Anatomie de sept mois qui ont forcé le multilatéralisme à se réinventer.
L’année 2025 marque un point de rupture pour l’Organisation des Nations Unies. Prise en étau entre une crise budgétaire sans précédent et une paralysie géopolitique exacerbée, l’institution a engagé en sept mois une transformation aussi radicale que périlleuse. À mon sens, aucun événement n’illustre mieux les tensions et les espoirs de notre époque. L’adoption par consensus de la résolution « ONU80 » le 18 juillet n’est pas une simple réforme ; c’est une tentative de refondation face à un risque existentiel. L’enjeu est clair : se réinventer ou accepter une fragmentation irréversible du multilatéralisme. Un scénario que beaucoup jugent (ou/et souhaitent) désormais inéluctable.
Car, le moteur de cette refondation est avant tout financier. Face à une baisse estimée de 3,5 milliards de dollars des contributions volontaires, qui constituent près de 90% des ressources des agences humanitaires et de développement, l’Organisation fait face à un impératif de solvabilité.
| Impact de la réforme ONU80 | Chiffres clés |
|---|---|
| Postes concernés | 7,000 |
| Réduction attendue | 20% dans certaines branches |
| Baisse des contributions | 3,5 milliards $ |
| États ayant adopté la réforme | 193 (consensus) |
| Date d’adoption | 18 juillet 2025 |
Derrière les chiffres, une réalité humaine
Mais que représentent concrètement 3,5 milliards de dollars en moins ? Ce n’est pas une simple ligne dans un budget.
Pour le Programme Alimentaire Mondial, ce sont des millions de rations alimentaires qui n’arriveront jamais à des familles au bord de la famine.
Pour l’UNICEF, ce sont des campagnes de vaccination vitales annulées, laissant des enfants sans protection contre des maladies mortelles.
Pour le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), c’est l’incapacité de fournir des tentes, de l’eau potable et des soins à ceux qui ont tout fui.
Chaque dollar retiré n’est pas une économie ; c’est une vie mise en péril ou un avenir brisé. C’est cet électrochoc humanitaire qui a forcé l’ONU à agir.
Cet impératif, résumé sans détour par un diplomate européen « il faut moderniser ou mourir » cache une ambition plus profonde. Présentée par António Guterres, la réforme vise à rendre l’ONU plus transparente et évaluable par la fusion d’agences redondantes et l’instauration d’un système d’évaluation permanent de tous les mandats. L’ère des structures créées sans mesure d’impact est révolue, et c’est tant mieux.
Le Conseil de sécurité, symptôme d’une paralysie historique
1. Un Conseil surchargé et impuissant
Cependant, cette quête d’efficacité administrative se heurte de plein fouet à l’obstacle politique majeur de l’Organisation : la paralysie du Conseil de sécurité. L’inflation record de ses sessions d’urgence depuis janvier 2025 n’est pas un signe de vitalité, mais le symptôme d’une impuissance devenue critique.
| Les 15 sessions d’urgence du Conseil (janvier-juillet 2025) | |
|---|---|
| Crises traitées | Gaza (4), Ukraine (3), Syrie (3), Haïti, Soudan, RDC, Libye, Mer Rouge |
| Total historique 2000-2020 | 12 sessions en 20 ans |
2. La proposition d’élargissement : une réponse pour la légitimité
C’est dans ce contexte que le débat sur l’élargissement à 25 membres, proposition phare d’ONU80, est devenu central. L’Afrique, s’appuyant sur le « consensus d’Ezulwini », revendique deux sièges permanents, avec l’Afrique du Sud et le Nigeria comme candidats principaux. La France et le Royaume-Uni soutiennent activement cette évolution, y voyant une condition nécessaire à la légitimité future du Conseil.
Proposition d’un Conseil de sécurité à 25 membres
Membres permanents actuels (le « P5 »)
- Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie.
- Leur statut est hérité de la Charte des Nations Unies de 1945.
Nouveaux membres permanents proposés
- Le « Groupe des 4 » (G4) : Allemagne, Brésil, Inde, Japon.
- Deux pays africains, dont le choix reviendrait à l’Union Africaine (parmi les candidats potentiels : Nigeria, Afrique du Sud, Égypte…).
Analyse : Poids Démographique et Continental
- Situation actuelle (P5) :
- Représentent environ 2 milliards d’habitants, soit 25% de la population mondiale.
- Couvrent 3 continents (Asie, Europe, Amérique du Nord).
- Aucun siège permanent pour l’Afrique, l’Amérique du Sud ou l’Océanie.
- Avec la réforme (P5 + 6 nouveaux) :
- Représenteraient plus de 4,2 milliards d’habitants, soit plus de 50% de la population mondiale.
