La nuit où le Sénégal a perdu sa seconde tête
L’hiver 1962-1963 n’explique pas à lui seul les vingt années qui suivent. Il fixe une asymétrie institutionnelle durable, qui décide moins de ce qui arrivera que de la manière dont chaque crise sera traitée, et de qui devra en répondre.
Le 17 décembre 1962, à Dakar, les députés sénégalais ne siègent pas au Parlement. Ils votent dans un salon. La gendarmerie a fait évacuer l’Assemblée nationale sur ordre du chef du gouvernement ; repliés chez le président de l’Assemblée, Lamine Guèye, les élus y renversent ce gouvernement par 48 voix sur 80. Le lendemain soir, le chef du gouvernement est arrêté chez lui, à la Médina.
En apparence, c’est un duel. Deux hommes qui ont conduit ensemble le pays à l’indépendance, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, se déchirent pour savoir qui commande.
En réalité, c’est un choix d’architecture. Le Sénégal de 1960 s’était donné un exécutif à deux têtes : l’une chef de l’État, l’autre chef du gouvernement et responsable devant les députés. En moins de trois mois, il n’en a plus qu’une. Ce qui disparaît du texte constitutionnel n’est pas un homme, c’est une fonction.
Le récit reçu tient en une phrase : un poète devenu président, une stabilité rare dans l’Afrique des années 1960, un départ volontaire au bout de vingt ans. Tout y est exact. Il y manque seulement le cadre institutionnel dans lequel ces trois faits ont pris place.
Une République à deux têtes, par construction
Le 5 septembre 1960, Senghor devient président de la République sans qu’aucun électeur ne se déplace. Il est élu par un collège composé des députés, d’un délégué par assemblée régionale et d’un délégué par conseil municipal, sur un modèle repris de l’élection de Charles de Gaulle en décembre 1958. Le vote est acquis à l’unanimité.
L’indépendance a d’abord été acquise au sein de la Fédération du MaliUnion du Sénégal et du Soudan français, indépendante le 20 juin 1960 et disloquée deux mois plus tard, le Sénégal en ayant fait sécession., puis pour le seul Sénégal, le 20 août 1960. De cette séquence, les dirigeants sénégalais retiennent une méfiance : celle d’un exécutif unique qui échapperait aux députés.
La Constitution de 1960 traduit cette méfiance. Le gouvernement revient à un président du ConseilChef du gouvernement responsable devant l’Assemblée, distinct du chef de l’État et renversable par un vote des députés, non par le président., Mamadou Dia, qui dirige l’administration et la politique économique. Senghor tient l’État, le parti et la parole internationale.
Ce partage n’a rien d’une originalité sénégalaise. C’est la solution parlementaire que la plupart des anciennes colonies françaises abandonnent alors pour le modèle présidentiel, et que le Sénégal, lui, conserve. Pendant deux ans, l’Union progressiste sénégalaiseParti de Senghor, né en 1958 de la fusion de plusieurs formations, devenu Parti socialiste en 1976. abrite les deux hommes et leurs deux projets. Elle ne les arbitre pas.
Comment un vote referme une architecture
Le 8 décembre 1962, devant le conseil national du parti, Dia appelle au « rejet révolutionnaire des anciennes structures » et veut substituer une économie de développement à l’économie de traite, ce système hérité de la colonisation dans lequel des maisons de commerce achètent la récolte d’arachide et vendent aux paysans ce qu’ils consomment.
Le discours ne vise pas une abstraction : la chaîne commerciale qu’il met en cause fait vivre des maisons, des intermédiaires et des notables ruraux. Six jours plus tard, une majorité de députés dépose une motion de censure. La proximité des deux dates est frappante. Elle n’établit pas à elle seule que les seconds répondent au premier.
Dia juge la motion irrecevable et demande que le parti tranche avant l’Assemblée. Senghor veut l’inverse.
Le 17 décembre, Dia fait évacuer le Parlement par la gendarmerie ; les députés votent ailleurs. Le lendemain au soir, il est arrêté avec quatre de ses ministres. Jugé par une Haute Cour de justiceJuridiction politique composée pour l’essentiel de parlementaires, compétente pour juger les membres du gouvernement. Plusieurs de ses membres avaient voté la censure. dont la composition sera longtemps contestée, il est condamné à la déportation perpétuelle, à Kédougou, à l’autre bout du pays.
