L’URSS fait enfin son entrée à la S.D.N

17 ans après la révolution bolchévique

L'URSS entre dans l'arène des instances internationales

Contexte

L’adhésion de l’Union soviétique à la Société des Nations (SDN) le 18 septembre 1934 fut une de ces manœuvres géopolitiques qui, avec le recul, semble aussi désespérée qu’éphémère. Elle arrive dans un contexte où l’Europe vacille sous les coups de la crise économique mondiale, avec un chômage massif, des grèves sanglantes, et, pire encore, la montée des régimes fascistes. Les grandes démocraties tremblent, cherchent des alliances, des planches de salut. Et qui mieux que Staline, le tyran rouge, pour servir de bélier contre Hitler ? Sur le papier, tout paraît limpide.

Danser avec le Diable

La France, toujours traumatisée par les ruines de Verdun, a peur. Hitler s’installe fermement à la tête de l’Allemagne après avoir abandonné la SDN l’année précédente. L’Italie fasciste de Mussolini se rapproche dangereusement de Berlin. Il faut une alliance, un choc frontal avec ces monstres. L’URSS, cette nation révolutionnaire qui intrigue autant qu’elle terrifie, devient un candidat idéal. Un pacte avec le diable ? Peut-être. Mais à ce stade, l’Europe est prête à tout.


Et qui orchestre cette danse diplomatique ? La France, bien sûr. En coulisses, le ministre des Affaires étrangères, Louis Barthou, multiplie les efforts. Il voit en l’Union soviétique un allié potentiellement crucial pour contrer l’Allemagne nazie. La logique est imparable : si l’ennemi de mon ennemi est mon ami, alors Staline, avec ses goulags et ses purges, doit bien être un allié de circonstance.

Des obstacles ? Bien sûr. Il y a la Suisse, farouchement neutre, qui vote contre l’adhésion soviétique, tout comme le Portugal et les Pays-Bas. Ces trois États dénoncent les purges sanglantes de Staline, son expansionnisme déguisé en idéologie, et surtout, son refus des articles 12 et 13 du pacte de la SDN qui prévoient l’arbitrage des conflits. L’URSS, elle, se méfie de toute rétroactivité qui pourrait l’obliger à se soumettre à une organisation qu’elle considère elle-même comme un vestige capitaliste.

Des chiffres qui parlent

Mais malgré ces réticences, sur les 47 membres de la SDN, 38 votent en faveur de l’adhésion soviétique, un coup de théâtre diplomatique. Moscou fait son entrée avec fracas dans cette grande messe internationale, et Staline, en coulisses, jubile. À présent, il peut jouer à l’international le rôle du pacificateur tout en continuant ses purges à l’intérieur.

En termes de puissance, l’Union soviétique de 1934, ce n’est pas rien. Un territoire de plus de 22 millions de kilomètres carrés (soit environ un sixième de la surface terrestre habitable), une armée qui se modernise à une vitesse effarante, et une économie qui, bien que meurtrie par les plans quinquennaux de Staline, affiche des taux de croissance impressionnants à près de 10% par an dans certains secteurs industriels. Ce n’est pas l’homme malade de l’Europe, c’est un colosse à deux visages.

Une coopération sous tensions & Cynisme soviétique

L’adhésion de l’URSS à la SDN, c’est surtout une reconnaissance officielle sur la scène internationale après des années d’isolement. Moscou, qui n’avait pas été invité aux traités de paix post-Première Guerre mondiale, fait enfin son entrée par la grande porte. Staline, fin stratège, y voit une opportunité d’influencer la diplomatie mondiale tout en gagnant du temps pour renforcer son armée face à une menace nazie de plus en plus évidente. Un exemple frappant de cette influence est la participation de l’URSS aux débats sur le désarmement mondial, qu’elle transforme en tribune pour accuser les démocraties occidentales de ne rien faire face à la montée du fascisme.

Pour la France, c’est un coup diplomatique. Staline est maintenant dans le camp des « pacifistes » ! Cela apaise momentanément les inquiétudes à Paris, où l’on rêve d’un front anti-nazi avec, à l’Est, cette Union soviétique prétendument pacifiste. Mais les illusions ne durent jamais bien longtemps.

Des désillusions rapides : La SDN, une chimère

Si l’entrée de l’URSS dans la SDN représente une victoire symbolique, l’organisation est déjà un colosse aux pieds d’argile. Incapable de prévenir l’invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931, elle reste muette face à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938. L’Italie de Mussolini, quant à elle, envahit l’Éthiopie sous les yeux impuissants des diplomates à Genève.

Entre-temps, les relations entre Staline et l’Occident se détériorent. Le pacte germano-soviétique, signé en août 1939, fait voler en éclats toute prétention de coopération entre Moscou et les puissances démocratiques. Quelques mois plus tard, l’URSS attaque la Finlande dans la guerre d’Hiver. Cet acte d’agression lui vaut d’être exclue de la SDN le 14 décembre 1939. Ironie du sort : celle qui avait été admise pour garantir la paix est expulsée pour avoir déclenché la guerre.


L’entrée de l’URSS à la SDN le 18 septembre 1934 devait être une barrière contre la barbarie fasciste, un pari sur la paix. Mais elle révèle les contradictions fondamentales de l’organisation : une belle idée, incapable de se confronter aux réalités de la géopolitique brutale. En fin de compte, cette adhésion n’a été qu’une parenthèse cynique dans une décennie marquée par la montée inéluctable vers la Seconde Guerre mondiale. Staline a su utiliser la SDN tant qu’elle lui était utile, avant de la trahir sans scrupule. Quant à la SDN, elle n’aura été qu’un théâtre d’ombres, incapable d’imposer la paix, même avec une grande puissance communiste en son sein.

