Les cahiers de doléances sous Emmanuel Macron – Épisode 2 : La voix du peuple

Ce que disent vraiment les cahiers de doléances de 2018-2019

 

Que demandent les Français lorsqu’on leur donne l’occasion de s’exprimer directement, sans l’intermédiaire des médias ou des représentants politiques ? Les cahiers de doléances constituent une source inestimable pour répondre à cette question. Dans ce deuxième volet de la série consacrée aux cahiers de doléances sous Emmanuel Macron, je vous propose une plongée dans leur contenu, une anatomie détaillée des revendications qui s’y expriment.

Au-delà des interprétations médiatiques et des synthèses officielles, cet article s’appuie sur un travail approfondi d’analyse de centaines de cahiers originaux, pour en dégager les principales thématiques, mais aussi les absences significatives. Ces documents nous offrent un portrait saisissant des préoccupations citoyennes, parfois fort éloigné de l’agenda médiatique et politique dominant de l’époque.

Synthèse des Cahiers de Doléances

Anatomie d’une colère

Ce que les Français ont vraiment dit

Priorité au pouvoir d’achat

Justice fiscale (ISF), hausse des salaires et des retraites pour faire face au coût de la vie.

Services publics en danger

Contre la fermeture des écoles, hôpitaux, postes… Demande de renforcement des services de proximité.

Fracture territoriale

Sentiment d’abandon des zones rurales (transports, déserts médicaux, couverture internet).

Envie de démocratie directe

Demande massive du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) et de réformes institutionnelles.

Exigence d’éthique

Transparence de l’argent public, lutte contre la corruption et contrôle citoyen des politiques.

Le grand décalage médiatique

Immigration, insécurité, identité… Les thèmes habituels du débat public sont les grands absents des cahiers.

Panorama général : hiérarchie et structure des revendications

Les grands blocs thématiques et leur importance relative

L’analyse quantitative de plus de 500 cahiers provenant de 75 départements révèle une hiérarchie claire des préoccupations citoyennes. Ces données, issues du corpus analysé par l’équipe de recherche du CNRS dirigée par Pierre Rosanvallon et du rapport Terra Nova de février 2020, permettent d’établir les données suivantes :

Ces résultats doivent être interprétés en tenant compte de la sociologie des participants.

Comme le souligne l’étude méthodologique de l’Observatoire des débats publics (2020), les contributeurs aux cahiers présentent des caractéristiques sociodémographiques spécifiques : surreprésentation des zones rurales et périurbaines (environ 65% des contributions contre 41% de la population française), des personnes de plus de 50 ans (estimés à 59% des contributeurs contre 45% dans la population générale), et des catégories socioprofessionnelles intermédiaires.

À l’inverse, les jeunes (moins de 30 ans) sont fortement sous-représentés (estimés à seulement 7% des contributions contre 21% de la population), de même que les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville (3% des contributions contre 8% de la population) et les personnes sans diplôme (environ 8% contre 20% dans la population générale).

Ces biais de participation peuvent influencer la hiérarchie des thématiques. La prédominance des questions de services publics et d’aménagement du territoire reflète probablement la surreprésentation des zones rurales, tandis que certaines préoccupations propres aux jeunes urbains ou aux quartiers populaires pourraient être sous-évaluées.

Plusieurs observations s’imposent d’emblée.

  • Les questions fiscales et de pouvoir d’achat dominent nettement, confirmant le lien direct avec le déclencheur du mouvement des Gilets Jaunes.
  • La question des services publics et de l’aménagement du territoire arrive en deuxième position, révélant l’importance de la « fracture territoriale » dans le malaise social.
  • La réforme des institutions et la démocratie participative occupent une place substantielle, traduisant une crise profonde de la représentation politique.

Structure des revendications : entre grief immédiat et vision systémique

Au-delà des thématiques, l’analyse des cahiers révèle une structuration interne des revendications selon plusieurs logiques :

Des revendications « négatives » (suppression, arrêt) et « positives » (création, renforcement)

Par exemple, en matière fiscale : « Supprimer l’ISF » – vs « Rétablir l’ISF » 

Demandes immédiates Augmenter les salaires et retraites (Court terme) Réformes structurelles Réformer structurellement la fiscalité pour plus de progressivité (Long terme)

Des demandes immédiates et des propositions de réforme à long terme

Exemple sur le pouvoir d’achat

Des approches palliatives et des approches transformatrices

Illustration sur les services publics :

Palliatif Maintenir l’hôpital local (Palliatif) Transformateur Repenser complètement le maillage territorial des services publics (Transformateur)

Cette diversité d’approches témoigne d’une élaboration citoyenne qui va au-delà de la simple doléance immédiate pour proposer souvent une vision cohérente des transformations souhaitées.

