Le Sud global : réalité politique ou illusion sémantique ?

Le terme “Sud global” est de plus en plus utilisé dans les discours politiques et médiatiques. On l’entend dans les sommets des BRICS, dans les prises de parole de dirigeants comme Lula (Brésil), Modi (Inde) ou Ramaphosa (Afrique du Sud), ou encore dans les débats sur l’ordre mondial. Mais de quoi parle-t-on vraiment ?

S’agit-il d’un véritable acteur politique mondial ? Ou simplement d’un label pratique pour désigner des pays très différents réunis sous une même bannière ?

Une idée ancienne remise au goût du jour

Le concept de “Sud global” prend la suite d’expressions plus anciennes comme “Tiers-Monde” ou “pays en développement”. Il renvoie à l’ensemble des pays situés en dehors des grandes puissances occidentales, souvent en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, qui ont en commun une histoire de domination coloniale, des inégalités économiques persistantes et une certaine mise à l’écart dans les décisions internationales.

Cette idée s’est renforcée à partir des années 2000, notamment avec l’émergence de mouvements comme l’altermondialisme et les critiques du néocolonialisme. Aujourd’hui, elle est utilisée pour dénoncer un ordre mondial jugé injuste, dominé par les États-Unis, l’Europe et leurs alliés. Mais derrière ce mot rassembleur, la réalité est bien plus compliquée.

Un groupe très hétérogène

Ce qu’on appelle “le Sud global” rassemble une immense diversité de pays : la Chine et la Centrafrique, l’Inde et le Nicaragua, le Brésil et l’Éthiopie, la Turquie et le Mozambique. Ces pays n’ont ni les mêmes systèmes politiques, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes capacités économiques ou militaires.

Certains, comme la Chine ou l’Arabie Saoudite, sont devenus des acteurs de poids dans l’économie mondiale. D’autres sont toujours en situation de dépendance ou de crise. Ils ne partagent pas forcément les mêmes priorités, ni la même vision du monde.

Faut-il alors parler d’un groupe uni ? Ou seulement d’un langage commun utilisé selon les circonstances ?

Des alliances souples, des intérêts divergents

Les pays du Sud global affirment souvent vouloir sortir de l’influence des puissances occidentales. Ils critiquent le rôle du dollar, le fonctionnement du FMI ou du Conseil de sécurité de l’ONU. Des institutions comme la Nouvelle Banque de Développement (créée par les BRICS) veulent proposer des alternatives.

Mais dans les faits, ces pays coopèrent rarement de façon structurée. Les tensions entre Chine et Inde, les différences de position sur la guerre en Ukraine, ou les priorités économiques très diverses montrent que la solidarité du Sud est surtout une façade diplomatique. Chacun agit selon ses propres intérêts. Ce n’est pas une alliance politique, mais un regroupement ponctuel d’États qui négocient au cas par cas.

L’Afrique du Sud, une puissance en discours

Prenons l’exemple de l’Afrique du Sud. Elle se positionne souvent comme porte-parole du Sud global, notamment sur la scène diplomatique. Elle a joué un rôle dans les discussions sur Gaza ou sur la réforme des institutions internationales. Mais sur le plan économique, elle reste dépendante des États-Unis, de l’Union européenne et des financements extérieurs.

Son industrie repose sur des accords comme l’AGOA (accord de commerce avec les États-Unis), ses infrastructures s’effondrent, et elle peine à jouer un rôle régional stabilisateur, face à des voisins parfois plus dynamiques comme le Botswana ou le Rwanda. En réalité, elle parle au nom du Sud mais agit souvent seule, ou dans un cadre symbolique.

Un discours puissant mais parfois trompeur

Le “Sud global” est un terme utile pour remettre en cause un ordre mondial déséquilibré, où les règles ont longtemps été écrites par un petit nombre de pays du Nord. Il permet de rappeler que les trois quarts de la population mondiale vivent en dehors de l’Occident, et qu’ils devraient avoir davantage de poids dans les décisions internationales.

