. Reste à savoir si ces tentatives pourront un jour s’ancrer durablement dans nos pratiques démocratiques.
Cette série en quatre volets propose une plongée dans ce moment démocratique singulier et dans son héritage, à la fois fragile et précieux. À l’heure où la démocratie participative est omniprésente dans le discours mais rare dans les faits, l’expérience des cahiers de doléances mérite d’être lue ou relue. Entre décembre 2018 et mars 2019, la France a vécu une expérimentation d’une ampleur inédite. Ses leçons, elles, restent à tirer.
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 1 : Aux origines du phénomène – quand la France renoue avec son histoire révolutionnaire
Décembre 2018. Les ronds-points s’embrasent, les gilets jaunes deviennent le symbole d’une colère sourde. Et dans ce tumulte, un geste inattendu : des mairies ouvrent spontanément des cahiers de doléances. Un écho saisissant à 1789.
Cette initiative, née du terrain, réactive un héritage politique profond. Une marée d’encre citoyenne se mobilise spontanément. La République n’avait pas vue depuis plus de deux siècles.
Les similitudes avec 1789 sont frappantes : une crise fiscale déclenche une contestation plus profonde. Mais contrairement à 1789, les cahiers contemporains naissent « par le bas », d’une initiative citoyenne et municipale, avant d’être récupérés et institutionnalisés par le pouvoir.
« Par leur ampleur et leur caractère spontané, ces cahiers constituent un moment exceptionnel d’expression civique, comparable seulement aux grands moments de crise politique de notre histoire, » constatait l’historien Pierre Rosanvallon dans une conférence à Sciences Po en 2019.
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 1 : Aux origines du phénomènes – quand la France renoue avec son histoire révolutionnaire
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 2 : Ce que dit la France qui s’exprime
Que trouve-t-on réellement dans ces milliers de pages manuscrites ? Ce deuxième volet plonge dans le contenu même des cahiers pour en extraire la substance et analyser systématiquement les revendications exprimées.
Cette étude révèle une hiérarchie claire des préoccupations : la justice fiscale et le pouvoir d’achat arrivent largement en tête (présents dans 92 % des cahiers), comme si la France entière réclamait moins une révolution qu’une respiration économique. Suivent les services publics et l’aménagement du territoire (87 %), puis la réforme des institutions et la démocratie participative (68 %). La transition écologique (54 %) et les questions sociales (51 %) complètent ce tableau des priorités citoyennes.
Hiérarchie des préoccupations
Cette étude révèle une hiérarchie claire des préoccupations
Au-delà de ces statistiques, de nombreux extraits directs donnent à entendre cette parole citoyenne dans sa diversité et sa complexité. Les variations géographiques sont significatives : les préoccupations liées à la mobilité sont bien plus présentes dans les territoires ruraux (89 %) qu’urbains (42 %), les déserts médicaux inquiètent particulièrement dans certains départements, etc.
Mais ce qui frappe peut-être le plus est l’absence relative de certains thèmes pourtant omniprésents dans le débat médiatique. Comme le relevait le rapport d’analyse du CNRS (mai 2019) : « L’immigration si présente dans les discours politiques et médiatiques, est quasiment absente des cahiers (8 %). Il en est de même pour la sécurité intérieure. Les citoyens s’expriment prioritairement sur leur quotidien concret. »
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 2 : Ce que dit la France qui s’exprime
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Épisode 3 : Autopsie d’un rendez-vous manqué
Entre la collecte massive des cahiers et les décisions politiques qui ont suivi, que s’est-il passé exactement ? Ce troisième volet se concentre sur le traitement institutionnel de cette parole citoyenne et analyse l’écart entre les demandes exprimées et les réponses apportées.
Les coulisses techniques de l’analyse des cahiers révèlent une numérisation incomplète (80 % environ), un traitement algorithmique par des prestataires privés plutôt que par des institutions publiques, et des délais très courts imposés aux analystes. Ces choix méthodologiques ressemblent étrangement à une autopsie où le médecin légiste, visiblement pressé, aurait écourté son examen pour passer à autre chose de manifestement plus important à ses yeux.
