Le macronisme, anatomie d'une méthode · Épisode 3 sur 4
L'Europe qu'il n'a pas réussi à entraîner
Le diagnostic était juste. La coalition n'a jamais existé.
Le 26 septembre 2017↗, quatre mois après son élection, Emmanuel Macron entre dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne avec un programme européen presque achevé. Défense commune, budget de la zone euro, harmonisation fiscale, universités européennes, souveraineté numérique. Ce n'est pas une liste d'ajustements, c'est une refondation. Aucun partenaire n'a été consulté sur l'architecture d'ensemble.
Le 8 juin 2026, neuf ans plus tard, Paris et Berlin renoncent au SCAF, l'avion de combat commun qui devait être le vaisseau amiral de la souveraineté européenne. Entre les deux dates, l'Union a mutualisé de la dette, découvert la politique industrielle et engagé son réarmement. Le vocabulaire français a gagné. Le projet français a échoué.
La contradiction n'est qu'apparente : c'est une seule et même mécanique. Le président a traité l'Europe comme il avait traité la France : par le discours fondateur, la vitesse et l'incarnation. Or l'Europe ne se conquiert pas. Elle se coalise.
Le diagnostic, et son étrange validation
L'intuition initiale a résisté à tout. Aucun État européen ne peut plus, seul, défendre son territoire, réguler les plateformes numériques, sécuriser ses chaînes industrielles ou traiter d'égal à égal avec Washington et Pékin. La souveraineté européenne n'efface donc pas les nations : elle leur rend une capacité d'action perdue.
Les crises ont ensuite fait ce que les discours n'obtenaient pas. Trois fois en cinq ans, l'Union a franchi un seuil que Paris réclamait depuis 2017, jusqu'à faire de l'autonomie stratégique un mot de Bruxelles. Trois fois, le déclencheur est venu d'ailleurs.
L'architecture avant la coalition
La méthode est celle de 2017 en France : nommer la crise, opposer deux camps, livrer une architecture complète avant que quiconque soit prêt à la porter. Elle produit un effet immédiat sur la presse internationale, un effet retard sur les chancelleries. Berlin temporise. Les pays du Nord refusent les transferts budgétaires. L'Europe centrale entend « souveraineté européenne » et redoute une tutelle. Varsovie et les capitales baltes se méfient de tout ce qui pourrait desserrer le lien américain.
Le SCAF n'est pas le seul dossier à finir ainsi. La taxe européenne sur les services numériques, lancée sur initiative française, s'était heurtée dès 2018 au veto de l'Irlande, du Luxembourg, du Danemark et de la Suède, que l'unanimité fiscale rendait décisif. La France vota seule sa propre taxe en juillet 2019. Le discours de la Sorbonne posait d'ailleurs la question lui-même, à propos de la taxe sur les transactions financières qu'il proposait de relancer : « Pourquoi à chaque fois ces initiatives se traduisent-elles par un échec ? » Neuf ans plus tard, ni cette taxe ni la taxe numérique n'existent à l'échelle européenne. Proposer, échouer à réunir, agir seul : la séquence était écrite dans le texte fondateur.
Certaines sorties aggravent le malentendu. La formule sur la mort cérébrale de l'Alliance atlantique, en novembre 2019, ouvre un débat utile et effraie ceux qui vivent sous la menace russe. L'appel à ne pas humilier la Russie, en 2022, confirme aux Européens de l'Est qu'ils avaient raison de se méfier. Le président parle à l'Europe comme à une nation disponible ; elle est une négociation permanente entre vingt-sept histoires nationales.
Le prix de la crédibilité française
Il faut ici retourner la question vers Paris. Entraîner suppose d'être suivable. Or la France demande de la solidarité européenne sans tenir ses propres engagements budgétaires : son déficit reste à 5 % du produit intérieur brut en 2026, et son instabilité parlementaire depuis 2024 lui interdit de garantir la moindre trajectoire pluriannuelle. Un partenaire qui ignore quel gouvernement français signera le prochain budget hésite à s'engager sur quinze ans.
Le 2 mars 2026, à l'Île Longue, le président propose une dissuasion avancée et rompt avec la stricte suffisance en augmentant le nombre de têtes. Huit États acceptent d'y participer dès l'annonce, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark, rejoints par la Norvège le 27 mai. Paris et Berlin créent un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau. Voilà donc une coalition, et elle est large.
