BlackRock, ou la puissance au cœur des marchés.

Larry Fink, fondateur, président et directeur général de BlackRock Larry Fink
Fondateur et directeur général

Fondé en 1988 à New York par Larry Fink et sept associés, toujours dirigé par lui en 2026, BlackRock n’est pas un gouvernement de l’ombre. Ce n’est pas un complot. C’est plus discret, plus légal, et plus structurant : le premier gestionnaire d’actifs américain est devenu si central qu’aucune décision financière de grande ampleur ne peut désormais l’ignorer, dans les marchés cotés comme dans les coulisses publiques.

13,890Mds $

d’actifs sous gestion à fin mars 2026, soit l’équivalent de près de la moitié du PIB américain

BLOOMBERG · BLK:US · RAPPORT PREMIER TRIMESTRE 2026

BlackRock pèse 13,890 milliards de dollars, mais ces milliards ne sont pas les siens.

BlackRock gère ces sommes pour le compte de tiers : fonds de pension publics, banques centrales, fonds souverains, compagnies d’assurance, épargnants particuliers qui placent leur retraite. La propriété appartient aux clients, pas au gestionnaire. C’est une distinction juridique fondamentale et il faut la poser d’emblée, sous peine de glisser dans un récit complotiste qui dessert le sujet plus qu’il ne l’éclaire.

Le pouvoir ne tient pas à la propriété de ces actions. Il tient à autre chose : chaque année, dans des centaines d’assemblées générales, ce sont les équipes de BlackRock qui votent au nom de leurs clients sur les résolutions, l’élection des administrateurs, les rémunérations des dirigeants. Sa filiale iShares domine plus du tiers du marché mondial des ETF, ces fonds qui suivent automatiquement un indice boursier. Et BlackRock figure parmi les trois premiers actionnaires de la quasi-totalité des grandes entreprises américaines cotées : Apple, Microsoft, ExxonMobil, JPMorgan.

Reste à prendre la juste mesure de ce poids. Les votes suivent le plus souvent des politiques internes prudentes, et depuis 2024, BlackRock laisse à ses clients institutionnels la possibilité de voter eux-mêmes via un dispositif de vote à la carte (Voting Choice). Surtout, le gestionnaire n’est pas seul à peser : Vanguard et State Street composent avec lui ce que les marchés appellent les « trois géants », ou Big Three.

21,000Mds $

d’actifs gérés par Aladdin pour le compte de tiers, en plus des 13,890 milliards propres

BLACKROCK ALADDIN · DOCUMENT INSTITUTIONNEL · 2026

Le vrai pouvoir de BlackRock n’est pas dans ses actifs. Il est dans le logiciel qu’utilisent ses concurrents.

Aladdin est un logiciel développé en interne par BlackRock depuis les années 1990. Sa fonction : surveiller en continu un portefeuille d’investissements pour mesurer combien il pourrait perdre selon différents scénarios (krach boursier, hausse des taux d’intérêt, défaut d’un pays). Plus d’un millier de grands investisseurs l’utilisent aujourd’hui pour piloter le risque de 21,000 milliards de dollars d’actifs. C’est l’équivalent d’environ un tiers de la valeur totale des actions cotées dans le monde, observé en continu par un seul et même système.

Cette concentration interroge. Si tant d’argent passe par le même filtre, que se passe-t-il quand l’orage arrive ? La question n’est pas nouvelle : dès 2013, The Economist la formulait sans ambages. Si tous pensent avec les mêmes outils, ne risquent-ils pas de se tromper en même temps ? Aucune étude empirique n’a pour l’heure démontré qu’Aladdin générerait à lui seul un comportement de troupeau. Mais le doute, lui, ne s’est pas dissipé. Et pendant ce temps, une part croissante des revenus de BlackRock vient désormais non plus de la gestion d’argent, mais de la location de ce langage commun aux marchés.

600Mds $

d’actifs visés sur les marchés non boursiers d’ici 2030, objectif annoncé par Larry Fink

REUTERS · BLACKROCK · STRATÉGIE 2030

Pendant que le débat public se demande encore ce qu’est BlackRock, l’entreprise prend position sur les marchés de la décennie à venir.

Le champ visé est celui des marchés non cotés en Bourse, c’est-à-dire les investissements directs dans des entreprises non cotées et dans des infrastructures physiques : ports, aéroports, gazoducs, réseaux électriques. Pour s’y installer, BlackRock rachète Global Infrastructure Partners en 2024 et hérite d’un portefeuille comprenant les aéroports de Gatwick, Édimbourg et Sydney, ainsi que des gazoducs majeurs. L’année suivante, il acquiert Preqin, la base de données de référence sur les fonds d’investissement non cotés. Voilà pour la conquête. Mais ces marchés-là ne sont pas un terrain conquis : ils restent un archipel dispersé où BlackRock affronte d’autres géants (Apollo, KKR, Blackstone, Brookfield), chacun avec ses forteresses propres.

Reste à se garder du raccourci qui ferait de BlackRock un Léviathan sans rivaux. La maison se heurte à plusieurs murs. Le mur politique d’abord. Entre 2022 et 2024, neuf États américains dirigés par les Républicains ont retiré 13,3 milliards de dollars de contrats publics, pour sanctionner son discours en faveur du climat, la stratégie ESG. Arizona, Arkansas, Floride, Louisiane, Missouri, Caroline du Sud, Texas, Utah, Virginie-Occidentale : la liste n’a rien d’anecdotique, le Texas seul a retiré 8,5 milliards en mars 2024. En 2024, Larry Fink retire le terme « ESG » de sa lettre annuelle. Le mur fiduciaire ensuite : chaque dollar est géré sous mandat, et le client peut le retirer du jour au lendemain. Le mur concurrentiel enfin : Vanguard et State Street pèsent eux aussi des milliers de milliards. C’est ce qui rend le sujet rigoureux : BlackRock n’impose pas, il négocie. Mais il négocie depuis une position où chaque transaction le rend un peu plus incontournable. Le débat public français n’a jamais nommé cet entrelacement entre puissance publique et méga-gestionnaires d’actifs. C’est précisément pour cela qu’il doit l’être à voix haute.


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