Comment Macron est devenu le président des riches
Anatomie d'une image : l'ordre des réformes, les mots du président, et ce qu'ils ont fixé
Le 29 juin 2017, Emmanuel Macron inaugure Station F, dans la halle Freyssinet, une ancienne dépendance de la gare d'Austerlitz. Devant deux mille entrepreneurs, il improvise. Le lieu lui inspire une image : une gare, dit-il, est un endroit où l'on croise « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». La suite de la phrase invite précisément ces entrepreneurs à ne pas oublier ceux qui restent loin de la réussite. Personne ne retiendra la suite.
Une formule isolée se dissout d'ordinaire en quelques jours. Celle-ci arrive au moment où le gouvernement prépare la transformation de l'impôt de solidarité sur la fortune, réduit de cinq euros les aides au logement et s'apprête à relever la contribution sociale généralisée de millions de retraités. La phrase cesse alors d'être une maladresse. Elle devient la légende d'une politique.
On tient d'ordinaire l'affaire pour un accident de communication : de bonnes réformes mal expliquées, plombées par des mots malheureux. C'est l'inverse. Les décisions et les phrases se sont mutuellement enfermées, et c'est leur ordre d'arrivée, plus que leurs montants, qui a fixé une image que cinq années n'ont jamais effacée. Le premier volet de cette série traitait de l'impasse institutionnelle ; celui-ci traite de l'impasse sociale.
L'étiquette n'a d'ailleurs pas été forgée pour lui. Elle appartenait à Nicolas Sarkozy depuis 2010 et l'enquête de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Elle était disponible, éprouvée, prête à l'emploi, et elle avait déjà servi pendant la campagne de 2017. La question n'est donc pas de savoir pourquoi on l'a inventée, mais pourquoi elle a tenu sur Macron quand elle avait glissé sur François Hollande. Ce qui suit tient en une réponse : entre l'automne 2017 et l'hiver 2018, une succession de décisions immédiatement perceptibles lui a donné une cohérence politique que les mesures correctrices ultérieures ne suffiront jamais complètement à effacer.
L'ordre des décisions est un message
À l'automne 2017, deux réformes fiscales partent ensemble. L'impôt de solidarité sur la fortune devient l'impôt sur la fortune immobilièreImpôt sur la fortune immobilière, entré en vigueur au 1er janvier 2018. Il ne taxe plus que le patrimoine immobilier : actions, obligations et liquidités en sortent., et les revenus du capital passent sous un prélèvement forfaitaire uniquePrélèvement forfaitaire unique, dit flat tax, introduit au 1er janvier 2018. Il taxe la plupart des revenus du capital à 30 %, prélèvements sociaux compris, au lieu du barème progressif de l'impôt sur le revenu. de 30 %. La logique est explicite : réorienter l'épargne française vers l'investissement productif plutôt que vers la pierre.
Le calendrier, lui, dit autre chose. L'allègement fiscal est immédiat, chiffrable, encaissable dès l'année suivante. Les effets attendus sur l'emploi sont différés, incertains, invérifiables à court terme.
Le pouvoir demande aux uns de croire à des effets futurs, tandis qu'il accorde aux autres un avantage mesurable tout de suite.
Dès octobre 2017, au même moment, les aides personnalisées au logement baissent de cinq euros par mois. La somme est dérisoire pour un budget d'État. Elle ne l'est pas pour un étudiant ou un ménage modeste, où elle vaut un repas, un plein partiel, une part de facture. Les deux mesures n'ont ni la même fonction ni la même échelle. Elles arrivent le même trimestre, et l'opinion les met côte à côte.
Les retraités découvrent la réforme sur leur pension
Au 1er janvier 2018, la contribution sociale généraliséeContribution sociale généralisée. Prélèvement assis sur presque tous les revenus, y compris les pensions et les revenus du patrimoine, affecté au financement de la protection sociale. augmente de 1,7 point. En contrepartie, les cotisations salariales maladie et chômage disparaissent, soit 3,15 points de salaire brut rendus aux actifs. Le raisonnement est cohérent : élargir l'assiette du financement social pour augmenter le salaire net.
Sauf que les retraités ne paient pas de cotisations chômage. Ils subissent la hausse sans la contrepartie. Le seuil retenu, une pension de l'ordre de 1,200 euros par mois, place la majorité d'entre eux dans le champ de la mesure. Ils ne se vivent pas comme des privilégiés : ils ont cotisé, calibré un budget sur un revenu fixe, et n'ont plus de levier pour compenser. L'Insee l'établira froidement : en octobre 2018, les ménages retraités ont perdu 2 % de niveau de vie sous l'effet conjugué de la bascule fiscale et du prix des carburants, quand les ménages en emploi gagnaient 0,2 %.