La suite compte davantage que le procès. Le 3 mars 1963, un référendum approuve une nouvelle Constitution, promulguée quatre jours plus tard. Elle supprime le poste de chef du gouvernement. Le président de la République devient à la fois chef de l’État et chef de l’exécutif : il nomme et révoque les ministres, qui ne répondent plus devant les députés.
Le conflit n’a donc pas été arbitré. Il a été rendu impossible. Ce qui disparaît avec la fonction, c’est le lieu institutionnel où un désaccord sur la politique économique pouvait s’exprimer sans devenir une affaire pénale.
Décembre 1962, de la motion au texte fondamental
Ce que montre cette séquence n’est pas une accélération, c’est un glissement de registre : de la délibération au tribunal, puis du tribunal à la Constitution. Seule la dernière étape est irréversible.
Un pouvoir sans second devient l’adresse de tout
Le texte de 1963 ne produit pas immédiatement un régime fermé. Il en installe la possibilité. Les partis d’opposition rejoignent l’Union progressiste sénégalaise par vagues, et le pays fonctionne à parti unique à partir de 1966. Aux scrutins présidentiels de 1963, 1968 et 1973, Senghor est le seul candidat, pour des raisons qui changent en chemin. En 1963, se porter candidat exige le parrainage de dix députés ; l’opposition n’en obtient aucun, l’Union progressiste sénégalaise détenant les quatre-vingts sièges. À partir de 1966, le parti unique rend la question sans objet.
La contestation qui vient ne naît pas de ce vide. Au printemps 1968, la grève étudiante puis générale tient à des causes qui lui appartiennent : une université qui a grossi plus vite que ses moyens, un syndicalisme solidement organisé, une conjoncture économique tendue. Le climat international circule vite, et Dakar n’y échappe pas. Le 31 mai, la grève est totale à Dakar et gagne Thiès, Kaolack et Saint-Louis. L’année précédente, Senghor a échappé à une tentative d’assassinat.
Ce que l’architecture de 1963 commande n’est donc pas l’apparition du conflit. C’est son adresse. Faute d’un gouvernement distinct que l’on puisse renverser sans mettre en cause le chef de l’État, la revendication et la sanction visent le même homme.
Le régime tient, mais il a compris. Le 26 février 1970, une révision constitutionnelle rétablit un chef du gouvernement, et Abdou Diouf l’occupe. La ressemblance avec 1960 s’arrête au titre. Ce Premier ministre est nommé et révoqué par le président ; il ne tire son autorité d’aucune majorité qui lui soit propre. Le poste revient, le contrepoids non.
Un pouvoir sans rival institutionnel ne fabrique pas les colères. Il devient seulement le seul endroit où elles puissent s’adresser.
Le chef du gouvernement au Sénégal depuis 1963
| Date | Décision | De qui le titulaire tient son poste |
|---|---|---|
| 1963 | Suppression de la fonction | Sans objet |
| 1970 | Rétablissement, sous le nom de Premier ministre | Du président, qui le nomme et le révoque |
| 1983 | Suppression | Sans objet |
| 1991 | Rétablissement | Du président |
| 2019 | Suppression | Sans objet |
| 2021 | Rétablissement, fonction pourvue en 2022 | Du président |
Le critère n’est pas la présence ou l’absence d’un chef du gouvernement, c’est de qui il tient sa place. Depuis 1963, tous ont été nommés et révoqués par le président. La configuration de 1960, dans laquelle le chef du gouvernement ne dépendait pas de la confiance présidentielle, n’a pas été reconduite.
L’arachide ne vote pas, elle contraint
À l’indépendance, une seule culture fait vivre les campagnes et remplit les caisses de l’État : l’arachide. Le prix payé au paysan est fixé par le pouvoir, la collecte passe par des coopératives, les confréries religieuses en organisent une large part. Ce prix n’est pas une donnée agricole, c’est l’instrument principal de la paix sociale.
L’instrument échappe au pouvoir sénégalais à la fin des années 1960. Jusque-là, la récolte bénéficiait de prix privilégiés sur le marché français. L’association à la Communauté économique européenne impose l’alignement sur les cours mondiaux à partir de 1968. Des années sèches suivent, dont 1970.
Un régime parlementaire aurait encaissé le même choc : ni la sécheresse ni les cours mondiaux ne se règlent par une constitution. La différence est ailleurs, dans la répartition de la responsabilité. Avec un gouvernement distinct, une politique agricole peut être désavouée sans que le chef de l’État soit en cause. Sans lui, le mécontentement des campagnes remonte au palais, comme celui des villes l’avait fait deux ans plus tôt.
