Les Éclats du Silence : Épisode 12

Les Éclats du Silence

Ceux que l’on n’écoute si peu dessinent pourtant les lignes du monde à venir

« Il y a une phrase que nous lisons sans la voir, imprimée sur l’étiquette de presque tout ce que nous possédons.

Deux mots, suivis d’un pays. Made in.
Derrière ces deux mots se cachent des millions de mains.

Mais de quelle main s’agit-il ? Où vit-elle ? Combien gagne-t-elle ? À quoi ressemble-t-elle le soir, après douze heures de travail ?
Cet épisode tente de répondre à ces questions.

Non pas avec des statistiques seules, elles existent, et nous les utiliserons, mais d’abord avec des noms. »

Le corps comme outil de production invisible

Avant que votre téléphone ne soit votre téléphone, il était de la roche. Avant d’être une batterie, il était une galerie sans étayage dans le Katanga, à trente mètres sous terre. Avant d’être une chemise, il était une bobine de fil dans une usine de Dhaka où les fenêtres ne s’ouvrent pas. La vie d’un objet commence bien avant sa vitrine, et ce commencement, on préfère généralement ne pas le regarder en face.

Partout dans le monde, des corps travaillent à produire des objets qu’ils ne posséderont jamais, dans des conditions que les étiquettes ne mentionnent pas. Ce douzième épisode des Éclats du Silence suit la chaîne depuis son amont : non pas les déchets que nos objets deviennent, mais la matière humaine qu’il a fallu mobiliser pour les créer.

Cinq territoires. Cinq corps. Une seule question fil rouge : que cache réellement l’étiquette “Made in” ?

Diptyque : Ce texte est le premier volet d’un diptyque. L’épisode 13 suivra ces mêmes objets jusqu’à leur fin de vie : les routes secrètes des déchets.
Drapeau du Bangladesh

Asie

  • Territoire Dhaka, Ashulia
  • Secteur Industrie textile
  • Salaire légal ≈ 105 € / mois
  • Réalité Pression salariale globale
  • Indépendance : 1971

    Population : 174,7 millions

Bangladesh : Le corps cousu

Il est quatre heures trente du matin à Ashulia. Dans les ruelles encore noires, des centaines de femmes marchent en silence vers les usines allumées. Leurs ombres sur les murs ressemblent à des points de couture.

Fatema a vingt-six ans. Elle coud des fermetures éclair depuis l’âge de seize ans dans une usine de la zone franche d’Ashulia, à la périphérie de Dhaka. Douze heures par jour, six jours par semaine. La marque dont elle assemble les vêtements est vendue dans des boutiques européennes à des prix qu’elle ne peut pas se permettre. Elle le sait. Elle hausse les épaules quand on lui en parle, avec cette économie de geste de ceux qui ont depuis longtemps séparé leur travail de leur indignation.

Le Bangladesh est le deuxième exportateur mondial de textile et habillement, avec 34,4 milliards de dollars d’exportations en 2022 selon l’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh. L’industrie emploie 4,2 millions de personnes, dont 60 à 65 % sont des femmes. Ce chiffre impressionnant ne dit pas les salaires : le salaire minimum du secteur a été fixé à 12,500 takas par mois en 2023, soit environ 105 euros, après des années de lutte syndicale.

Le 24 avril 2013, le Rana Plaza s’effondrait. En dix-huit secondes, 1,135 ouvrières mouraient sous les décombres d’un immeuble dont les fissures avaient été signalées la veille. L’immeuble abritait des ateliers cousant pour des marques occidentales dont certaines nient encore aujourd’hui toute responsabilité contractuelle directe.

Ce qui a suivi est une leçon d’économie politique : l’Accord sur la sécurité des bâtiments, signé sous pression par plus de 220 marques, a permis de mettre aux normes des milliers d’usines. Des progrès réels. Mais la question que le Rana Plaza a posée sans y répondre reste entière : comment un t-shirt peut-il coûter cinq euros ? Pas par magie. Par arithmétique. Par la compression de tous les coûts humains jusqu’au seuil de l’invisible.

L’Accord est devenu l’Accord International en 2021, étendu mais toujours volontaire dans son adhésion. Et depuis 2019, plusieurs grandes marques ont commencé à délocaliser une partie de leur production vers l’Éthiopie ou le Myanmar, où les salaires sont encore plus bas. La géographie du sacrifice se déplace. Elle ne disparaît pas.

Fatema, elle, reste. « Partir pour aller où ? » demande-t-elle. C’est la question la plus lucide de cet épisode.

Drapeau de la RDC

Afrique

  • Territoire Kolwezi, Katanga
  • Secteur Extraction de cobalt
  • Salaire légal ≈ 90 $ / mois
  • Réalité Paiement au minerai
  • Indépendance : 1960

    Population : 109,5 millions

RD Congo : Le corps creusé

La nuit, les galeries de Kolwezi ne font aucun bruit. Pas de machines. Juste des pioches, des voix étouffées par la terre, et l’écho des parois. Ce silence est celui d’un travail que personne n’est censé voir.