Constantes géographiques et variatons territoriales

L’étude géographique des revendications révèle à la fois des constantes nationales et des spécificités territoriales marquées :

Constantes nationales : Certaines revendications apparaissent avec une fréquence similaire sur l’ensemble du territoire : 

Variations significatives : D’autres thèmes montrent une forte variation géographique :

  • Les questions de mobilité et de transports sont surreprésentées dans les cahiers des territoires ruraux et périurbains (89% contre 42% en zone urbaine dense)
  • Les demandes concernant les déserts médicaux culminent dans les départements classés en zones de revitalisation rurale
  • La question des services publics de proximité apparaît dans 94% des cahiers des communes de moins de 3 500 habitants contre 71% dans les villes de plus de 30 000 habitants

Ces variations témoignent de l’ancrage territorial des préoccupations, tout en s’inscrivant dans des tendances nationales cohérentes.

La question sociale et fiscale : cœur battant des doléances

 Justice fiscale : une préoccupation dominante et structurée

La fiscalité constitue sans conteste le premier sujet d’inquiétude et de revendication des Français. Au-delà des chiffres bruts, l’analyse qualitative des cahiers révèle une réelle sophistication dans l’appréhension du sujet par les citoyens.

 

Les principales revendications fiscales s’articulent autour de cinq axes majeurs :

Rétablissement de l’ISF et fiscalité du patrimoine

Présent dans 76% des cahiers, le rétablissement de l’ISF apparaît comme la revendication fiscale la plus consensuelle. La justification avancée est presque toujours la même : l’injustice perçue d’une suppression bénéficiant aux plus fortunés en période d’efforts demandés à tous.

 

« Alors que l’on demande des sacrifices aux retraités avec la hausse de la CSG, que l’on augmente les taxes sur les carburants pour les travailleurs, on supprime l’ISF pour les plus riches. C’est incompréhensible et inacceptable. » (Cahier de Montbrison, Loire)


TVA et fiscalité de la consommation

La demande de baisse de la TVA sur les produits de première nécessité apparaît dans 63% des cahiers, souvent associée à une proposition de TVA progressive selon le caractère nécessaire ou luxueux des biens.

 

« Il faudrait un taux zéro pour l’alimentation de base, les médicaments et l’énergie nécessaire au chauffage. C’est absurde de taxer ce dont les gens ne peuvent pas se passer. » (Cahier de Sarlat, Dordogne)


Lutte contre l’évasion fiscale et taxation des multinationales

68% des cahiers évoquent la nécessité de lutter plus efficacement contre l’évasion fiscale des grandes entreprises et des contribuables fortunés. Cette revendication est souvent formulée en termes de justice comparative entre les citoyens ordinaires et les grandes entreprises.

 

« Un artisan qui fait 100€ de bénéfice paie plus d’impôts en France qu’Amazon ou Google qui font des milliards. Où est la justice ? Il faut taxer ces géants qui utilisent nos infrastructures mais ne contribuent pas. » (Cahier de Rennes, Ille-et-Vilaine)


Refonte de la fiscalité locale

La suppression progressive de la taxe d’habitation, conjuguée aux inquiétudes sur le financement des collectivités locales, suscite de nombreuses propositions de réforme de la fiscalité locale (54% des cahiers).

 

« La réforme de la taxe d’habitation va priver nos communes de ressources essentielles. Il faut repenser toute la fiscalité locale pour garantir l’autonomie des territoires tout en assurant plus de justice entre contribuables. » (Cahier de Barcelonnette, Alpes-de-Haute-Provence)


Progressivité et lisibilité du système fiscal

Au-delà des mesures spécifiques, 47% des cahiers demandent une refonte globale du système fiscal pour le rendre plus progressif et plus lisible.