Le 18 septembre 1934, on a cru un instant que le monde pouvait être sauvé par des alliances improbables. Mais, comme le disait Staline lui-même : « La mort d’un homme est une tragédie, celle de millions est une statistique. »

Chronologie

1917 Octobre – Révolution d’Octobre

Après la révolution bolchevique, l’Union soviétique est établie sous la direction de Vladimir Lénine. Le nouveau régime est immédiatement rejeté par la plupart des grandes puissances occidentales, qui soutiennent les forces « blanches » anti-bolcheviques pendant la guerre civile russe.

1920 – Reconnaissance par l’Estonie et la Lettonie

L’Estonie et la Lettonie deviennent les premiers États à reconnaître officiellement l’Union soviétique après la signature des traités de paix avec la Russie soviétique, mettant fin aux hostilités de la guerre d’indépendance estonienne et lettone.

1921 – Reconnaissance par le Royaume-Uni

Le Royaume-Uni, malgré une forte opposition interne, devient la première grande puissance occidentale à reconnaître l’Union soviétique. Cette reconnaissance vise à rétablir les relations commerciales après des années de rupture pendant la guerre civile russe.

1924 Février – Reconnaissance par la France et l’Italie

La France et l’Italie établissent des relations diplomatiques avec l’Union soviétique. Cela marque une étape clé dans la normalisation des relations entre l’URSS et les grandes puissances européennes, malgré une méfiance continue.

1933 Janvier 30 – Montée d’Hitler en Allemagne

Adolf Hitler devient chancelier d’Allemagne, marquant un tournant dans la montée du fascisme en Europe et provoquant des inquiétudes parmi les démocraties occidentales.

1933 Octobre – L’Allemagne quitte la SDN

L’Allemagne nazie annonce son retrait de la Société des Nations, un acte symbolique de rejet des principes de coopération internationale, exacerbant les tensions en Europe.

1933 Novembre – Reconnaissance par les États-Unis

Les États-Unis sont l’un des derniers grands pays à reconnaître l’Union soviétique. Sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, les relations diplomatiques sont enfin établies, principalement pour des raisons commerciales et de sécurité dans un contexte de montée des tensions en Europe et en Asie.

1934 Mai – La France invite l’URSS à rejoindre la SDN

Face à la montée des fascismes, la France pousse à l’invitation de l’URSS pour rejoindre la SDN dans le but de renforcer la sécurité collective en Europe contre la menace nazie.

1934 Septembre – Reconnaissance par les pays scandinaves

Les pays scandinaves, tels que la Suède et la Norvège, reconnaissent officiellement l’Union soviétique peu avant son entrée à la SDN. Cela illustre le rapprochement progressif de l’URSS avec les démocraties européennes.

1934 Septembre 15 – Début des discussions formelles

Les débats formels commencent au sein de la SDN concernant l’adhésion de l’Union soviétique. La France, soutenue par le Royaume-Uni, plaide en faveur de cette décision stratégique.

1934 Septembre 18 – Vote d’adhésion

Le vote d’adhésion de l’URSS à la SDN se solde par 38 voix pour, 3 voix contre (Suisse, Portugal, Pays-Bas), 7 abstentions (Belgique, Danemark, Suède, Norvège, Luxembourg, Estonie, Lettonie), et 4 absences (Argentine, Brésil, Chili, Salvador).

1934 Septembre 19 – Entrée officielle de l’URSS à la SDN

L’Union soviétique rejoint officiellement la SDN, marquant un tournant diplomatique majeur et consolidant son rôle sur la scène internationale.

1939 Août 23 – Signature du pacte germano-soviétique

L’URSS signe un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie, trahissant la cause de la SDN et bouleversant l’équilibre des forces en Europe.

1939 Décembre 14 – Expulsion de l’URSS de la SDN

Après l’attaque de la Finlande lors de la guerre d’Hiver, l’URSS est expulsée de la SDN, mettant fin à son rôle dans l’organisation internationale.

FAQ

Quels sont les 3 pays qui ont voté contre l'adhésion de l'URSS à la S.D.N ?

La Suisse, pays hôte de la SDN, connue pour sa politique de neutralité stricte, était particulièrement réticente à l’intégration d’une puissance perçue comme agressive et idéologiquement opposée aux valeurs de la SDN.

Le Portugal, dirigé par le dictateur António de Oliveira Salazar, s’opposait à l’intégration d’un régime communiste qu’il considérait comme une menace pour la stabilité de l’Europe.

Les Pays-Bas, eux aussi méfiants vis-à-vis de la politique soviétique et des conséquences que pourrait avoir une telle admission sur la neutralité et la diplomatie internationale.

Sept membres se sont abstenus, et parmi eux figuraient des pays comme la Belgique et les pays scandinaves, qui étaient encore réticents à s’engager trop fermement dans des alliances potentiellement dangereuses, bien qu’ils aient lancé une invitation à l’URSS avant le vote final.

Belgique / Danemark / Estonie / Lettonie / Luxembourg / Norvège / Suède

4 pays d’Amérique latine étaient traditionnellement éloignés des affaires européennes, et leur absence au vote pourrait être expliquée par un désintérêt relatif ou une volonté de ne pas s’impliquer dans une décision aussi polarisante. L’Amérique latine avait souvent adopté une posture de neutralité dans les conflits européens de l’époque.

Argentine /Brésil / Chili / Salvador


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