Le silence comme politique
Révolution culturelle en Chine (1966-1976) : comment le Parti communiste administre la mémoire comme instrument de gouvernement
Le 16 mai 1966, le Parti communiste chinois adopte une circulaire. Quelques pages, un ton sec, une liste d’ennemis à débusquer. Le document s’appelle la « Notification du 16 mai ». Il porte la signature du Comité central. Il a été relu et approuvé par Mao Zedong lui-même. En apparence, un texte interne parmi d’autres. En réalité, l’acte de naissance d’un mécanisme que la Chine n’a jamais pu nommer, juger, ni véritablement clore.
On l’appelle la Révolution culturelle. On dit qu’elle a duré dix ans, jusqu’à la mort de Mao en 1976. On dit qu’elle a fait entre 1,7 et 2 millions de morts, qu’elle a envoyé 17 millions de jeunes à la campagne, qu’elle a fermé les universités, brûlé des bibliothèques, humilié des professeurs dans des « séances de lutte » publiques. Tout cela est vrai. Mais s’arrêter là, c’est traiter la Révolution culturelle comme un épisode. Un traumatisme d’autrefois, solide dans les archives, inoffensif dans le présent.
Ce n’est pas ce qu’elle est.
Une arme, pas un délire
Le récit habituel fait de la Révolution culturelle le produit d’une idéologie qui s’emballe : le maoïsme poussé jusqu’à son paroxysme, la folie d’un vieux dirigeant accroché au pouvoir, la jeunesse transformée en instrument d’une purification impossible. Ce récit n’est pas faux. Il est insuffisant.
Mao déclenche la Révolution culturelle en 1966 depuis une position de faiblesse. Depuis l’échec catastrophique du Grand Bond en avant, sa ligne a été mise en cause.
Ce choix produit quelque chose d’inédit : la mobilisation de masse contre l’État par le chef de l’État lui-même. Les gardes rouges ne sont pas une foule spontanée. Ils sont convoqués, outillés, légitimés par le sommet. Mao leur donne le Parti en pâture. Puis, quand ils deviennent incontrôlables, il les envoie eux-mêmes à la campagne, à partir de 1968. Le mécanisme avale ses propres servants.
En août 1966, les murs de l’Université de Pékin se couvrent de dazibaos. Un professeur n’y est plus critiqué pour ses idées : il est requalifié en « ennemi de classe ». Le langage cesse d’être un outil de description. Il devient une arme de désignation.
Ce précédent ne disparaît pas avec la fin de la décennie. Il s’inscrit dans la mémoire institutionnelle du Parti comme une possibilité réalisée, une ligne franchie une fois et donc franchissable en théorie une autre fois. Ce que la Révolution culturelle a rendu impossible, c’est que le Parti puisse à nouveau se présenter comme un appareil naturellement au service du peuple : il sait désormais qu’aucune institution en son sein n’est à l’abri d’une requalification politique venue d’en haut.
Le silence comme architecture
En 1981, le Parti communiste rend son verdict sur la Révolution culturelle. Quelques lignes dans une résolution du Comité central : une « erreur grave », principalement imputable à Mao, dont la contribution historique reste néanmoins « fondamentalement positive ». Le dossier est clos. Définitivement. On ne revient pas dessus.
Aucun procès comparable au procès de Nuremberg. Aucune commission vérité comparable à celle de l’Afrique du Sud post-apartheid. La Bande des Quatre, jugée en 1980-1981, sert de bouc émissaire commode : quatre noms, une condamnation, et le Parti se lave les mains de dix ans de violence collective. Les 17 millions de zhiqing déportés à la campagne ? Une page tournée. Les professeurs humiliés dans les cours d’école ? Des victimes sans procès, sans réparation formelle, sans reconnaissance nationale.
Ce contrôle du récit dominant n’est pas l’oubli. C’est une construction. Il faut des ressources considérables pour maintenir le non-dit sur un événement qui a concerné des dizaines de millions de personnes. Consignes données aux maisons d’édition, sujets bannis des universités, commémorations interdites, discussions censurées sur les réseaux sociaux. En 2016, pour le cinquantième anniversaire, les médias officiels sont restés muets. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a répondu en une phrase : « Le gouvernement chinois a déjà prononcé le verdict correct à ce sujet il y a très longtemps. »
Ce que le silence produit
Administrer la mémoire d’un traumatisme, c’est aussi en hériter les effets. La Chine a construit depuis 1976, et cette modernisation a été réelle. Mais le silence sur la Révolution culturelle en a été le prix politique délibéré, pas le résidu passif.