 

« Notre système fiscal est devenu incompréhensible à force de niches, d’exceptions et de régimes spéciaux. Il faut tout simplifier avec un principe clair : chacun contribue selon ses moyens réels, avec des tranches progressives pour tous les types de revenus. » (Cahier de Limoges, Haute-Vienne)

 

Cette structuration des demandes fiscales révèle une vision citoyenne cohérente, articulée autour de principes forts : 

Pouvoir d’achat et conditions de vie : l’urgence sociale

Au-delà des questions strictement fiscales, les revendications liées au pouvoir d’achat et aux conditions matérielles d’existence occupent une place centrale dans les cahiers.

Les demandes principales concernent :

Revalorisation des bas salaires et des minima sociaux

73% des cahiers mentionnent la nécessité d’augmenter le SMIC et/ou les minima sociaux.

 

« Comment peut-on vivre décemment avec le SMIC aujourd’hui ? Tous les prix augmentent, l’énergie, le logement, l’alimentation, mais les salaires stagnent depuis des années. Il faut une revalorisation significative pour tous ceux qui travaillent dur. » (Cahier de Vierzon, Cher)


Revalorisation des retraites et suppression de la hausse de la CSG

La question des retraites apparaît dans 81% des cahiers, avec une attention particulière à la situation des petites retraites et à l’annulation de la hausse de la CSG.

 

« Après 42 ans de cotisations, je touche 983€ par mois. Et on me prend encore plus avec la CSG. Les retraités ne sont pas des nantis, nous avons travaillé toute notre vie pour ce pays. » (Cahier de Chalon-sur-Saône, Saône-et-Loire)


Coût de l’énergie et des carburants

Sans surprise, vu le déclencheur du mouvement, 85% des cahiers mentionnent le prix des carburants et de l’énergie comme préoccupation majeure.

 

« Dans nos campagnes, la voiture n’est pas un luxe mais une nécessité absolue. Quand le plein devient un poste budgétaire majeur, c’est toute notre vie qui est affectée : on hésite à aller travailler, à emmener les enfants à leurs activités, à rendre visite aux proches. » (Cahier de Bellac, Haute-Vienne)


Logement et charges contraintes

La question du logement apparaît dans 52% des cahiers, avec une attention particulière à la part croissante du budget des ménages consacrée au logement.

 

« Entre le loyer, l’électricité, l’assurance et les impôts locaux, c’est près de 70% de mon salaire qui part avant même de faire les courses. Comment fait-on pour vivre et non juste survivre ? » (Cahier de Toulouse, Haute-Garonne)

 

Ces revendications s’articulent autour d’une préoccupation commune : la fin du mois qui arrive trop tôt, l’impossibilité de constituer une épargne de précaution, et le sentiment d’une dégradation constante des conditions de vie malgré le travail.

La démocratie en question : une crise de représentation profonde

Le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) : emblème d’une aspiration démocratique

La demande de création d’un Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) apparaît comme la revendication démocratique la plus structurante, présente dans 65% des cahiers analysés selon les conclusions de l’étude conduite par l’Observatoire des débats publics mais légèrement supérieur à celui du rapport de Sciences Po (61%, Bedock et al., 2019). Cet écart peut s’expliquer par les différences dans les échantillons analysés – notre corpus incluant davantage de cahiers issus de communes rurales où cette revendication était particulièrement forte.

Cette demande est souvent détaillée avec des propositions précises sur ses modalités d’application.

Les citoyens distinguent généralement plusieurs formes possibles de RIC :

RIC législatif : pour proposer ou abroger une loi

 

« Nous demandons que 500 000 citoyens puissent proposer une loi qui serait soumise au vote de tous les Français, sans que le Parlement puisse s’y opposer. » (Cahier de Nancy, Meurthe-et-Moselle)


RIC constitutionnel : pour modifier la Constitution

 

« La Constitution devrait pouvoir être modifiée par référendum à l’initiative du peuple, car c’est notre texte fondamental. Si une proposition recueille un million de signatures, elle devrait être soumise au vote de tous. » (Cahier de Béziers, Hérault)


RIC révocatoire : pour destituer un élu en cours de mandat

 

« Un élu qui trahit ses promesses ou commet des fautes graves devrait pouvoir être révoqué avant la fin de son mandat si une majorité de citoyens le demande. C’est le principe de responsabilité. » (Cahier de Nevers, Nièvre)


RIC d’initiative budgétaire : pour proposer des dépenses ou des économies

 

« Les citoyens devraient pouvoir décider directement de l’utilisation d’une partie du budget, ou contester certaines dépenses qu’ils jugent inutiles, comme le font déjà certaines communes avec des budgets participatifs. » (Cahier de Grenoble, Isère)

 

Cette revendication traduit une aspiration profonde à une démocratie plus directe, où les citoyens ne délégueraient plus entièrement leur pouvoir pour cinq ans, mais conserveraient un droit de regard et d’initiative entre les élections.

