L’indépendance de l’Ouganda : Entre promesses et fractures

Le 9 octobre 1962, l’Ouganda fort de ses 7 millions d’habitants répartis sur 241,000 km2 s’éveille d’un long cauchemar colonial pour plonger tête la première dans un rêve fragile. L’indépendance, ce mot doux aux oreilles, n’est en réalité qu’une coquille vide remplie de promesses et de malédictions. Ce jour-là, les Britanniques lèvent le camp, laissant derrière eux un pays fracturé, où chaque ethnie s’accroche à son territoire comme un naufragé à son radeau.

Les masques de l’indépendance

Milton Obote, 41 ans, sourire en coin et verbe habile, devient Premier ministre. C’est l’homme providentiel, celui qui saura naviguer entre les écueils de l’ethnicité et la soif de pouvoir. Le Parti du Congrès Populaire Ougandais (UPC) qu’il dirige est un navire sans boussole dans une mer de tensions ethniques. Les Buganda, fiers héritiers d’un royaume autrefois glorieux, jouent un double jeu dangereux, refusant de s’incliner devant ce nouvel ordre.

Car derrière les cris de liberté et les feux d’artifice, c’est une véritable bombe à retardement que l’indépendance cache. Les Britanniques partent, mais leurs fantômes restent. Diviser pour mieux régner, cette stratégie machiavélique qu’ils ont si bien maîtrisée, continue d’opérer, même en leur absence. Le roi Mutesa II, figure des Baganda, rêve encore de trôner sur l’ensemble du pays. Obote, lui, a d’autres ambitions : unifier à coups de marteau un Ouganda éclaté.

MUTESA II ROI DES BAGANDA

Les ethnies : une poudrière sous contrôle colonial

Ce pays est un patchwork, un carrefour où se rencontrent des cultures, des langues, et des traditions aussi diverses qu’irréconciliables. Loin de les unifier, les colonisateurs britanniques ont utilisé cette diversité comme une arme. L’Ouganda, sous la domination britannique, a été l’objet d’une ingénierie sociale cruelle : diviser pour mieux régner.

Les Britanniques ont su exploiter les tensions ethniques latentes, manipulant les relations de pouvoir. Ils ont favorisé certaines ethnies tout en en marginalisant d’autres. Le royaume des Baganda, avec sa monarchie ancestrale, a été le fer de lance de cette stratégie. Situé au cœur du pays, dans la région la plus fertile, les Baganda étaient les « partenaires préférés » du colonisateur. En échange de leur loyauté, les Britanniques leur ont accordé des privilèges politiques et économiques, consolidant leur position dominante. Mais ce traitement de faveur n’a fait qu’envenimer les tensions avec les autres groupes ethniques.

Des rivalités ethniques exacerbées

Les Baganda, fort de ce soutien colonial, ont pu exercer une influence disproportionnée sur le reste du pays. Ils se voyaient, d’une certaine manière, comme les « arbitres » de l’Ouganda, une position qui a alimenté un ressentiment profond parmi les autres ethnies, notamment les Acholi et les Langi du nord, ainsi que les Banyankole et les Basoga.

Les Acholi et les Langi, peuples du nord, ont été principalement utilisés par les Britanniques comme main-d’œuvre militaire. Ces ethnies étaient surreprésentées dans l’armée et les forces de sécurité, créant une hiérarchie ethnique militarisée qui allait perdurer bien après l’indépendance. Le sud, dominé par les Baganda, contrôlait les ressources économiques et politiques, tandis que le nord portait les armes. Une fracture géographique et symbolique qui a façonné l’histoire post-coloniale de l’Ouganda.

L’indépendance, le faux espoir d’une unité

Lorsque l’Ouganda accède à l’indépendance en 1962, ces tensions ethniques ne sont pas résolues – elles sont même exacerbées. Le nouveau gouvernement, dirigé par Milton Obote, un Langi du nord, doit composer avec une opposition féroce des Baganda. Obote, conscient des privilèges que les Baganda avaient accumulés, tente de réduire leur influence pour instaurer une centralisation du pouvoir. Le roi Mutesa II, chef des Baganda et premier président nominal de l’Ouganda indépendant, devient rapidement un adversaire. Les Baganda voient leur statut remis en question, tandis que les autres ethnies, privées pendant longtemps de pouvoir, cherchent à renverser l’équilibre.