Jean-Pierre descend à trente mètres de profondeur dans un tunnel non étayé qu’il a lui-même creusé. Il cherche du cobalt, le métal bleu-gris sans lequel nos batteries lithium-ion ne fonctionneraient pas. Voitures électriques, téléphones, tablettes : la transition énergétique du Nord repose en partie sur les galeries que des hommes comme Jean-Pierre creusent à mains nues dans le Katanga.

La République Démocratique du Congo possède 70 % des réserves mondiales de cobalt. Selon le rapport d’Amnesty International sur l’exploitation minière en RDC, entre 15 et 20 % de la production nationale provient de l’extraction artisanale, ce que les acteurs locaux appellent les creuseurs artisanaux, en dehors de tout encadrement industriel. On estime leur nombre entre 100,000 et 150,000, dont des milliers d’enfants malgré les interdictions formelles.

L’ironie est violente : la « révolution verte » du Nord, véhicules électriques et stockage d’énergie renouvelable en tête, repose sur une chaîne d’approvisionnement dont les premières mailles sont parmi les plus opaques et les plus dangereuses du monde. Les grandes marques automobiles ont toutes signé des chartes d’approvisionnement responsable. La plupart ne peuvent pas tracer le cobalt au-delà du troisième ou quatrième niveau de leurs fournisseurs.

Ce que nous appelons « voiture propre » commence dans une galerie sans lumière ni étayage. Cette phrase n’est pas un slogan. C’est une équation comptable.

En 2022, plusieurs pays ont commencé à investir dans des stations de traitement du cobalt artisanal, des structures de régularisation qui achètent aux creuseurs à prix fixe et certifient la traçabilité. Des progrès, disent les promoteurs. Une nouvelle couche d’intermédiaires qui captent la marge, répondent les syndicats locaux. Jean-Pierre, lui, continue de descendre. Il n’a pas été consulté sur sa propre traçabilité.

Drapeau de l'Inde

Asie

  • Territoire Uttar Pradesh
  • Secteur Briqueteries
  • Salaire légal ≈ 4,5 € / jour
  • Réalité Travail en servitude
  • Indépendance : 1947

    Population : 1 450,0 millions

Inde : Le corps brûlé

Uttar Pradesh · Briqueteries · Travail en servitude pour dette héritée

Aux abords des briqueteries de l’Uttar Pradesh, l’air tremble. Non pas à cause du vent. Il n’y a pas de vent. À cause des fours. Le silence, ici, est celui des personnes qui ne peuvent pas partir.

Ram Prasad a hérité d’une dette de son père. Son père l’avait héritée de son père. La dette initiale, un prêt de quelques milliers de roupies contracté pour payer des funérailles, s’est transformée en obligation de travailler pour un four à briques sans pouvoir partir tant qu’elle n’est pas remboursée. Elle n’est jamais remboursée. C’est le principe.

Ce système de travail lié est légalement interdit en Inde depuis 1976. Il concerne néanmoins, selon les estimations de l’Organisation Internationale du Travail, entre 11 et 18 millions de personnes sur le sous-continent. Les briqueteries de l’Uttar Pradesh, du Bihar et du Rajasthan en concentrent une part significative. Ces briques construisent l’Inde qui se modernise : les centres commerciaux, les immeubles résidentiels, les nouvelles infrastructures.

La briqueterie n’exporte pas. Elle ne figure dans aucune chaîne d’approvisionnement internationale identifiable. C’est précisément pourquoi elle échappe à toute pression des marchés ou des labels. Les campagnes de devoir de vigilance des multinationales s’arrêtent au ciment, rarement à la brique, jamais au four.

Chaque matin, Ram Prasad empile les briques crues avant que le four ne les avale. La chaleur frappe les avant-bras dès cinq mètres. À midi, le sol autour des fours atteint des températures que les semelles en plastique ne tiennent pas. Il travaille pieds nus depuis que ses dernières sandales ont fondu en juillet. Ce détail ne figure nulle part. Ram Prasad travaille dans un angle mort total. Son corps brûlé ne se trouve sur aucune liste de vérification sociale ou environnementale.

Des ONG indiennes documentent et plaident depuis des décennies. Des libérations ont lieu, des procès aussi. Mais le système se reconstitue à la marge de chaque intervention : les fourneaux changent de main, les noms changent, la dette reste. La fragilité ici n’est pas celle des travailleurs, qui résistent avec une ténacité remarquable. C’est celle d’un cadre légal qui existe sans être appliqué, faute de volonté politique suffisante.

Drapeau de la Bolivie

Amériques

  • Territoire Cerro Rico, Potosí
  • Secteur Mines coopératives
  • Salaire légal ≈ 330 € / mois
  • Réalité Revenus au minerai
  • Indépendance : 1825

    Population : 12,6 millions

Bolivie : Le corps en altitude

Au sommet du Cerro Rico, le vent est constant. Il ne porte pas de son. Seulement de la poussière. Fine, blanche, argentée. Celle que les mineurs respirent. Celle qui tue.