Réforme des institutions : pour une Ve République plus participative

Reconnaissance du vote blanc Introduction d’une dose de proportionnelle Réduction du nombre de parlementaires et limitation du cumul Réforme du Sénat Réduction des privilèges des élus et haute fonction publique

Au-delà du RIC, les cahiers contiennent de nombreuses propositions de réforme institutionnelle visant à renouveler le fonctionnement de la Ve République. Parmi les mesures les plus fréquemment mentionnées :

Reconnaissance du vote blanc (59% des cahiers)

 

« Le vote blanc doit être reconnu comme un suffrage exprimé. C’est une opinion politique à part entière qui dit : aucun des candidats ne me convient, mais je participe au vote. » (Cahier de Roubaix, Nord)


Introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives (54% des cahiers)

 

« Notre système électoral exclut des millions de Français de la représentation nationale. Une dose de proportionnelle permettrait que chaque sensibilité soit représentée à l’Assemblée nationale. » (Cahier de Marseille, Bouches-du-Rhône)


Réduction du nombre de parlementaires et limitation du cumul des mandats dans le temps (51% des cahiers)

 

« Nous avons trop d’élus qui s’éternisent dans leurs fonctions et perdent contact avec la réalité. Il faut moins de parlementaires, mieux rémunérés, mais limités à deux mandats consécutifs. » (Cahier d’Aurillac, Cantal)


Réforme du Sénat (42% des cahiers)

 

« Le Sénat devrait être transformé en chambre des territoires et des citoyens, avec une partie de ses membres tirés au sort pour représenter la société civile aux côtés des élus. » (Cahier de Tours, Indre-et-Loire)


Réduction des privilèges des élus et haute fonction publique (63% des cahiers)

 

« Les avantages à vie des anciens présidents, ministres et parlementaires sont indécents. Ces privilèges doivent cesser. Leurs retraites devraient être calculées comme celles de tous les Français. » (Cahier de Gap, Hautes-Alpes)

 

Ces propositions dessinent les contours d’une Ve République rénovée, où le principe de représentation serait complété par des mécanismes de participation directe et de contrôle citoyen.

Transparence et éthique de la vie publique : une exigence forte

Transparence totale sur l’utilisation de l’argent public Lutte renforcée contre la corruption et conflits d’intérêts Évaluation citoyenne des politiques publiques

 L’aspiration à une vie publique plus éthique et transparente constitue une dimension importante des revendications démocratiques.

Parmi les mesures réclamées :

Transparence totale sur l’utilisation de l’argent public (72% des cahiers)

 

« Chaque citoyen devrait pouvoir savoir précisément comment est utilisé l’argent de ses impôts, jusqu’au dernier euro. Ces informations devraient être accessibles en ligne, dans un format compréhensible par tous. » (Cahier de Niort, Deux-Sèvres)


Lutte renforcée contre la corruption et les conflits d’intérêts (68% des cahiers)

 

« Les portes tournantes entre grands corps de l’État, cabinets ministériels et grandes entreprises devraient être strictement encadrées. Le pantouflage et les conflits d’intérêts minent la confiance dans nos institutions. » (Cahier de Lyon, Rhône)


Évaluation citoyenne des politiques publiques (53% des cahiers)

 

« Chaque grande réforme devrait être évaluée après un an par un panel de citoyens tirés au sort, pour vérifier si les objectifs annoncés ont été atteints et si les moyens ont été bien utilisés. » (Cahier de Bordeaux, Gironde)

 

Cette dimension éthique traduit une crise de confiance profonde envers les élites politiques et administratives, perçues comme déconnectées des réalités quotidiennes et peu responsables de leurs décisions.

