18 avril 1904 : Jaurès transforme l’encre en étendard
avec le journal l'Humanité
Il y a des matins ordinaires, et puis il y a le 18 avril 1904. Ce jour-là, entre le croissant beurré et la fumée des gares, un journal surgit dans les kiosques parisiens comme un manifeste en papier : L’Humanité. En une, un cri doux mais ferme : « Le journal du peuple ». Ce n’était pas un slogan. C’était une promesse, qui allait traverser plus d’un siècle d’histoire.
La France de 1904 : entre fièvre et poussière
La Belle Époque porte mal son nom pour une majorité de Français. Si les boulevards s’illuminent, l’arrière-boutique sent la suie et l’usine. Les inégalités sociales explosent. L’affaire Dreyfus a ouvert les plaies de la République, et la gauche peine à parler d’une seule voix.
Comme il était d’usage à l’époque, un numéro « zéro » avait préalablement circulé, dix jours plus tôt, pour annoncer la création du titre, en tester la maquette et mobiliser des souscripteurs. Mais c’est bien ce lundi 18 avril 1904 que L’Humanité naît officiellement, avec un premier numéro de quatre pages qui aborde tant les conditions ouvrières que la situation politique française et les tensions internationales.
Dans ce chaos idéologique, Jean Jaurès veut créer un espace où les ouvriers, les intellectuels, les syndicalistes peuvent se reconnaître. Il nomme L’Humanité ce qui devrait toujours être au cœur de la politique. Dans son éditorial inaugural, il annonce : « L’Humanité est un journal de libre discussion, mais aussi d’action socialiste. Il ne cache pas son drapeau, il l’arbore au contraire avec fierté. »
Dans le premier numéro : un journal complet et engagé
tiré à 130,000 exemplaires
L’éditorial fondateur de Jaurès pose les bases d’un « journalisme loyal et exact » au service du mouvement ouvrier, revendiquant l’indépendance financière comme garantie de liberté éditoriale.
Les luttes sociales occupent une place centrale : grèves dans le textile à Lille, Armentières et Marseille, revendications sur les salaires et la journée de 10 heures, appels à la solidarité ouvrière.
L’actualité politique est analysée avec rigueur : débats parlementaires sur l’impôt sur le revenu et les retraites ouvrières, critique des manœuvres visant à exclure les socialistes des réformes.
L’international révèle la vision pacifiste de Jaurès : analyse de la guerre russo-japonaise condamnant tous les impérialismes, situation en Autriche-Hongrie face à la montée des nationalismes.
La culture n’est pas oubliée : feuilleton d’Anatole France « Sur la pierre blanche », chronique sur « Le Penseur » de Rodin au Salon des Beaux-Arts, œuvre de George Sand.
Ce premier numéro traite également de la laïcité, du mouvement coopératif avec les succès de « La Bellevilloise », sans négliger les faits divers et les résultats sportifs, témoignant de l’ambition de créer un quotidien complet, à la fois engagé et ancré dans la réalité sociale de ses lecteurs.
Le premier numéro complet de l’Humanité sur le site Gallica
Jean Jaurès : la plume qui divise
Brillant normalien et agrégé de philosophie, Jaurès n’était pas un homme consensuel. D’abord républicain modéré avant d’évoluer vers le socialisme, il s’attirait les foudres tant de la droite nationaliste que de certains révolutionnaires qui le trouvaient trop modéré. Charles Maurras le considérait comme un traître, tandis que certains militants ouvriers le jugeaient trop intellectuel.
Pourtant, son engagement dans l’affaire Dreyfus avait révélé sa conception d’un socialisme humaniste. Jaurès avait compris que l’opinion publique se forge aussi par la presse. Il construisit donc L’Humanité comme on bâtit une barricade : avec rage, avec foi, avec méthode.
Une aventure collective aux moyens limités
Pour financer le lancement, Jaurès mobilise des soutiens prestigieux : le mathématicien Henri Poincaré, les écrivains Anatole France et Octave Mirbeau, le peintre Claude Monet. Belle liste qui masque une réalité plus prosaïque : avec un capital initial de 150,000 francs et un tirage permanent autour des 50,000 exemplaires, L’Humanité démarre modestement, loin des géants de la presse qui flirtent avec le million d’exemplaires.
