Mobilisons l’épargne pour notre souveraineté française et européenne

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Mobilisons l’épargne pour notre souveraineté française et européenne

Face au retour brutal des rapports de force, dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, la France, comme l’Europe, doit réarmer sa base industrielle de défense. Mais avec quel argent ? Une piste, longtemps négligée, refait surface : mobiliser une partie de l’épargne nationale et européenne des ménages. Une idée taboue, pour certains. Une nécessité stratégique, assurément. Et surtout, une solution vertueuse qui permet de financer notre souveraineté sans alourdir une dette publique déjà préoccupante.

 

A l’heure des menaces, compter autrement

Dans les bureaux de Bercy comme dans les couloirs de la Banque Centrale Européenne, un chiffre donne le vertige : plus de 10,000 milliards € (*). C’est le montant abyssal de l’épargne européenne des ménages, dont 2,700 milliards pour la seule France. Pour donner une idée de cette somme colossale : c’est l’équivalent de plus de trois fois le PIB allemand, première puissance européenne, quatre fois le coût estimé de la transition énergétique européenne, ou encore 20,000 € mis de côté par chaque habitant de l’Union européenne, bébés compris.

Un trésor de guerre patient et discipliné qui attend souvent depuis des années qu’on lui assigne une mission à la hauteur de son potentiel. Pendant ce temps, à quelques heures d’avion, l’Europe de l’Est surveille nerveusement ses frontières, tandis que nos industries stratégiques — cybersécurité, spatial, intelligence artificielle — cherchent désespérément les capitaux qui leur permettraient de préserver notre autonomie technologique.

L’équation est simple : d’un côté, un océan d’épargne qui finance parfois l’innovation américaine, parfois la dette asiatique, rarement notre propre résilience ; de l’autre, un continent européen qui découvre, avec stupeur, que la paix n’était qu’une parenthèse, et que la souveraineté a un prix — celui qu’on accepte de lui consacrer.

L’épargne française : anatomie d’une force qui s’ignore

Notre patrimoine financier est impressionnant mais figé dans des schémas traditionnels. L’assurance-vie en constitue le socle principal. L’épargne réglementée offre sécurité et liquidité, tandis que l’épargne retraite et salariale patiente jusqu’à la retraite de ses détenteurs. A fin décembre 2024, la situation était la suivante :

EPARGNE FRANCAISE 2024

Cette organisation de notre épargne satisfait parfaitement nos besoins personnels : elle est sûre, facilement accessible et fiscalement avantageuse. Mais elle oublie complètement l’intérêt collectif et la dimension stratégique de notre richesse nationale. Concrètement, notre argent ne fait que transiter par la France avant de s’envoler ailleurs : il finance des dettes publiques étrangères, des paniers d’actions internationales, ou des investissements dématérialisés sans aucun ancrage territorial. C’est comme si notre épargne prenait l’avion avec un aller simple, ignorant les besoins vitaux de notre propre économie.

Un exemple concret ? En 2023, moins de 12 % de l’assurance-vie française était directement investie dans des entreprises hexagonales, et à peine 2 % dans des PME innovantes de défense et de souveraineté technologique. Notre épargne est devenue apatride quand notre sécurité, elle, reste fondamentalement territoriale.

La défense européenne : des moyens financiers colossaux mais inexploités

Ce paradoxe est d’autant plus frappant à l’échelle continentale. Cette force de frappe financière — dix fois supérieure au budget annuel de l’Union européenne — pourrait redessiner l’équilibre mondial, si seulement on savait lui donner une direction stratégique.

Pendant ce temps, l’Europe de la défense avance mais encore trop timidement, contrainte par un paradoxe budgétaire : comment financer collectivement ce que chaque État considère comme sa prérogative exclusive ?

La comparaison avec les États-Unis est révélatrice : quand l’Amérique consacre 3,5 % de son PIB à la défense, l’Europe à peine à atteindre les 2 % recommandés par l’OTAN. Plus significatif encore : l’investissement américain dans la recherche et développement militaire est six fois supérieur à celui de tous les pays européens réunis.