« Le Sud global n’est pas un acteur politique uni. C’est un outil de langage, parfois mobilisé pour éviter les vrais débats. »

Il sert parfois à éviter les discussions sur la démocratie, les droits humains, la transparence, ou la responsabilité des États vis-à-vis de leurs propres citoyens.

Les questions essentielles

Pour dépasser le slogan, voici les interrogations que nous devons porter :

  • Le Sud global peut-il réellement devenir une force collective s’il n’y a pas de projet commun ?
  • Qui parle au nom du Sud ? Les élites politiques, les sociétés civiles ou les grandes puissances émergentes ?
  • Le discours du Sud global permet-il de mieux défendre les intérêts des populations concernées, ou sert-il surtout à renforcer le pouvoir de certains États ?

Conclusion : L’expression “Sud global” capte bien une réalité, le monde a changé et l’hégémonie occidentale est contestée. Mais cette formule ne doit pas remplacer une vraie analyse des rapports de force, ni masquer les contradictions internes à ce “Sud” si divers. Un monde multipolaire, plus équilibré, est une ambition légitime. Mais pour qu’il soit crédible et juste, il faut dépasser les slogans, confronter les désaccords, et construire des alliances sur des bases claires.

Nous, le Sud global, avons les plus gros enjeux pour l’avenir. Les trois quarts de l’humanité vivent dans nos pays. Nous devrions avoir une voix dans les mêmes proportions. Aussi, alors que le modèle de gouvernance mondiale vieux de huit décennies change lentement, nous devrions essayer de façonner l’ordre qui est en train d’émerger […]


« Our time is coming: PM Modi at Voice of Global SouthSummit »– 12 janvier 2023

illustration Eduardo Morciano

Narendra Modi

Premier Ministre Indien

 Les relations avec ceux que l’on appelle “le Sud global” nous offrent des défis et des opportunités importants. Le monde qui émerge après la période de transition actuelle ne verra pas un ensemble unique de valeurs convergées, comme on le voyait généralement à l’ère de la mondialisation. Le monde est divers, et concrètement, comparativement parlant, on assiste à la montée des puissances nationales de pays aux caractéristiques divergentes. […]


« Japan’s decisions at history’s turning point »,  – 13 janvier 2023

Fumio Kishida PM Japon illustration

Fumio Kishida

Premier Ministre Japonais

L’une des valeurs fondatrices des BRICS est la nécessité de restructurer l’architecture politique, économique et financière mondiale pour la rendre plus équitable, plus équilibrée et plus représentative. Les pays des BRICS conviennent que les Nations unies doivent rester au centre du multilatéralisme et être réformées pour les rendre plus efficaces, plus inclusives et plus représentatives de la communauté mondiale (…)


Oral replies to questions in the National Assembly »- 9 mars 2023

Ramaphosana, Cyril illustration Président Afrique du Sud

Cyril Ramaphosana

Président de l'Afrique du Sud

Je pense que nous sommes des victimes, nous sommes traités comme des algorithmes et il est nécessaire que l’humanisme réagisse. […] Nous devons vaincre l’individualisme, qui est en train de s’emparer de l’humanité. L’humanité est née pour vivre en communauté. »


Discurso na cerimônia de posse de Dilma Roussef na Presidência do NBD » – 14 avril 2023

Lula da Silva,Luiz Inácio illustration

Luiz Inacio Lula da Silva

Président du Brésil

 

 

La modernisation à la chinoise a permis de régler de nombreux défis pour le développement de la société humaine, de briser le culte selon lequel la modernisation est synonyme de l’occidentalisation, et de créer une nouvelle forme de civilisation humaine. Elle a aussi offert aux différents pays du monde, notamment aux nombreux pays en développement, des inspirations importantes en cinq points (1). 


秦刚谈中国式现代化:打破了“现代化=西方化”的迷思, – 7 mars 2023.

Renmin Wang

Le Quotiden du Peuple


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