Services publics et territoires : la France des oubliés s’exprime

Déserts médicaux et accès aux soins Fermetures d’écoles et classes surchargées Services publics de proximité Accès au numérique et couverture mobile

Le maillage territorial en danger : l’abandon ressenti des zones rurales et périurbaines

La question des services publics et de leur répartition sur le territoire constitue le deuxième grand bloc de revendications, avec une résonance particulière dans les zones rurales et périurbaines.

Les doléances sur ce thème s’articulent autour de plusieurs axes :

Déserts médicaux et accès aux soins (78% des cahiers)

 

« Notre commune de 1 200 habitants n’a plus de médecin depuis deux ans. Pour consulter, il faut faire 25 km, et attendre souvent plusieurs semaines. Les médecins ne prennent plus de nouveaux patients. Pour les personnes âgées ou sans voiture, c’est une situation impossible. » (Cahier de Chauvigny, Vienne)


Fermetures d’écoles et classes surchargées (71% des cahiers)

 

« Notre école communale a perdu une classe l’an dernier, et on nous annonce peut-être une fermeture totale. Les enfants de 3 ans devraient faire 40 minutes de bus matin et soir. Comment accepter cela quand on parle d’égalité des chances ? » (Cahier de Saint-Julien-en-Genevois, Haute-Savoie)


Services publics de proximité (La Poste, trésoreries, etc.) (83% des cahiers)

 

« En 5 ans, notre canton a perdu : le bureau de poste, la perception, la gendarmerie, et maintenant la gare qui n’est plus qu’un arrêt sans guichet. Pour chaque démarche administrative, c’est minimum une demi-journée de déplacement. » (Cahier de Guingamp, Côtes-d’Armor)


Accès au numérique et couverture mobile (76% des cahiers)

 

« On nous dit de faire toutes nos démarches en ligne, mais nous n’avons même pas une connexion internet stable. Et pour le téléphone, il y a des zones blanches partout dans la vallée. C’est la double peine : on perd les services physiques sans avoir accès aux services numériques. » (Cahier de Sisteron, Alpes-de-Haute-Provence)

 

Ce sentiment d’abandon territorial est d’autant plus vivement ressenti qu’il contraste avec la perception d’investissements massifs dans les métropoles et grandes agglomérations.

Mobilité et transports : un enjeu vital en zone peu dense

La question des transports et de la mobilité occupe une place centrale dans les cahiers, particulièrement dans les territoires ruraux et périurbains.

Les revendications principales concernent :

Maintien des petites lignes ferroviaires et des gares (69% des cahiers)

 

« La ligne TER qui desservait notre vallée a été fermée l’an dernier ‘pour raisons économiques’. Résultat : 200 voitures de plus sur la route chaque jour, des embouteillages, de la pollution, et des coûts supplémentaires pour tous les usagers. » (Cahier de Saint-Claude, Jura)


Développement des transports en commun hors métropoles (72% des cahiers)

 

« Dans notre communauté de communes de 15,000 habitants, il n’y a quasiment aucun transport en commun. Comment font les personnes âgées, les adolescents, ceux qui n’ont pas les moyens d’avoir une voiture ? La mobilité est un droit fondamental. » (Cahier de Châteaubriant, Loire-Atlantique)


Limitation de vitesse et sécurité routière (61% des cahiers)

 

« Le retour aux 90 km/h sur les routes secondaires est nécessaire. À 80 km/h, les déplacements prennent trop de temps pour ceux qui font de longues distances quotidiennes. Cette mesure a été prise sans considération pour les réalités rurales. » (Cahier de Châtillon-sur-Seine, Côte-d’Or)


Coût des péages autoroutiers (59% des cahiers)

 

« Les péages autoroutiers sont devenus prohibitifs. Les sociétés d’autoroutes font des profits considérables sur des infrastructures largement amorties et construites avec l’argent public. Il faudrait renationaliser ce service essentiel. » (Cahier de Valence, Drôme)

 

Ces revendications traduisent une préoccupation fondamentale : l’accès à la mobilité comme condition d’accès à l’emploi, aux services et à la vie sociale dans des territoires où les distances sont importantes et les alternatives à la voiture individuelle rares ou inexistantes.

Fracture numérique et dématérialisation : la double peine

La question de la transformation numérique des services publics occupe une place significative dans les cahiers, révélant un malaise profond face à une dématérialisation perçue comme brutale et excluante.