Une société qui ne peut pas nommer son trauma le porte autrement. Les survivants ont intégré une leçon que le Parti n’a jamais explicitée : se montrer trop visible, trop critique, trop indépendant peut attirer le désastre. Cette prudence ne disparaît pas avec la génération qui l’a vécue. La contrainte devient diffuse, horizontale, incorporée. On n’évite pas certains sujets par peur directe d’une sanction. On les évite parce que le coût potentiel de l’erreur est devenu incalculable.
Ce n’est pas une abstraction. C’est une expérience vécue.
Xi Jinping lui-même a été un zhiqing. Envoyé à la campagne à 16 ans dans le Shaanxi, il a passé sept ans à porter du fumier et à dormir dans une grotte. Ses biographes présentent cette période comme formatrice, l’origine de son rapport au peuple et à la nation. Mais elle a produit autre chose aussi : une conviction profonde que le chaos de la mobilisation populaire est la pire des menaces pour un État. Son régime n’est pas la Révolution culturelle. C’en est la leçon tirée : ne jamais laisser la rue décider.
Une injonction à l’oubli n’est pas un verdict
Moderniser sans juger, c’est le choix que Deng Xiaoping a fait en 1978. Un choix documenté, avec des effets institutionnels mesurables, même si d’autres voies étaient possibles. La réforme économique avait un prix politique. La résolution de 1981 en est l’acte notarié. Le silence sur 1966 n’est pas le résidu d’un traumatisme : c’est l’outil de sa prolongation.
Ce que ce choix produit comme mécanisme n’est pas une hypothèse. C’est un fait répété, daté, observable. En novembre 2021, le Parti communiste chinois adopte sa troisième résolution historique en soixante-dix ans, la première depuis 1981. La Révolution culturelle y tient en quelques lignes. Le verdict de 1981 est confirmé mot pour mot. Le dossier reste clos. Ce geste n’est pas un oubli passif : c’est un acte de gouvernement.
La violence directe des gardes rouges n’est pas revenue. Ce qui est revenu, c’est la logique : fixer les limites du pensable, transformer le passé en instrument de discipline du présent. Xi Jinping n’a pas inventé ce système. Il en est l’héritier fonctionnel. Il l’a reçu, il l’entretient, il s’en sert.
L’essentiel à retenir
Le 16 mai 1966, le Comité central du Parti communiste chinois adopte une circulaire approuvée par Mao Zedong. Ce texte déclenche officiellement la Grande Révolution culturelle prolétarienne, appelant à débusquer les « représentants de la bourgeoisie infiltrés dans le Parti ». Ce n’est pas un texte idéologique spontané : c’est un acte de reconquête du pouvoir par Mao, mis en minorité depuis l’échec du Grand Bond en avant.
Pour la première fois dans l’histoire du Parti, le chef de l’État mobilise les masses contre ses propres institutions. Les gardes rouges reçoivent mission de détruire l’appareil que Mao ne contrôle plus. Ce précédent, celui d’une mobilisation de masse retournée contre l’État par l’État lui-même, s’inscrit dans la mémoire du régime comme une possibilité réalisée, jamais effacée.
Entre 1,7 et 2 millions de morts, selon les estimations disponibles. 17 millions de jeunes déportés à la campagne entre 1968 et 1980. Les universités fermées de 1966 à 1976. Des centaines de milliers d’intellectuels, d’enseignants et de cadres humiliés, emprisonnés ou tués. Une génération entière privée de formation, dont les effets sur le capital humain chinois ont pesé jusqu’aux années 1990.
La résolution de 1981 ferme officiellement le débat : « erreur grave », responsabilité attribuée principalement à Mao, mais le dossier est clos. Aucun procès collectif, aucune commission vérité, aucune commémoration nationale. Ce silence n’est pas passif : il est activement maintenu à chaque anniversaire, sur chaque réseau social, dans chaque programme universitaire. Ce qui ne peut pas être nommé continue d’agir autrement.
Les angles morts
La Révolution culturelle possède un récit officiel. Celui que le Parti a construit à partir de 1981 : une « décennie de catastrophe », imputable à Mao et à la Bande des Quatre, définitivement condamnée, définitivement close. Ce récit est utile précisément parce qu’il empêche d’autres questions de se poser. Voici celles que le silence institutionnel protège le mieux.
La question de la responsabilité collective. En 1966, aucun membre du Comité central ne s’est opposé à la circulaire du 16 mai. En 1966-1967, des millions de Chinois ordinaires ont participé aux « séances de lutte » contre leurs voisins, leurs professeurs, leurs supérieurs. La Révolution culturelle n’a pas été imposée à une population passive : elle a mobilisé activement une fraction d’elle. Ce fait est le plus difficile à intégrer dans un récit national, et donc le plus soigneusement tu.
