Le mot « pogrom » désigne une violence collective dirigée contre une minorité en raison de son origine ethnique, religieuse ou sociale. Bien que ce terme se soit diffusé à partir des violences antijuives dans l’Empire russe à la fin du 19ème siècle (1881-1884), il n’est plus aujourd’hui une catégorie figée. Comprendre ce mot, c’est comprendre l’un des mécanismes les plus sombres de la violence humaine organisée, dont la réalité s’est répétée des steppes russes aux rues de l’Algérie coloniale.
Qu’est-ce qu’un pogrom ?
Le terme pogrom est un mot d’origine russe qui signifie littéralement dévastation ou destruction. S’il est historiquement lié aux persécutions antisémites en Europe orientale, j’utilise aujourd’hui ce mot par analogie pour désigner des violences similaires subies par d’autres minorités, comme les Arméniens ou les Roms. Cette extension n’est pas une règle académique stricte, mais une nécessité politique et historique pour décrire un phénomène de haine collective ciblé.
Ce qui qualifie un pogrom
- Violence collective : une foule, un groupe, un mouvement de masse. Jamais un acte solitaire.
- Cible spécifique : un groupe minoritaire identifiable, désigné à la vindicte populaire.
- Tolérance ou complicité des autorités : la passivité de la police, parfois son encouragement silencieux.
- Destruction de biens : maisons incendiées, commerces pillés, lieux de culte profanés.
Naissance d’un mot, naissance d’une terreur
Le terme pogrom naît dans l’Empire russe au 19ème siècle. Sa popularisation coïncide avec un tournant tragique : le 13 mars 1881, le tsar Alexandre II est assassiné. L’instrumentalisation de la présence d’une femme juive parmi les révolutionnaires suffit à déchaîner une vague de haine sans précédent.
Dès lors, le mot entre dans le vocabulaire universel de la persécution. Dans les semaines qui suivent l’attentat, les violences embrasent l’Ukraine, la Pologne et la Bessarabie dans une explosion collective organisée dans sa spontanéité même.
Trajectoires historiques et anachronisme maîtrisé
Cette liste n’est pas exhaustive. Elle rassemble des épisodes attestés par les historiens, avec parfois une incertitude sur le nombre exact de victimes. Pour le Moyen Âge, je parle de pogrom par analogie car le mot n’existait pas encore : les historiens l’utilisent rétroactivement pour désigner des massacres de type émeute antijuive.
Nuit de cristal : 9-10 novembre 1938
Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, à travers toute l’Allemagne nazie et l’Autriche annexée, des synagogues brûlent, des vitrines volent en éclats, des hommes sont frappés et arrêtés. Ce pogrom marque un basculement : l’État nazi ne se contente plus de tolérer la violence antisémite, il l’organise et la coordonne à l’échelle du territoire.
- Au moins une centaine de Juifs assassinés pendant et immédiatement après la nuit de violences, des centaines de morts si l’on inclut les suicides et les suites.
- Des centaines de synagogues incendiées ou détruites, et plusieurs milliers de commerces juifs saccagés.
- Environ 30,000 hommes juifs arrêtés et déportés dans les camps de concentration.
Un terme, des débats : ce que disent les historiens
Les historiens ne s’accordent pas toujours sur une définition unique du terme pogrom. Et c’est précisément ce débat qui en fait la richesse et la complexité. J’observe principalement trois lignes de lecture :
- La thèse de la spontanéité : certains chercheurs insistent sur le caractère spontané de ces violences collectives, déclenchées par des tensions sociales, économiques ou religieuses qui couvent parfois depuis des générations. Dans cette lecture, le pogrom serait l’explosion d’un ressentiment populaire brutal et incontrôlé.
- La thèse de la manipulation : d’autres historiens soulignent le rôle des autorités par leur passivité calculée ou leur encouragement discret. Dans cette perspective, la spontanéité serait souvent une façade derrière laquelle on cherche, et l’on trouve, la main de l’État ou des notables locaux.
- La question de l’extension du terme : enfin, une fracture porte sur l’usage du mot. Si le pogrom est historiquement lié aux violences antijuives, son usage s’est élargi. Certains historiens résistent à cet élargissement, estimant qu’il diluerait la spécificité historique du terme, tandis que d’autres y voient une nécessité pour décrire des phénomènes similaires dans d’autres contextes culturels.
Le droit en deux blocs : génocide et crimes contre l’humanité
Le terme pogrom n’est pas une catégorie du droit international, mais une description historique et politique. Pour comprendre sa portée juridique, il faut diviser le droit en deux blocs clairs :
- Le génocide : il se définit par la volonté d’éliminer un groupe, en tout ou en partie, parce qu’il est ce qu’il est (Juif, Tutsi, Arménien). C’est l’intention de destruction qui prime.
- Les crimes contre l’humanité : il s’agit d’une attaque massive ou systématique contre des civils. La cible n’est pas forcément détruite comme groupe, mais elle est attaquée en raison de son appartenance réelle ou supposée.
Un pogrom peut donc, selon le contexte, être qualifié en droit comme un crime contre l’humanité, voire comme une partie d’un génocide si l’intention de détruire le groupe est démontrée par les faits. En droit international, ces définitions sont fixées notamment par la Convention de 1948 sur le génocide et par le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui détaillent les actes constitutifs de ces crimes.
Outil de lecture du monde
Pourquoi le mot pogrom revient-il aujourd’hui dans le débat international ? Ce terme est très chargé moralement et politiquement. S’il est souvent utilisé pour qualifier des violences antijuives, son extension à d’autres contextes suscite débats et controverses. À chaque fois que vous rencontrez ce mot dans l’actualité, demandez-vous qui l’emploie, pour désigner quels faits précis et avec quelle intention : s’agit-il d’une description historique ou d’une accusation symbolique ?