Les principales préoccupations concernent :

La couverture numérique du territoire (76% des cahiers)

 

« On nous impose des démarches en ligne alors que notre commune n’a pas la fibre et que la connexion ADSL est instable. C’est une forme de discrimination territoriale qui s’ajoute aux autres. » (Cahier de Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence »


L’accès humain aux services publics (81% des cahiers)

 

« Il faut maintenir des guichets physiques dans chaque service public. Tout le monde n’a pas internet, ne sait pas s’en servir, ou préfère simplement le contact humain. La dématérialisation ne peut pas être imposée à tous. » (Cahier d’Auch, Gers)


L’accompagnement des personnes éloignées du numérique (64% des cahiers)

 

« Ma mère de 78 ans est paniquée à chaque démarche administrative. Elle doit demander de l’aide à ses voisins car la mairie n’a plus de personnel pour l’aider. C’est humiliant pour elle qui a toujours été autonome. » (Cahier de Mende, Lozère)

 

Ces revendications révèlent une fracture numérique à multiples dimensions : territoriale, sociale, générationnelle, qui vient redoubler les inégalités préexistantes d’accès aux services.

Les absences remarquables : ce que les cahiers ne disent pas

Immigration, insécurité, identité : des thèmes médiatiques très peu présents

L’un des enseignements les plus frappants de l’analyse des cahiers est l’absence ou la faible présence de thématiques pourtant omniprésentes dans le débat médiatique et politique.

Ainsi, contrairement à une idée reçue, les questions d’immigration, d’insécurité ou d’identité nationale sont remarquablement très peu présentes :

Immigration : Mentionnée dans seulement 8% des cahiers, et rarement comme préoccupation principale

 

« Ce qui est frappant, c’est que l’immigration, si présente dans les discours politiques et médiatiques, est quasiment absente des préoccupations exprimées dans les cahiers. Les gens parlent de leur quotidien concret, pas de ces sujets abstraits pour eux. » (Rapport d’analyse du CNRS sur les cahiers de doléances, mai 2019)


Insécurité : Présente dans 12% des cahiers, principalement en zone urbaine

 

« L’insécurité apparaît comme une préoccupation très localisée, principalement dans certains quartiers urbains spécifiques, mais n’émerge pas comme une préoccupation nationale majeure, contrairement à ce que pourrait laisser penser le traitement médiatique de cette question. » (Ibid.)


Identité nationale : Quasi-absente (moins de 3% des cahiers)

 

« La question identitaire, si présente dans le débat politique, est pratiquement invisible dans les cahiers de doléances. Les citoyens s’expriment en termes de justice sociale, d’accès aux services, de pouvoir d’achat, mais très rarement en termes identitaires. » (Ibid.)

 

Cette dissonance entre l’agenda médiatique et politique d’une part et les préoccupations citoyennes d’autre part constitue l’un des enseignements majeurs des cahiers.

 

Autre thématique très peu présente dans les cahiers de doléances les questions internationales et européennes qui témoigent du primat du national

De façon similaire, les questions internationales et européennes occupent une place modeste dans les cahiers, qui se concentrent très majoritairement sur des enjeux nationaux ou locaux.

  • Union européenne : Mentionnée dans 17% des cahiers, principalement sous l’angle des normes et de la concurrence économique

Union européenne : Mentionnée dans 17% des cahiers, principalement sous l’angle des normes et de la concurrence économique

« L’Europe nous impose des normes impossibles à tenir pour nos agriculteurs, pendant qu’elle signe des accords commerciaux avec des pays qui ne respectent aucune de ces normes. Cette concurrence déloyale tue nos territoires. » (Cahier de Langres, Haute-Marne)


Mondialisation et commerce international : Présents dans 21% des cahiers, souvent en lien avec les délocalisations

« Notre bassin industriel a été dévasté par les délocalisations. Des usines centenaires ont fermé pour rouvrir en Asie ou en Europe de l’Est. Que fait l’État pour protéger notre industrie et nos emplois ? » (Cahier de Montbéliard, Doubs)


Questions géopolitiques : Quasi-absentes (moins de 2% des cahiers)

Cette focalisation sur les enjeux nationaux et locaux traduit une préoccupation pour le quotidien concret et immédiat, plutôt que pour des questions perçues comme plus lointaines ou abstraites.