La question du rôle de l’armée. L’Armée populaire de libération, sous la direction de Lin Biao, a été le vecteur institutionnel de la Révolution culturelle dans ses premières années : diffusion du Petit Livre rouge, encadrement des gardes rouges, relais des directives maoïstes dans les provinces. Lin Biao meurt en 1971, dans des circonstances encore partiellement obscures, après une tentative de coup d’État présumée. Son rôle a été effacé rétrospectivement des manuels officiels. L’armée sort de la décennie sans avoir eu à rendre de comptes.
La question des archives. Les archives de la période 1966-1976 restent largement inaccessibles en Chine. Des historiens travaillent sur le sujet de manière semi-clandestine, selon les termes utilisés par la sinologue Olga Alexeeva. Les chercheurs étrangers se heurtent à des restrictions croissantes depuis les années 2010. Ce verrouillage archivistique n’est pas anecdotique : il prive l’historiographie d’une base factuelle indépendante et maintient le monopole du Parti sur le récit.
Le déclencheur officiel est une pièce de théâtre : La Destitution de Hai Rui, de Wu Han, publiée en 1961. Une critique de l’oeuvre paraît en 1965 dans un journal de Shanghai, à l’instigation de Jiang Qing, épouse de Mao. Ce prétexte culturel sert à masquer ce qui est d’abord une lutte interne au sommet du Parti : la pièce est lue comme une allégorie critique de Mao lui-même.
En janvier-février 1967, les ouvriers de Shanghai renversent l’administration locale et proclament une « Commune de Shanghai », en référence explicite à la Commune de Paris. Mao la dissout en trois semaines. Cet épisode révèle la limite du projet maoïste : la mobilisation populaire ne devait pas aller jusqu’à remettre en cause la structure du Parti lui-même.
Xi Jinping a été envoyé à la campagne à 16 ans, dans le Shaanxi, où il a vécu sept ans dans des conditions d’extrême rudesse. Cette expérience est présentée officiellement comme formatrice. Elle a aussi produit, selon ses biographes, une aversion durable pour le désordre et la mobilisation incontrôlée. Le dirigeant actuel est un enfant de la Révolution culturelle qui en a tiré la leçon opposée à celle que Mao voulait enseigner.
Depuis les années 2010, une partie de la jeunesse déclassée des provinces chinoises développe une vision nostalgique de la Révolution culturelle, période où les fils de paysans pouvaient prétendre aux mêmes postes que les fils de cadres urbains. Ce retournement n’est pas une résurgence maoïste : c’est le produit du silence. Un vide de récit que n’importe quelle narration peut occuper.
Cinq choix, cinq trajectoires
La décision de 1981 n’est pas une fatalité. D’autres régimes confrontés à un traumatisme d’État ont fait des choix différents, avec des coûts et des effets institutionnels mesurables. Ce tableau compare cinq trajectoires.
Cinq choix, cinq trajectoires
Face à un traumatisme d’État, aucun régime n’est condamné à une réponse unique. L’Allemagne a jugé. L’Afrique du Sud a organisé la parole des victimes. La Chine a verrouillé. Ces choix ne sont pas des fatalités : ce sont des décisions politiques, avec des coûts et des effets mesurables.
Sources : MacFarquhar & Schoenhals, La Révolution culturelle de Mao, Gallimard, 2009 · Bonnin, Génération perdue, EHESS, 2004 · Rapport CONADEP, Buenos Aires, 1984 · Archives TRC, Afrique du Sud, 1998 · Résolution du Comité central du PCC, 1981, réaffirmée novembre 2021. Les chiffres sur les camps vietnamiens sont estimatifs, les archives restant fermées.
Le Grand Bond en avant provoque une famine estimée entre 15 et 55 millions de morts. Mao est mis en minorité dans les instances du Parti. Liu Shaoqi et Deng Xiaoping prennent le contrôle de la politique économique. C’est le contexte direct qui rend la Révolution culturelle nécessaire aux yeux de Mao : il doit reconquérir un appareil qui lui a échappé.
A l’instigation de Jiang Qing, une critique de la pièce La Destitution de Hai Rui paraît à Shanghai. Le texte sert de détonateur culturel à une offensive politique préparée de longue date. La cible véritable n’est pas l’auteur de la pièce, Wu Han, mais les dirigeants qui l’ont protégé.