Quand l’épargne devient le carburant de notre renaissance industrielle

France 2030, avec ses 54 milliards € d’investissements publics, n’est qu’une goutte d’eau face aux besoins réels de notre réindustrialisation. La vérité est brutale : sans mobilisation massive de notre épargne, la souveraineté industrielle restera un vœu pieux.

Le chiffre qui fait mal ? Les champions technologiques américains lèvent 25 fois plus de capitaux que leurs homologues français. Résultat : notre dépendance s’accroît inexorablement. Dans la cybersécurité, 5 milliards € d’épargne nationale (soit 0,2 % de notre trésor dormant) suffiraient à créer un écosystème souverain et 25,000 emplois non délocalisables. En intelligence artificielle, nous voyons trop petit alors que d’autres puissances investissent des centaines de milliards.

Ne nous y trompons pas : sans réorientation stratégique de notre épargne, nous finirons comme ces pays riches mais dépendants, condamnés à acheter ailleurs ce qu’ils ne savent plus produire eux-mêmes. La réindustrialisation n’est pas qu’une question d’usines et de machines, c’est d’abord une question de capitaux patients et orientés. Le temps presse.

L’épargne stratégique : architecture d’un nouveau contrat social

Comment transformer cette puissance financière dormante en levier de souveraineté, sans effrayer l’épargnant ni déstabiliser nos équilibres économiques ? Le défi est de créer non pas une obligation, mais une opportunité attractive ; non pas une contrainte, mais une aspiration.

Soyons lucides : l’Europe des 27 reste une mosaïque d’intérêts parfois divergents, où chaque avancée commune requiert des négociations laborieuses. Les Polonais n’ont pas les mêmes priorités que les Portugais, les Finlandais pas les mêmes que les Grecs. Et l’épargnant français moyen, préoccupé par son pouvoir d’achat et la sécurité de ses placements, hésite légitimement à s’aventurer vers l’inconnu. Ces obstacles sont réels, mais ils ne sont pas insurmontables si nous concevons des mécanismes garantissant transparence, sécurité et adaptabilité aux réalités locales.

Premier pilier : le Fonds Souverain de Résilience

Imaginons un véhicule d’investissement hybride, à mi-chemin entre le fonds souverain (fonds d’investissement détenu par un État) et le fonds d’impact (visant des retombées sociales ou environnementales), éligible à l’assurance-vie et aux Plans d’Épargne Retraite (PER). Sa mission ? Investir dans trois domaines prioritaires :

  • Les entreprises stratégiques de défense et de cybersécurité
  • Les technologies à double usage (civiles et militaires) dans l’IA, l’informatique quantique
  • Les infrastructures essentielles (centres de données souverains, réseaux sécurisés, énergie)

Sa gouvernance associerait État, investisseurs institutionnels et représentants des épargnants. Son rendement visé serait modéré mais stable (3-4 %), avec une garantie partielle du capital par l’État. L’Allemagne expérimente déjà une approche similaire avec son « Zukunftsfonds » (Fonds d’avenir), doté de 10 milliards €.

Deuxième pilier : les Obligations de Souveraineté Européenne

Sur le modèle des « green bonds » (obligations vertes) qui ont révolutionné le financement de la transition écologique, créons des « sovereignty bonds » européens. Ces obligations à 15-30 ans financeraient spécifiquement des projets transnationaux : satellites d’observation, infrastructures de télécommunication sécurisées, capacités de cyberdéfense mutualisées.

Leur originalité ? Un double rendement : financier (taux fixe garanti) et stratégique (avantages fiscaux proportionnels à la durée de détention). L’Histoire nous enseigne que ce modèle fonctionne : pendant la Seconde Guerre mondiale, 85 millions d’Américains — soit 56 % de la population — ont souscrit aux « War Bonds », mobilisant l’équivalent de 2,000 milliards de dollars actuels.