L’examen systématique des mesures adoptées suite au Grand Débat montre que, selon les estimations, seules 18 % des demandes principales ont donné lieu à des mesures concrètes, tandis que 23 % n’ont reçu aucune réponse tangible. Ces chiffres, s’ils ne proviennent d’aucune source officielle qui se serait risquée à un tel décompte, reflètent néanmoins l’évaluation consensuelle des observateurs indépendants. Plus significatif encore : les réformes structurelles majeures – comme le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) ou le rétablissement de l’ISF – ont été systématiquement écartées malgré leur présence massive dans les cahiers.
« Nous avons pris la plume pour être entendus, mais on nous a seulement écoutés poliment avant de poursuivre la politique prévue, » résumait avec amertume un collectif de Gilets Jaunes dans une tribune publiée en septembre 2019. Six mois après la fin du Grand Débat, un sondage révélait que 72 % des participants estimaient que leur contribution n’avait pas été suffisamment prise en compte.
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 3 : Autopsie d’un rendez-vous manqué
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 4 : leçons pour la démocratie française
Six ans, déjà. Six ans, seulement. On ne sait plus trop. Le temps, quand il s’agit de mémoire démocratique, est un animal incertain. Les cahiers de doléances ont été écrits à l’encre vive, mais ont-ils laissé une trace durable, ou se sont-ils dissous dans le silence d’État ?
Une trace, oui. Mais floue.
Difficile de trancher. Dans les mouvements citoyens, ces cahiers restent un symbole : celui d’une promesse suspendue. Du côté des mairies, on en parle comme d’un moment suspendu, rare, presque précieux. Et l’État ? Il s’est félicité de l’avoir provoqué. Et puis il est passé à autre chose.
Pas de réforme constitutionnelle. Pas de tournant démocratique. Juste… une parenthèse. Jolie, mais refermée.
Un potentiel détourné
Il y a bien eu des suites : la Convention citoyenne pour le climat, par exemple. Un effort. Un format intéressant. Mais très vite, les propositions issues de cette expérience ont été poliment écartées. Comme si, au fond, tout cela était un jeu. Un théâtre de papier.
La démocratie participative ? Oui. Tant qu’elle ne bouleverse rien.
Des germes ailleurs
Et pourtant, un peu partout, en marge, ça bouillonne encore. Des assemblées locales, des forums de quartier, des cahiers de la transition. On ne les voit pas, ou peu. Mais ils existent. Hors caméra. Hors institution.
Ce n’est pas parfait, bien sûr. Parfois brouillon. Parfois utopique. Mais réel. Et profondément vivant.
Un oubli qui pourrait coûter cher
Ce n’est pas tant que le pouvoir n’ait rien fait. C’est qu’il ait si vite oublié. Des milliers de pages, aujourd’hui introuvables. Non numérisées. Oubliées ? Presque.
Pourtant, le 11 mars 2025, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité une résolution exigeant l’accès public intégral aux cahiers de doléances. Une avancée portée avec ténacité par Marie Pochon, députée écologiste de la Drôme. Et surtout : le 30 avril, Emmanuel Macron a annoncé que l’ensemble des cahiers serait en ligne d’ici 2026. Dès le 2 mai, leur consultation est ouverte sans dérogation dans tous les centres d’archives. L’arrêté signé par François Bayrou et Rachida Dati acte ce tournant tardif mais décisif dans la reconnaissance de cette parole citoyenne.
Une numérisation complète est en cours, accompagnée d’une anonymisation encadrée par un groupe de travail. Il aura fallu six ans pour que ces voix soient rendues pleinement accessibles.
Tardif, oui. Mais essentiel. Ces pages ne sont pas des reliques : ce sont des éclats encore chauds de notre démocratie. Elles attendent toujours qu’on les lise. Qu’on les entende.
Pierre Rosanvallon, une fois encore, met les mots justes :
« Une démocratie qui sollicite la parole citoyenne mais ne sait qu’en faire fabrique de la défiance, pas du dialogue. »
Et vous ? Que ferez-vous de cette mémoire ? L’indifférence n’est plus une option. Lisez les cahiers. Interpellez vos élus. Exigez plus et mieux.
Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Episode 4 : leçons pour la démocratie française
Pour en savoir plus
Les pays occidentaux devraient reconnaître qu’ils sont aussi des apprentis en démocratie par Pierre Rosanvallon
Similaire
En savoir plus sur SAPERE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