Le Comité central adopte la circulaire dite « du 16 mai », approuvée par Mao Zedong. Le texte dénonce les « représentants de la bourgeoisie infiltrés dans le Parti, le gouvernement, l’armée et les milieux culturels ». C’est l’acte de naissance officiel de la Grande Révolution culturelle prolétarienne. Liu Shaoqi et Deng Xiaoping sont dans la ligne de mire.
Mao reçoit les gardes rouges sur la place Tiananmen. Song Binbin lui remet le brassard rouge devant des centaines de milliers de jeunes. La directive « Détruire les quatre vieux » (vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes) déclenche une vague de destruction du patrimoine, des bibliothèques, des temples. Les « séances de lutte » contre les intellectuels et les cadres se multiplient dans tout le pays.
La Commune de Shanghai est proclamée par des ouvriers révolutionnaires. Mao la dissout en trois semaines : la mobilisation populaire ne doit pas aller jusqu’à contester la structure du Parti. L’armée est progressivement chargée de rétablir l’ordre dans les provinces où les factions de gardes rouges se livrent à des guerres fratricides.
La Révolution culturelle atteint son point de chaos maximum. L’incident de Wuhan, en juillet, voit des troupes de l’Armée populaire de libération affronter des gardes rouges. La Chine frôle la guerre civile. Mao comprend que le mécanisme qu’il a mis en mouvement le dépasse.
Mao lance le « Mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne ». Les gardes rouges, devenus incontrôlables, sont expédiés en zones rurales pour être « rééduqués par les paysans ». Environ 17 millions de jeunes urbains seront concernés entre 1968 et 1980. Le mécanisme avale ses propres servants.
Lin Biao, ministre de la Défense et dauphin désigné de Mao, meurt dans un crash d’avion au-dessus de la Mongolie, dans des circonstances encore partiellement obscures. L’hypothèse officielle d’une tentative de coup d’État ratée n’a jamais été pleinement documentée. Son rôle dans la Révolution culturelle est effacé rétrospectivement des manuels.
Mort de Mao Zedong. La date marque conventionnellement la fin de la Révolution culturelle, bien que les mécanismes de violence et de déportation aient commencé à s’estomper dès 1969-1971. La question de la succession et du bilan de la décennie s’ouvre immédiatement, dans un Parti traumatisé et divisé.
La Bande des Quatre, dont Jiang Qing, est arrêtée un mois après la mort de Mao. Elle servira de bouc émissaire commode pour attribuer les excès de la Révolution culturelle à quatre individus, protégeant le reste de l’appareil d’une mise en cause collective.
Le procès de la Bande des Quatre se tient à Pékin. La résolution du Comité central de juin 1981 prononce le verdict officiel sur la Révolution culturelle : « erreur grave » principalement imputable à Mao, dont la contribution historique reste « fondamentalement positive ». Le dossier est formellement clos. Le débat est interdit avant d’avoir commencé.
Les zhiqing de retour à la ville forment, avec les intellectuels victimes des campagnes anti-droitiers, la génération qui animera le « Mur de la démocratie » en 1978 et le mouvement de la place Tiananmen en 1989. La Révolution culturelle n’est pas séparable de ces deux épisodes : elle en est, à des titres différents, la matrice.
Cinquantième anniversaire de la circulaire du 16 mai. Les médias officiels chinois restent muets. Les discussions sur Weibo, le réseau social chinois, sont censurées. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères déclare : « Le gouvernement chinois a déjà prononcé le verdict correct à ce sujet il y a très longtemps. » L’anniversaire passe sans commémoration nationale.
L’histoire officielle du Parti communiste chinois, publiée pour le centenaire de sa fondation, consacre 12 pages à la Révolution culturelle dans un volume de 531 pages. Le Petit Livre rouge de Mao, pièce maîtresse et symbole de la décennie, n’y est pas mentionné. La réduction est calculée : moins de surface allouée au sujet, moins de questions posées.
Pour aller plus loin
La Révolution culturelle de Mao par Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals, Gallimard, 2009. La référence académique la plus complète disponible en français. Reconstruit les mécanismes de décision au sommet du Parti et démonte le récit de la folie spontanée.
Génération perdue. Le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine, 1968-1980 par Michel Bonnin, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2004. L’étude de référence sur les 17 millions de zhiqing. Indispensable pour comprendre la fracture générationnelle produite par la Révolution culturelle.
Mao, l’histoire inconnue par Jung Chang et Jon Halliday, Gallimard, 2006. Ouvrage contesté dans certaines de ses interprétations, mais fondé sur des témoignages de première main et des archives soviétiques. Utile comme contrepoint au récit officiel chinois.
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