Une économie de rente ne dicte pas les choix d’un pouvoir. Elle en raccourcit la liste.
Ce que l’arachide pèse, et ce qu’elle cesse de rapporter
Aucune de ces trois grandeurs ne dépend d’une décision prise à Dakar. L’architecture de 1963 n’a produit ni la sécheresse ni le retournement des prix : elle a supprimé l’échelon qui aurait pu absorber une part du coût politique.
La culture comme politique extérieure
Du 1er au 24 avril 1966, Dakar accueille le premier Festival mondial des arts nègres. Un musée est bâti pour l’occasion à Soumbédioune, les délégations sont conduites par des ministres en exercice. Duke Ellington et Joséphine Baker y jouent, Aimé Césaire y parle, André Malraux y représente la France. Le patronage est celui de l’Unesco.
L’opération se solde par une perte comptable. Ce n’était pas le rendement recherché. Senghor veut faire admettre la négritude non comme un particularisme folklorique mais comme une contribution à la civilisation universelle, et il le veut sur une scène où sa parole ne rencontre pas d’adversaire déclaré.
La critique la plus courante lui reproche l’élitisme et l’éloignement des réalités locales. Elle est fondée, mais elle ne décrit qu’une face de l’objet. Le Festival est trois choses à la fois : une politique culturelle intérieure, une entreprise de légitimation, un instrument diplomatique. Ce qui mérite d’être relevé n’est pas qu’il aurait manqué son public sénégalais, c’est que la seule audience où la parole présidentielle ne rencontrait aucun contradicteur déclaré se trouvait au-dehors. Les étudiants de 1968 attaqueront la négritude comme un habillage au moment même où elle est célébrée à l’étranger comme un patrimoine.
Le débat reste ouvert chez les chercheurs : les uns lisent la négritude senghorienne comme une pensée philosophique consistante, les autres comme une construction essentialiste formée dans les catégories de la métropole.
Dakar, avril 1966 : les moyens d’une démonstration
L’effort se mesure moins à la somme qu’à sa destination : il finance une audience étrangère, deux ans avant le retournement du marché arachidier qui va peser sur le revenu rural.
Rouvrir par le haut
Le 27 mars 1974, Senghor gracie Mamadou Dia et ses coaccusés. Deux ans plus tard, la révision du 19 mars 1976 rétablit un pluralisme attribué : trois courants sont reconnus, socialiste, libéral et communiste, et tout parti doit se ranger dans l’un d’eux. Une loi de décembre 1978 en ajoutera un quatrième, conservateur.
Ce n’est pas une ouverture arrachée au pouvoir : c’est une ouverture distribuée par lui, qui en fixe le nombre de places et les étiquettes. La même révision règle un autre point : le Premier ministre devient le successeur constitutionnel du président.
Le 26 février 1978, un adversaire se présente enfin, Abdoulaye Wade. Senghor l’emporte largement. Le 31 décembre 1980, il démissionne avant le terme de son mandat ; Abdou Diouf lui succède le lendemain en vertu de l’article 35 de la Constitution, sans élection. Il ne sera confirmé par un scrutin qu’en 1983.
Ce départ est rare dans l’Afrique de 1980, et il a été remarqué à juste titre. Deux lectures en restent possibles, que cet article ne tranche pas : l’installation d’une transmission pacifique du pouvoir, ou la persistance d’une décision concentrée au même endroit. Ce que l’on peut établir est plus étroit. La question posée en décembre 1962, celle de savoir qui gouverne et devant qui il en répond, a été rouverte puis refermée plusieurs fois depuis, à chaque fois à l’initiative du sommet.
Une succession n’est pas une alternance. Elle dit qui fixe le calendrier, pas encore qui détient la décision.
Ce qu'il faut retenir
Un conflit sur la politique économique résolu par la suppression d’une fonction constitutionnelle, et l’asymétrie durable que cette suppression installe.
Le fait majeur
Entre le 17 décembre 1962 et le 7 mars 1963, le Sénégal indépendant supprime le poste de chef du gouvernement. Mamadou Dia, qui l’occupait depuis 1960, est renversé par une motion de censure, arrêté, puis condamné à la déportation perpétuelle. Léopold Sédar Senghor devient à la fois chef de l’État et chef de l’exécutif, et le restera dix-sept ans.