Troisième pilier : la Caisse des Projets Stratégiques

Réorientons une fraction de l’épargne réglementée (Livret A, LDDS – Livret de Développement Durable et Solidaire) vers une « Caisse des Projets Stratégiques » européenne. Cette institution financerait des prêts à taux privilégiés pour les entreprises contribuant à notre souveraineté technologique, avec un effet multiplicateur sur l’investissement privé.

La clé du système ? La transparence totale : chaque euro investi serait tracé, son impact mesuré, ses résultats rendus publics. L’épargnant pourrait suivre, via une application dédiée, comment son capital renforce concrètement l’autonomie stratégique de son pays et de l’Europe.

Réponses aux sceptiques : démythifier la défense comme investissement

« La défense n’est pas un investissement éthique »

C’est confondre l’instrument et son usage. La souveraineté technologique n’est pas synonyme de militarisme ; elle est la condition de notre liberté collective. D’ailleurs, 70 % des innovations militaires trouvent des applications civiles cruciales : internet, GPS, imagerie médicale doivent beaucoup aux investissements militaires initiaux. L’éthique véritable n’est pas dans l’abstention, mais dans la capacité à définir soi-même ses valeurs — ce qui présuppose l’autonomie stratégique.


« L’épargnant prend un risque excessif »

L’histoire récente nous montre que non. Ces investissements cibleraient des entreprises solides, des technologies éprouvées, sur des horizons de 7 à 15 ans — avec un rendement historique attrayant : 7,2 % annuels en moyenne pour les entreprises de défense européennes sur 20 ans, surpassant les indices boursiers classiques. 

Mais soyons honnêtes : tout investissement comporte sa part d’incertitude. C’est pourquoi une garantie partielle de l’État, des mécanismes de diversification et une gouvernance transparente seraient essentiels pour sécuriser ces placements stratégiques.


« L’État va orienter mon épargne contre ma volonté »

Il s’agit précisément de l’inverse : permettre à l’épargnant-citoyen de choisir délibérément une partie de l’allocation de son capital, là où aujourd’hui cette décision lui échappe largement — captée par des algorithmes d’allocation standardisés et des logiques financières déconnectées de tout ancrage territorial. La liberté de choix reste entière : chacun demeure libre d’investir ou non dans ces nouveaux véhicules d’épargne stratégique. L’objectif n’est pas d’imposer, mais de proposer ; pas de contraindre, mais de convaincre.

L’épargne comme geste citoyen

Dans un monde où les tensions géopolitiques s’intensifient, l’indifférence de notre capital n’est plus tenable. Entre l’épargnant et le citoyen, il ne peut plus y avoir de séparation étanche. Car la souveraineté n’est pas un concept abstrait : c’est la capacité concrète d’une nation à protéger ses citoyens, leurs valeurs et leur mode de vie.

Mobiliser notre épargne vers notre résilience collective, ce n’est pas sacrifier le rendement sur l’autel du patriotisme. C’est reconnaître que la vraie performance d’un investissement ne se mesure pas seulement en pourcentages, mais aussi en degrés d’autonomie stratégique.

Le XXIe siècle appartiendra à ceux qui sauront transformer leur capital en souveraineté. L’Europe dispose de la ressource la plus précieuse : l’épargne patiente de ses citoyens qui pourrait réinventer notre place dans le monde. Il ne lui manque qu’une vision et le courage de la mettre en œuvre.

Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir si nous pouvons nous permettre d’orienter notre épargne vers notre souveraineté, mais si nous pouvons nous permettre de ne pas le faire.


Et vous, qu’en pensez-vous ? Seriez-vous prêt à placer ne serait-ce que 5 % de votre épargne dans des véhicules d’investissement dédiés à notre souveraineté technologique et industrielle ? À quelles conditions ? Quelles garanties vous sembleraient essentielles ? Le débat est ouvert, car c’est ensemble, citoyens et épargnants, que nous définirons les contours de cette nouvelle alliance entre capital privé et intérêt stratégique national. Partagez vos réflexions dans les commentaires.


Remarque

(*) 10,000 milliards pour les ménages et 35,000 milliards € au total en englobant l’ensemble du patrimoine financier de tous les agents économiques européens (ménages, entreprises, institutions).


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