- Couvriraient 5 continents, ajoutant l’Afrique et l’Amérique du Sud.
Règles pour les 14 membres non-permanents
- Élus par l’Assemblée générale pour un mandat de deux ans, non immédiatement rééligible.
- Répartis selon une clé géographique pour assurer une représentation équilibrée.
3. La géopolitique des résistances
Toutefois, cette proposition, aussi nécessaire soit-elle, ravive immédiatement les rivalités régionales et les blocages politiques. Les résistances dessinent une carte précise des luttes d’influence : l’Italie contre l’Allemagne, le Pakistan contre l’Inde, ou la Chine contre le Japon.
| Positions sur l’élargissement à 25 membres | |
|---|---|
| Partisans | France, Allemagne, Royaume-Uni, Inde, Japon, Brésil, Union africaine |
| Opposants / Réticents | Italie, Espagne, Pakistan, Chine, Corée du Sud, Mexique, Argentine |
| Permanents divisés | Pour : France, RU. Contre/Réticents : Russie, Chine. Nuancé : États-Unis. |
Au-delà des grandes puissances, le débat sur l’élargissement révèle des fractures profondes au sein même des continents. En Amérique du Sud, des pays comme l’Argentine et le Mexique s’opposent fermement à un siège permanent pour le Brésil, craignant la consécration d’une hégémonie régionale. En Asie, la position de la Corée du Sud illustre la complexité des équilibres : bien que puissance économique et démocratique de premier plan, sa propre candidature est freinée par sa rivalité historique avec le Japon. Ces acteurs préfèrent souvent la création de sièges non-permanents supplémentaires, plus accessibles, plutôt que de voir leurs voisins accéder à un statut supérieur.
4. Le verrou de la Charte : une réforme impossible ?
Ces rivalités sont d’autant plus puissantes qu’elles s’appuient sur la procédure même de révision de la Charte de l’ONU. Pour aboutir, une telle réforme doit non seulement être approuvée par deux tiers de l’Assemblée Générale, mais surtout être ratifiée par deux tiers des États membres, incluant obligatoirement les 5 membres permanents. Ce mécanisme donne de fait un droit de veto sur la réforme à ceux-là mêmes dont le statut est contesté. Les chances de succès sont malheureusement quasi nulles en raison d’un double verrou :
- Le veto sur la réforme : La Charte exige la ratification des 5 membres permanents, qui peuvent donc bloquer une réforme visant à diluer leur propre pouvoir.
- Les rivalités régionales : Des groupes de pays (comme « Unis pour le consensus ») s’opposent activement à la candidature de leurs rivaux (le G4).
- Ce double blocage explique la situation depuis des décennies.
La géographie du désengagement : un multilatéralisme « à la carte »
Mais, cette paralysie sur la réforme interne est le symptôme d’une fracture bien plus large. Car pendant que les membres débattent de l’architecture de l’ONU, un nombre croissant d’États choisit une autre voie : celle du désengagement, qui révèle une nouvelle géographie des fractures. Il ne s’agit plus d’un simple clivage Nord-Sud, mais de l’émergence d’un multilatéralisme « à la carte ».
Washington mène, depuis le retour de l’administration Trump, une stratégie de rupture systémique (retraits de l’UNESCO, de l’OMS, du Conseil des droits de l’homme, arrêt du financement de l’UNRWA). D’autres États pratiquent un souverainisme sélectif, plus subtil mais tout aussi corrosif : le Brésil boycotte les thématiques climat, la Hongrie cible les programmes jugés « idéologiques », et l’Argentine annonce son retrait de l’OMS tout en restant dans les autres instances. Cette stratégie du « cherry-picking » vide les institutions de leur substance tout en maintenant une fiction de participation.
| Crise du multilatéralisme onusien : Gradation des actions | |
|---|---|
| Rupture systémique (États-Unis) | Retraits formels multiples (UNESCO, OMS, CDH, UNRWA) |
| Désengagement ciblé (Israël) | UNESCO, CDH, UNRWA |
| Boycott thématique (Brésil, Hongrie) | Programmes climat, biodiversité, « idéologiques » |
| Retrait sélectif (Argentine) | Annonce de retrait de l’OMS, maintien ailleurs |
| Gels et abstentions (Pologne, Mexique) | Blocages ponctuels et impact cumulé |
L’innovation par nécessité et la révolution citoyenne
Pourtant, cette vision d’un multilatéralisme en déclin serait incomplète sans observer la dynamique inverse qu’elle provoque : une formidable effervescence qui est source d’un peu d’espoir. Face à l’inertie des puissances traditionnelles, de nouveaux acteurs inventent d’autres formes de coopération. Cette réinvention est particulièrement visible chez ceux que le système actuel marginalise le plus. Les Petits États insulaires de l’Océanie et des Caraïbes, par exemple, mènent un combat diplomatique acharné pour que le Conseil de sécurité reconnaisse enfin le changement climatique comme une menace directe à la paix et à la sécurité internationales. Face au veto des grandes puissances fossiles, ils ont transformé l’Assemblée Générale et les sommets sur le climat en arènes où leur voix, bien que sans pouvoir de contrainte, porte un poids moral et politique immense. C’est une autre forme de multilatéralisme qui émerge : thématique, agile et fondé sur une urgence existentielle.