Le mécanisme central
La Constitution de 1960 confiait le gouvernement à un président du Conseil responsable devant les députés, aux côtés d’un chef de l’État élu par un collège restreint. Deux autorités coexistaient. Le conflit de décembre 1962 n’a pas été arbitré entre elles : il a été résolu en retirant l’une des deux du texte fondamental. C’est cette asymétrie, et non la crise elle-même, qui se transmet aux années suivantes.
Le catalyseur
Le 8 décembre 1962, Mamadou Dia appelle à rompre avec l’économie de traite, ce système hérité de la colonisation dans lequel des maisons de commerce achètent la récolte d’arachide et fournissent aux paysans ce qu’ils consomment. Le discours menace des intérêts établis, négociants et notables ruraux. Six jours plus tard, une majorité de députés dépose une motion de censure contre lui.
Le verrouillage
Depuis 1963, le poste de chef du gouvernement a été supprimé puis rétabli à plusieurs reprises au Sénégal, jusqu’à sa réapparition en 2022. À chaque retour, son titulaire est nommé et révoqué par le président. La configuration de 1960, dans laquelle le chef du gouvernement ne dépendait pas de la confiance présidentielle, n’a pas été reconduite.
L’enchaînement
Du désaccord économique au verrou constitutionnel
Cet enchaînement n’est pas une chaîne de causes. Chaque étape a ses raisons propres, sociales, économiques et internationales. Il indique seulement l’étau dans lequel les décisions suivantes ont été prises.
La chronologie
Quinze jalons, de Joal à Verson. Les trois marqués en bordeaux sont ceux après lesquels une option se referme.
1906-2001
Trois jalons seulement ferment une possibilité au lieu d’en ouvrir une. Les douze autres se lisent comme la construction de la contrainte, ou comme son exécution.
Les ouvrages recommandés
Six ouvrages, dont deux qui contestent la lecture proposée ici.
- Mémoires d’un militant du tiers monde, Mamadou Dia, Publisud, 1985.La version du vaincu de décembre 1962, écrite après la grâce. À lire pour ce qu’elle révèle des attentes économiques de 1962, pas comme un récit neutre.
- Sénégal. Trajectoires d’un État, sous la direction de Momar-Coumba Diop, Codesria, 1992.L’ouvrage collectif de référence sur la construction de l’État sénégalais. Contient l’étude de Mohamed Mbodj sur la crise longue de l’économie arachidière.
- Mai 68 à Dakar ou la révolte universitaire et la démocratie, Abdoulaye Bathily, Chaka, 1992.Récit et analyse par un acteur devenu historien, sur le moment où la contestation quitte les institutions faute d’y trouver place.
- Mémoires d’un juge africain. Itinéraire d’un homme libre, Ousmane Camara, Karthala, 2010.Le procureur général du procès de la Haute Cour raconte la fabrique judiciaire de 1963. Pièce centrale du débat sur la régularité de la procédure.
- Vie de Léopold Sédar Senghor. Noir, Français et Africain, Janet G. Vaillant, Karthala, 2006.La biographie de référence, traduite de l’anglais. Utile pour mesurer ce que la trajectoire française du personnage doit à des contraintes et non à un choix.
- Léopold Sédar Senghor. L’art africain comme philosophie, Souleymane Bachir Diagne, Riveneuve, 2007.Contredit frontalement la lecture politique proposée ici, en prenant la négritude au sérieux comme système de pensée plutôt que comme instrument d’État.
Sources
L'article
- Agence France-Presse, « Élection de M. Senghor à la présidence de la République du Sénégal », 5 septembre 1960.
- Assemblée nationale française, « Notice biographique de Léopold Sédar Senghor », base de données des députés depuis 1789.
- Afrique XXI, « Sénégal, l’interminable hyperprésidentialisme senghorien », mars 2024.
- Le Quotidien (Dakar), « Mamadou Dia, retour sur la crise de décembre 1962 ».
- Revue d’histoire moderne et contemporaine, Françoise Blum, « Sénégal 1968 : révolte étudiante et grève générale », 2012.
- Grande Encyclopédie Larousse, notice « Sénégal », section sur l’économie arachidière.
- Oilseeds and Fats, Crops and Lipids, « L’arachide au Sénégal : état des lieux, contraintes et perspectives pour la relance de la filière », 2014.
- Agence de presse sénégalaise, « Il y a 60 ans s’ouvrait à Dakar le Premier Festival mondial des Arts nègres », 31 mars 2026.
- Primature de la République du Sénégal, « Constitution du Sénégal, historique des révisions ».
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