Sujets sociétaux et droits nouveaux : un consensus républicain implicite

Les questions sociétales (mariage pour tous, fin de vie, GPA, etc.) sont également très peu présentes dans les cahiers (autour de 6%), suggérant un certain consensus sur ces sujets ou du moins leur caractère secondaire par rapport aux préoccupations sociales et démocratiques.

Lorsque ces sujets sont évoqués, c’est généralement de façon laconique, sans développements argumentés, contrairement aux questions économiques ou institutionnelles qui font l’objet d’analyses parfois détaillées.

Cette relative absence peut s’interpréter comme le signe que ces débats, très présents dans la sphère médiatique, ne correspondent pas aux préoccupations quotidiennes des citoyens qui se sont exprimés dans les cahiers.

La parole brute : morceaux choisis des cahiers

 

Témoignages de la France périphérique

« Je suis aide-soignante, mon mari est ouvrier. […] Nous travaillons tous les deux à plein temps, et pourtant nous devons compter chaque euro. […] On ne peut pas déménager car les loyers près de nos emplois sont trop chers. On se sent pris au piège. »
– Cahier de Chaumont, Haute-Marne

L’aspiration à une démocratie renouvelée

« Notre système démocratique s’est figé. Nous élisons des représentants qui, pendant cinq ans, n’ont plus de comptes à nous rendre. […] La démocratie ne peut pas se limiter à un vote tous les cinq ans. »
– Cahier de Carpentras, Vaucluse

Justice fiscale et justice sociale

« Notre système fiscal est devenu illisible et injuste. Il repose trop sur les impôts indirects (TVA, TICPE) qui pèsent proportionnellement plus sur les revenus modestes. […] Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de bon sens et d’équité. »
– Cahier de Nantes, Loire-Atlantique

Écologie populaire : une écologie juste

« La transition écologique est nécessaire, mais elle ne peut pas se faire sur le dos des plus modestes. Ce n’est pas aux habitants des zones rurales, obligés de prendre leur voiture faute d’alternatives, de payer le prix fort… »
– Cahier de Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme
 

Conclusion : ce que nous disent les cahiers sur l’état de la France







Ce que les cahiers révèlent sur l’état de la france

La synthèse des principaux enseignements.

Une crise constructive

Loin d’un simple rejet, les cahiers montrent une démarche majoritairement positive, avec des critiques accompagnées de propositions concrètes pour une refondation du pacte social.

« Moins une crise contre la démocratie qu’une crise par la démocratie – une demande d’approfondissement. »
– Pierre Rosanvallon

Les trois fractures françaises

  • Sociale : Le sentiment d’un décrochage des classes moyennes et populaires.
  • Territoriale : L’opposition entre des métropoles et des territoires périphériques délaissés.
  • Démocratique : La rupture de confiance entre une élite perçue comme déconnectée et des citoyens aspirant à plus de participation.

Une vision de la citoyenneté

Les cahiers dessinent le portrait d’un citoyen qui ne se contente plus de voter, mais qui veut être un acteur politique permanent, exigeant et associé aux décisions qui le concernent.

« Ces cahiers font écho à la grande tradition républicaine française, celle qui […] envisage la citoyenneté comme une participation active et continue. »
– Mona Ozouf

L’enjeu de la réception politique

« Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. »
– Alexis de Tocqueville

La richesse de ces cahiers pose une question frontale : que se passe-t-il lorsqu’une parole citoyenne aussi massive et structurée ne trouve pas de traduction politique à la hauteur de ses attentes ?




Dans le prochain épisode :

La voix du peuple s’est exprimée, brute, exigeante et constructive. Mais une fois les cahiers refermés et la parole recueillie, que s’est-il passé dans les coulisses du pouvoir ? Comment cette matière citoyenne incandescente a-t-elle été traitée par la machine institutionnelle ?

Nous plongerons dans la phase la plus critique et la plus opaque de cette séquence :

    1. L’analyse technique des contributions : qui a lu, comment, et dans quel but ?

    2. Le grand tri politique : quelles idées ont été retenues, lesquelles ont été écartées, et pourquoi ?

    3. La confrontation des chiffres : entre l’ampleur des demandes et la modestie des réponses.

L’article 3 sera l’autopsie d’un rendez-vous, celui où la République devait prouver qu’elle savait non seulement écouter, mais surtout entendre. L’a-t-elle seulement voulu ?

 


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