Par ailleurs, on peut aussi citer d’autres initiatives comme le mécanisme global de cybersécurité, officialisé en juillet et rassemblant États rivaux et géants du numérique, ou le sommet pour les océans à Nice, témoignant que le multilatéralisme ne disparaît pas, mais se recompose par nécessité. Et, plus profondément, une transformation majeure est en cours : la société civile a gagné une place inédite.
| Nouveaux pouvoirs de la société civile | Portée réelle |
|---|---|
| ONG | Droit d’amendement (limité) à l’Assemblée générale |
| Mouvements de jeunes | Siège consultatif permanent (climat) |
| Collectifs de femmes | Mécanisme de veille anti-régression (pouvoir d’alerte) |
| Activistes numériques | Participation reconnue aux forums sur la cybersécurité |
Ce changement est plus qu’un symbole. Il acte un transfert de pouvoir. Si le monopole décisionnel reste aux mains des États, le pouvoir d’agenda et de surveillance est désormais partagé. Le « mécanisme de veille » obtenu par les collectifs de femmes en est l’illustration : sans droit de veto, il institutionnalise une capacité de pression politique capable de marginaliser une position étatique, forçant les diplomates à négocier sous le regard de l’opinion mondiale.
L’ONU face à son destin
En définitive, les sept premiers mois de 2025 auront agi comme un puissant révélateur. Loin d’être moribond, le multilatéralisme est entré dans une phase de recomposition chaotique. Trois scénarios se dessinent :
- La renaissance : L’ONU réformée émerge plus légitime et efficace, un multilatéralisme 2.0.
- La fragmentation : Elle s’effrite au profit de blocs concurrents (BRICS+, G7, forums régionaux).
- L’hybridation (le plus probable) : Elle navigue entre les deux, perdant en influence ce qu’elle gagne en légitimité démocratique.
L’enjeu des prochaines années ne sera pas tant de savoir si l’ONU « survivra » – les institutions de cette ampleur meurent rarement – mais de définir ce qu’elle sera : un simple gestionnaire de crises résiduelles, ou l’architecte indispensable d’une coopération mondiale adaptée à la complexité du 21e siècle.
L’alternative : une coalition des volontaires
Face à cette paralysie institutionnelle, une question émerge inévitablement : si l’ONU est irréformable, faut-il la contourner ? L’idée d’une nouvelle institution, une « alliance des volontaires » pour la sécurité, gagne du terrain.
Le concept serait de réunir des puissances partageant des valeurs communes (démocratie, droits humains) et prêtes à agir collectivement, sans droit de veto, pour répondre aux crises là où le Conseil de sécurité est bloqué. Sur le papier, la promesse est celle de l’efficacité et de l’agilité retrouvées.
Cependant, cette solution pose un dilemme fondamental qui définit les relations internationales du XXIe siècle :
D’un côté, la légitimité universelle mais impuissante. Seule la Charte de l’ONU confère une légitimité juridique acceptée par tous à une intervention. Malgré ses blocages, l’ONU reste le seul cadre où la Chine, les États-Unis, l’Inde ou le Nigeria se parlent sur un pied d’égalité.
De l’autre, une efficacité potentielle mais clivante. Toute action menée par une « coalition des volontaires » sans mandat de l’ONU serait considérée comme illégale par une grande partie du monde, notamment par la Chine et la Russie. Loin de résoudre les crises, une telle initiative risquerait d’officialiser la fracture du monde en blocs rivaux, rendant les confrontations directes plus probables.
Le choix est donc cornélien : faut-il s’accommoder d’une institution légitime mais souvent paralysée, ou risquer une action efficace mais qui pourrait mettre le feu aux poudres en détruisant le peu de consensus mondial qui subsiste ?
Pour l’heure, aucune puissance n’a osé franchir ce pas, ce qui prouve que, malgré ses défauts évidents, l’ONU reste perçue comme un héritage précieux et irremplaçable.
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