Qui lit quoi en 1904 ?
Les grands journaux français de l’époque
À la naissance de L’Humanité, la presse écrite règne sur l’opinion publique. Voici les titres phares du paysage médiatique, classés par ordre de fondation :
| Nom du journal | Année de fondation | Tirage estimé (1904) | Orientation | Particularité |
|---|---|---|---|---|
| Le Figaro | 1826 (quotidien dès 1866) | ~100,000 | Libéral, bourgeois | Journal des élites intellectuelles |
| Le Petit Journal | 1863 | ~1 Million | Populaire, conservateur | Premier grand quotidien à bas prix |
| La Dépêche de Toulouse | 1870 | ~30,000 | Radical-socialiste | Journal régional, bastion jaurésien |
| La Petite République | 1876 | ~100,000 | Socialiste républicain | Journal populaire de gauche |
| La Croix | 1883 (quotidien dès 1887) | ~200, 000 | Catholique, conservateur | Porte-parole de l’Église |
| Le Matin | 1884 | ~800, 000 | Républicain modéré | Inspiré de la presse anglo-saxonne |
| L’Aurore | 1897 | ~300, 000 | Dreyfusard, progressiste | Publie « J’Accuse…! » de Zola |
L’Humanité vient combler un vide dans cet univers dominé par les intérêts bourgeois ou confessionnels. Il est le premier quotidien socialiste de grande ambition nationale.
Un journal engagé sous le feu des critiques
L’Humanité ne cache pas ses couleurs : soutien aux luttes ouvrières, promotion de la justice sociale, opposition au militarisme. Jaurès écrit avec des phrases qui coupent, mais jamais pour blesser. Il démonte les arguments des conservateurs comme on démonte une montre, pièce par pièce.
Mais cet engagement provoque des réactions virulentes. La presse nationaliste l’accuse d’être un « agent de l’Allemagne » pour ses positions pacifistes. Ces attaques culmineront tragiquement avec son assassinat en 1914 par un nationaliste exalté, Raoul Villain.
De l'idéal à la réalité : un siècle de métamorphoses
L’histoire de L’Humanité après Jaurès est celle d’un idéal confronté aux impasses idéologiques du XXe siècle. En 1920, lors du Congrès de Tours, le journal bascule : il devient l’organe du tout nouveau Parti communiste français (PCF), rompant ainsi avec l’esprit de débat ouvert et d’indépendance intellectuelle voulu par son fondateur. L’Humanité devient un outil de combat partisan, souvent soumis à la ligne du Komintern, organisation internationale qui coordonne les partis communistes sous la houlette de Moscou.
Dans les années 1930, le journal défend sans nuance les procès staliniens à Moscou, et relaie sans critique la version officielle soviétique. Il garde le silence sur les purges, la famine en Ukraine, les goulags. Durant la période du pacte germano-soviétique de 1939, L’Humanité subit des contorsions éditoriales douloureuses, justifiant des positions diplomatiques soviétiques en totale contradiction avec l’antifascisme proclamé.
Et pourtant, ce même journal entre en clandestinité sous l’Occupation, au péril de la vie de ses militants. Plusieurs d’entre eux seront fusillés pour avoir continué à faire vivre la presse résistante. À la Libération, L’Humanité retrouve son statut de grand quotidien, avec jusqu’à 400,000 exemplaires tirés en 1946. Mais le déclin s’amorce à mesure que l’influence du PCF s’effrite : crises internes, censures indirectes, démissions en série (notamment en 1956 lors de l’écrasement de la révolution hongroise par l’URSS).
Ce n’est qu’en 1994 que L’Humanité prend officiellement ses distances avec le PCF, engageant une lente réinvention. Après avoir frôlé la faillite à plusieurs reprises, le journal est sauvé en 2019 par une mobilisation populaire et associative. Il publie aujourd’hui environ 33,000 exemplaires par jour, et se réinvente autour de nouvelles luttes : écologie, précarité, antiracisme, féminisme. Le feu de Jaurès n’a pas disparu — mais il crépite autrement.