Les phrases donnent une morale aux chiffres
Ces arbitrages pouvaient se défendre comme un choix économique discutable mais tenu. Une série de formules leur donne une tout autre portée. Aux « gens qui ne sont rien » s'ajoutent les « fainéants » d'Athènes en septembre 2017, les « premiers de cordée » un mois plus tard, le « pognon de dingue » de juin 2018, les « Gaulois réfractaires » de Copenhague, puis l'invitation à « traverser la rue ».
Chacune a son contexte, et plusieurs ont été tronquées. Ce contexte demeure indispensable pour juger loyalement chaque propos. Mais il n'empêche pas leur accumulation de produire un effet politique autonome. Répétées en quinze mois, elles composent l'image cohérente d'un président qui valorise le mouvement et l'effort et paraît s'impatienter devant ceux qui restent à distance de la réussite. La question n'est alors plus seulement ce qu'il a voulu dire, mais ce que la répétition a rendu crédible.
Les mesures ont fait une politique ; les phrases lui ont donné une morale.
Le carburant ne crée rien, il révèle
À l'automne 2018, la hausse programmée de la fiscalité des carburants arrive dans un paysage déjà écrit. L'objectif est climatique et défendable. Mais elle frappe des ménages dont la voiture n'est pas un choix : elle sert à travailler, à conduire les enfants, à rejoindre un médecin ou un service public éloigné. L'Insee note d'ailleurs que les effets ont été les plus défavorables dans les territoires ruraux et les petites villes.
Le 17 novembre 2018, les ronds-points se remplissent avec les Gilets jaunes. La révolte ne s'explique pas par une mesure isolée. La fiscalité des carburants fournit le déclencheur immédiat d'une contestation qui agrège pouvoir d'achat, mobilité contrainte, sentiment d'injustice fiscale et défiance envers le pouvoir. Elle vient s'inscrire dans le récit politique constitué depuis quinze mois, sans qu'on puisse réduire le mouvement à ce seul récit. Les uns ont été encouragés à investir, les autres sont invités à payer pour changer de comportement. Ce résumé est grossier. Il est devenu plus puissant que toutes les justifications gouvernementales.
Le bilan ne se réduit pas à un transfert des pauvres vers les riches. La taxe d'habitation a été supprimée pour l'immense majorité des ménages. La baisse des cotisations a bien augmenté le salaire net. La prime d'activitéComplément de revenu versé aux travailleurs modestes, créé en 2016. Sa revalorisation de décembre 2018 a représenté environ 90 euros mensuels supplémentaires au niveau du salaire minimum. a été revalorisée, le minimum vieillesse relevé de 100 euros. Le chômage est descendu autour de 8 % avant la pandémie, et le « quoi qu'il en coûte » a ensuite protégé revenus et emplois à une échelle inédite.
L'objection est solide, et elle ne dissout pas la thèse. Une politique se juge à son bilan final ; elle se comprend à ses premiers signaux. Ceux de 2017 ont installé une interprétation que les corrections ultérieures, y compris les dix milliards d'euros de décembre 2018, n'ont jamais réussi à défaire.
Reste une limite. Cet article établit comment une image s'est fixée, non ce que la politique a redistribué : le mesurer exigerait une analyse par décile et par patrimoine. Et il ne faudrait pas conclure qu'une meilleure chorégraphie aurait suffi. Le projet reposait bien sur une préférence assumée pour l'offre, l'investissement et l'attractivité du capital. Un autre calendrier aurait atténué le signal ; il n'aurait pas dissous le désaccord.
Emmanuel Macron n'est pas devenu le président des riches le jour où il a réformé l'impôt sur la fortune. Il l'est devenu quand cette décision a rencontré les cinq euros des aides au logement, la contribution des retraités et des phrases qui changeaient les gagnants en premiers de cordée et les autres en retardataires. Le pouvoir croyait présenter une politique de l'investissement et du travail. Une partie du pays a entendu une hiérarchie des mérites.
La taxe sur les carburants n'a pas créé l'accusation : elle l'a durablement fixée.
Ce qu'il faut retenir
Anatomie d'une image : l'ordre des réformes, les mots du président, et ce qu'ils ont fixé
Premier signal
La fiscalité du capital est allégée immédiatement, tandis que les bénéfices attendus pour l'emploi sont renvoyés à un avenir invérifiable. L'asymétrie n'est pas de montant, elle est de calendrier.