Cette lutte de pouvoir entre les différentes ethnies ne se déroule pas uniquement sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique et social. Chaque groupe lutte pour l’accès aux ressources et au contrôle de l’appareil d’État. Les promesses d’unité nationale faites lors de l’indépendance ne sont qu’un écran de fumée dissimulant des réalités plus sombr

Les déchirures sous la peau

Ce n’est pas une nation que le 9 octobre célèbre, mais une mosaïque de rancœurs et de non-dits. Des cicatrices que le colonisateur a gravées dans la chair d’un pays encore enfant. Le nord regarde le sud avec mépris. Le centre, autour de Kampala, croit encore être le nombril du monde. À peine libéré, l’Ouganda se retrouve pris au piège de ses propres contradictions.

Obote, ambitieux mais vulnérable, doit composer avec des forces centrifuges. Le pays est une cocotte-minute, et le couvercle menace d’exploser à tout moment. Derrière chaque poignée de main se cache un poignard. Les sourires devant les caméras britanniques, qui filment la cérémonie d’indépendance, ne trompent personne. Les Ougandais savent déjà que la paix ne sera qu’un instant fugace, un mirage avant la tempête.

L’indépendance ne parviendra pas à rééquilibrer les disparités économiques héritées de la colonisation. Le sud, avec ses terres fertiles et son infrastructure relativement développée, continuera à dominer économiquement, tandis que le nord, sous-investi et marginalisé, restera en retard. Cette fracture régionale nourrira les conflits politiques, mais accentuera la dépendance à une économie de rente, dominée par les exportations agricoles contrôlées par les élites du sud.

Chronologie

1894 Mars 15 –

Le Royaume-Uni proclame un protectorat sur le Buganda, marquant le début de la colonisation officielle de la région qui allait devenir l’Ouganda. Ce protectorat s’étendra rapidement aux autres régions.

1900 Juin 10 –

Signature de l’« Accord de Buganda » entre les Britanniques et le royaume de Buganda, consolidant le pouvoir du Buganda sous la domination coloniale et établissant des privilèges spécifiques pour ses dirigeants, tout en assurant la mainmise britannique sur le territoire.

1926 Août 1 –

Intégration des territoires de Bunyoro, Toro et Ankole dans le protectorat de l’Ouganda, créant une mosaïque de pouvoirs ethniques et régionaux sous le contrôle britannique.

1945 Janvier 1 –

Les premiers mouvements nationalistes émergent en Ouganda. Des grèves et manifestations ont lieu pour réclamer de meilleures conditions de travail et plus d’autonomie face à l’administration coloniale.

1952 Avril 30 –

Le chef nationaliste Milton Obote fonde l’Union des Congrès Ougandais (UNC), un parti politique qui jouera un rôle clé dans la lutte pour l’indépendance.

1955 Décembre 1 –

Le roi Mutesa II du Buganda est exilé par les Britanniques après un conflit avec l’administration coloniale, exacerbant les tensions entre les Baganda et les autorités coloniales britanniques.

1961 Mars 1 –

Le Buganda reçoit une autonomie interne limitée, mais les tensions politiques persistent, notamment entre les différentes ethnies et avec le gouvernement central.

1962 Octobre 9 –

L’Ouganda devient officiellement indépendant, avec Milton Obote comme Premier ministre. C’est un moment d’espoir pour un avenir prospère, mais les tensions ethniques, en particulier entre le nord et le sud, commencent à émerger rapidement.

1963 Octobre 8 –

Le roi Mutesa II devient le premier président de l’Ouganda. Cependant, la cohabitation avec Milton Obote, Premier ministre, se détériore rapidement.

1966 Mai 24 –

Milton Obote ordonne une attaque militaire contre le palais du roi Mutesa II à Kampala, provoquant l’exil du roi et marquant la fin de la monarchie Buganda en tant que force politique.

1971 Janvier 25 –

Le général Idi Amin renverse Milton Obote lors d’un coup d’État militaire. Il installe un régime brutal qui va durer près de dix ans et dévaster le pays.

1979 Avril 11 –

La chute d’Idi Amin après la guerre ougando-tanzanienne. Les forces tanzaniennes et les rebelles ougandais forcent Amin à fuir en exil, mettant fin à une dictature sanglante.

1986 Janvier 26 –

Yoweri Museveni et son Mouvement de Résistance Nationale (NRM) prennent le pouvoir après une guerre civile. Museveni est toujours au pouvoir aujourd’hui, ayant mis en place des réformes pour stabiliser le pays, malgré les défis persistants.


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