L'héritage ambigu d'un rêve de papier
L’histoire complexe de L’Humanité illustre les tensions inhérentes à la presse engagée, oscillant entre éducation populaire, outil politique et voix critique. Ses défenseurs valorisent sa capacité à porter des sujets sociaux négligés, quand ses détracteurs lui reprochent une vision parfois dogmatique.
Un journal peut-il vraiment changer le monde ? L’histoire suggère une réponse nuancée. Si l’ambition transformatrice de Jaurès s’est heurtée aux réalités économiques et aux dérives idéologiques, son héritage rappelle l’importance d’une presse capable de questionner l’ordre établi.
Ce 18 avril 1904, en fondant L’Humanité, Jaurès n’avait pas créé qu’un journal, mais un idéal de papier. Un idéal qui, malgré ses métamorphoses et ses contradictions, n’a jamais totalement disparu. L’histoire du journal dit aussi tout de la gauche française : ses élans, ses égarements, ses renaissances. Et tant que des gens liront L’Humanité, quelque part, Jaurès écrira encore.
Chonologie
1904 Avril 18 –
Publication du premier numéro du journal L’Humanité, fondé par Jean Jaurès, pour unifier les forces socialistes et donner une voix à la classe ouvrière.
1914 Juillet 31 –
Assassinat de Jean Jaurès à Paris, à la veille de la Première Guerre mondiale. Le journal perd son fondateur et son éditorialiste principal.
1920 Décembre 30 –
Lors du Congrès de Tours, L’Humanité devient officiellement l’organe du tout nouveau Parti communiste français (PCF).
1936 Juin –
Sous le Front populaire, L’Humanité atteint une influence majeure, accompagnant les grandes conquêtes sociales du gouvernement Blum.
1937 –
Le journal relaie sans critique la propagande soviétique et soutient les procès de Moscou. Il passe sous silence les purges et les crimes staliniens.
1939 Août –
Signature du pacte germano-soviétique : L’Humanité connaît de violentes contradictions internes. La ligne éditoriale se plie aux directives soviétiques, au prix de contorsions idéologiques.
1940 Juin –
Interdiction du journal par le régime de Vichy. L’Humanité entre en clandestinité et continue d’être distribué malgré les risques.
1944 Août –
À la Libération, L’Humanité reparaît au grand jour, symbole de la résistance communiste et de la presse libre retrouvée.
1979 –
Lancement de la Fête de l’Humanité sous une nouvelle formule moderne, rassemblant militants, artistes et intellectuels autour du journal.
2001 –
Création de L’Humanité Dimanche, supplément hebdomadaire destiné à renouveler le lectorat et diversifier les formats journalistiques.
2019 Février –
Le journal dépose son bilan mais est sauvé grâce à une levée de fonds populaire, marquant une nouvelle étape de transformation et d’indépendance.
2024 Avril –
Pour ses 120 ans, L’Humanité lance une série spéciale sur les luttes sociales et l’avenir de la presse engagée cherchant à rendre l’héritage de Jean Jaurès plus vivant que jamais.
Ce qu'il faut retenir
-
Dans une France fracturée, ce journal devient un instrument d’unification de la gauche socialiste, mêlant engagement militant et exigence intellectuelle.
-
Dès sa création, L’Humanité se distingue par une ligne éditoriale claire : pacifiste, anticolonialiste, progressiste, enracinée dans les idéaux de justice sociale.
-
Après la mort de Jaurès, le journal devient en 1920 l’organe officiel du Parti communiste français, tout en résistant à la clandestinité sous l’Occupation.
-
Malgré les crises successives, L’Humanité se réinvente au XXIe siècle, fidèle à son esprit originel : porter les combats de celles et ceux qu’on ne veut pas vraiment entendre.
Similaire
En savoir plus sur SAPERE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.