Don Aurelio a cinquante-deux ans et tousse depuis dix ans. Il sait ce que cela signifie. Son père est mort à cinquante-huit ans. Son grand-père à cinquante-cinq. La silicose, cette accumulation de poussière de silice dans les poumons, est la maladie professionnelle endémique du Cerro Rico de Potosí, la montagne qui s’élève à 4,824 mètres au-dessus de la ville d’argent.

Depuis que les Espagnols l’ont ouverte au XVIe siècle, la montagne n’a jamais cessé d’être exploitée. On estime à plusieurs millions le nombre de personnes mortes en cinq siècles dans ses galeries, l’une des statistiques les plus sombres de l’histoire minière mondiale. Aujourd’hui, environ 15,000 mineurs coopérateurs y travaillent encore, extrayant de l’argent, du zinc et de l’étain dans des galeries que les grandes compagnies ont jugées trop peu rentables pour y investir.

Ce qui frappe à Potosí n’est pas l’ignorance. C’est la lucidité. Don Aurelio et ses collègues savent exactement ce qui les attend. Ils continuent parce que les alternatives sont plus menaçantes encore : l’exode rural, la pauvreté urbaine, la dépendance. Ils ont choisi le risque connu contre le risque inconnu.

« On entre dans la montagne en sachant qu’on n’en ressortira peut-être pas. » Cette phrase, Don Aurelio l’a dite sans pathos, comme une évidence géographique. C’est la phrase la plus politique de cet épisode.

Le modèle coopératif de Potosí est souvent présenté comme une réussite d’organisation ouvrière. C’en est une, partiellement. Mais les coopératives, propriétaires de leurs galeries, ne peuvent pas toujours financer la ventilation, les équipements de protection, les détecteurs de gaz. La structure coopérative distribue l’autonomie, et avec elle la responsabilité du risque. Quand il n’y a plus d’employeur, il n’y a plus personne à poursuivre.

Drapeau de la Thaïlande

Asie

  • Territoire Golfe de Thaïlande
  • Secteur Pêche industrielle
  • Salaire légal ≈ 9–10 € / jour
  • Réalité Dettes de recrutement
  • Souveraineté : Non colonisée

    Population : 71,9 millions

Thaïlande : Le corps pêché

En mer, le silence est absolu. Pas de téléphone, pas de passeport, pas de contrat. Juste l’horizon, les filets, et la certitude de ne pas pouvoir partir avant que le capitaine le décide.

Kyaw a quitté le Myanmar à vingt ans pour trouver du travail en Thaïlande. Un recruteur lui a proposé un emploi sur un bateau de pêche : « bonne paye, six mois en mer ». Une fois embarqué, son passeport a été confisqué. Les « six mois » se sont transformés en deux ans. La paye a été « avancée sur les frais de recrutement », une dette qui n’a jamais diminué.

En 2015, l’Associated Press a publié une série d’enquêtes documentant des conditions proches de l’esclavage sur des bateaux de pêche thaïlandais fournissant des conserveries dont les produits, thon, crevettes et farines de poisson, se retrouvaient dans des supermarchés américains et européens. L’enquête a provoqué des réformes : la Thaïlande a adopté de nouvelles réglementations sur les passeports et les contrats entre 2015 et 2019. Le gouvernement américain a temporairement retiré la Thaïlande de sa liste de conformité aux standards contre la traite des êtres humains.

Les réformes ont amélioré les conditions pour les travailleurs dans les ports et les conserveries, les parties de la chaîne visibles et vérifiables. Elles ont eu moins de prise sur le maillon en mer, loin de tout contrôle, dans des espaces juridiques flottants où la loi du capitaine prévaut sur tout autre.

La boîte de thon sur l’étagère ne porte aucune trace de Kyaw. Elle porte un label « pêche responsable ». Ce label ne certifie pas les conditions de travail à bord. Il certifie seulement la durabilité du stock de poissons.

Kyaw est rentré au Myanmar en 2018, après une intervention d’une ONG locale. Il travaille maintenant dans une rizière. « La mer, je n’y retournerai jamais », dit-il. Il le dit sans colère, avec la voix plate de quelqu’un qui a épuisé la colère depuis longtemps et qui vit désormais dans l’après. Ce qu’il a perdu en deux ans sur ces bateaux, il ne le nomme pas. Il n’en a pas besoin. C’est la seule garantie qu’il ait pu s’offrir. Pour des centaines de milliers d’autres travailleurs migrants en Asie du Sud-Est, cette garantie n’existe pas encore.

Ces travailleurs n’attendent ni compassion ni charité. La pitié est un sentiment confortable qui n’engage à rien.

La visibilité, elle, est une exigence politique.

De Dhaka à Kolwezi, de l’Uttar Pradesh à Potosí, jusqu’au golfe de Thaïlande, les objets qui circulent portent bien plus que des matières premières ou des composants industriels.

Ils portent des gestes, des journées de travail, parfois des vies entières passées dans l’ombre de la chaîne mondiale.

Ces corps ne demandent pas la pitié. Ils demandent simplement d’être reconnus.

Dans le prochain épisode, ces mêmes objets poursuivront leur voyage, lorsqu’ils cesseront d’être utiles et commenceront leur seconde vie : celle des déchets.


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