Erreur symbolique
Cinq euros d'aide au logement pèsent presque rien dans un budget d'État. Arrivés le même trimestre que la réforme de l'impôt sur la fortune, ils fixent une image durable des priorités du pouvoir.
Accélérateur
Six formules présidentielles en quinze mois transforment des arbitrages économiques en jugement moral. Elles rendent lisible, et donc mémorisable, ce qui n'était qu'un enchaînement technique.
Point de bascule
La fiscalité des carburants agrège les griefs antérieurs et déclenche une crise sans rapport avec son objet. Le déclencheur n'est pas la cause : il est le dernier élément d'un récit déjà écrit.
Ce que le récit dominant escamote
Macron croit-il au ruissellement ?
La question mérite mieux qu'un procès. Le président n'a jamais défendu publiquement la thèse du ruissellement automatique, selon laquelle l'enrichissement des plus fortunés profiterait mécaniquement au reste de la société. Il l'a même explicitement rejetée à plusieurs reprises. Sa doctrine est ailleurs, et elle est plus construite.
Elle tient en une chaîne. Un capital moins taxé s'investit dans les entreprises plutôt que dans la pierre. Les entreprises innovent, embauchent, exportent. L'emploi progresse, les revenus du travail augmentent, la redistribution se fait par l'activité plutôt que par le transfert. C'est une doctrine de l'offre, articulée à un pari sur la formation et l'apprentissage, dont l'inspiration doit autant aux sociaux-démocrates nordiques qu'au libéralisme anglo-saxon.
Le problème n'est donc pas la croyance, il est la structure du pari. Cette chaîne comporte quatre maillons, et chacun peut céder. Rien ne garantit qu'un capital libéré aille vers l'investissement productif plutôt que vers l'épargne financière ou la distribution de dividendes. Rien n'oblige une entreprise plus rentable à embaucher en France. Aucune contrepartie n'a été exigée en échange de l'allègement, ni en matière d'investissement, ni en matière d'emploi. Le pari repose sur la confiance dans un comportement, pas sur une obligation.
C'est cette absence de contrepartie visible qui donne à la politique l'apparence du ruissellement, alors qu'elle n'en relève pas doctrinalement. Un gouvernement qui aurait conditionné la réforme à des engagements chiffrés, ou qui l'aurait accompagnée d'un gain immédiat et lisible pour les bas revenus, aurait défendu la même doctrine avec une tout autre image.
Ce que le comité d'évaluation a mesuré
Un comité indépendant a été installé auprès de France Stratégie pour évaluer ces réformes. Son rapport final, publié en octobre 2023, permet désormais de distinguer les maillons du mécanisme. Le premier est bien établi : après l'instauration du prélèvement forfaitaire unique, les distributions de dividendes ont fortement augmenté, et cette hausse est très concentrée sur un petit nombre de foyers. Sur le maillon suivant, le résultat est beaucoup moins favorable à la démonstration initiale : les travaux n'ont détecté aucun effet significatif sur l'investissement ou les salaires des entreprises les plus exposées à la réforme, ni de réinvestissement massif des revenus supplémentaires dans de nouvelles participations. Des effets apparaissent davantage du côté des créations d'entreprises, mais leur identification causale reste délicate et leur ampleur limitée.
Le résultat n'est donc ni la preuve d'un ruissellement ni celle de son contraire. Il est plus précis : la réforme a clairement modifié la distribution des revenus du capital ; son passage vers l'investissement productif et l'emploi est beaucoup moins clairement établi.
Les jalons
De la conquête au verrouillage
Les ouvrages recommandés
Les références mobilisées pour cet épisode.
- En octobre 2018, les gains des réformes des prélèvements sociaux contrebalancés par le renchérissement du pétrole, Anne-Lise Biotteau et Laurence Rioux, Insee Focus n° 149, mars 2019
- Les personnes les plus aisées sont celles qui bénéficient le plus des mesures socio-fiscales mises en œuvre en 2018, Insee, France, portrait social, édition 2019
- Effets des réformes 2018 de la fiscalité du capital des ménages sur les inégalités de niveau de vie en France, Insee, document de travail F2020-01
- Comité d'évaluation des réformes de la fiscalité du capital, rapport final, France Stratégie, octobre 2023Quatrième et dernier rapport du comité. Source du paragraphe des Coulisses sur les effets des réformes de 2018.
- Le Traître et le Néant, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Fayard, 2021
- Le Peuple des ronds-points, Florence Aubenas, Éditions de l'Olivier, 2019
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