Il faut pourtant lire ce qu'elle contient. Le président a posé lui-même la limite, en des termes sans ambiguïté : aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. Neuf partenaires ont accepté une garantie qui ne se partage pas. Ce pouvoir rassemble quand la France conduit seule, et il échoue dès qu'il faut partager.
Le SCAF, ou la coalition qui n'a jamais existé
Lancé politiquement en juillet 2017 sur un partage à parts égales entre la France et l'Allemagne, l'Espagne rejoignant ensuite, le programme devait coûter près de 100 milliards d'euros. Il est mort le 8 juin 2026, non d'un obstacle technique, mais d'une incapacité à décider qui commande. Dassault voulait l'autorité de conception, Airbus un partage équilibré, et surtout Paris, Berlin et Madrid ne voulaient pas le même avion. Aucun des trois États n'a su piloter ses industriels.
La ministre espagnole de la Défense a résumé le désastre : les intérêts industriels ont primé sur la sécurité européenne. Il faut se garder d'en faire une preuve. Gouvernance, propriété intellectuelle et partage des tâches sont les difficultés ordinaires de ce type de programme, et beaucoup y ont échoué sans qu'aucune méthode présidentielle soit en cause. Le SCAF n'établit donc rien à lui seul. Il illustre, et il date. Un mois plus tard, le 13 juillet 2026, le président annonce 36 milliards d'euros supplémentaires pour la défense française et regrette publiquement l'échec du SCAF. Les deux annonces disent la même chose : le réarmement national avance, la mutualisation recule.
Aucun président français ne peut entraîner seul vingt-six partenaires aux intérêts divergents. Berlin, La Haye, Varsovie et Budapest poursuivent des stratégies propres, façonnées par des géographies et des mémoires que Paris ne commande pas. Reprocher à Emmanuel Macron de n'avoir pas réalisé son programme européen revient à lui prêter un pouvoir qu'aucun titulaire de sa fonction n'a jamais détenu.
L'objection est fondée, et elle désigne exactement la limite de la méthode. Une politique européenne ne se mesure pas à la qualité d'une vision, mais au nombre de partenaires prêts à en payer le prix. Une proposition qui n'est pas précédée d'une coalition reste un discours français adressé à l'Europe.
Un verdict global serait paresseux. Trois critères se distinguent, et ils ne se soldent pas de la même manière.
L'exception nucléaire de 2026 en dit long sur la condition du succès : elle est venue quand il n'y avait rien à céder.
Emmanuel Macron n'a pas inventé le déclin relatif de l'Europe. Il l'a nommé plus tôt et plus clairement que la plupart, et il a vu venir le marché prospère protégé par d'autres, équipé par d'autres, réglementant des technologies conçues ailleurs. Son erreur n'est pas le diagnostic. C'est d'avoir cru qu'une vision suffisamment bien formulée finirait par produire la volonté commune qui lui manquait. Les divergences entre Paris, Berlin, La Haye et Varsovie portaient sur la dette, la Russie, le nucléaire et l'Alliance. Aucune méthode ne les aurait effacées ; une autre aurait pu les rendre négociables. Il avait compris qu'aucune nation européenne ne pouvait plus être souveraine seule ; il a moins bien compris qu'aucune ne partagerait sa souveraineté sans avoir participé à la fabrication du projet.
Diagnostic
Aucun État européen ne dispose plus seul de la puissance nécessaire face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie. L'intuition de 2017 a résisté à toutes les crises qui ont suivi.
Méthode
Livrer une architecture complète avant d'avoir constitué la coalition capable de la porter. Ce qui gagnait une campagne présidentielle française devient un handicap à vingt-sept.
Le bilan en trois critères
Mettre à l'agenda : réussi. Convertir en doctrine : réussi. Construire une coalition que plusieurs États poursuivent sans impulsion française : échoué. Et les avancées obtenues, dette commune, Versailles, réarmement, l'ont été sous la contrainte de chocs extérieurs.
La condition du succès
Neuf partenaires en trois mois pour la dissuasion avancée, où la décision reste française. Aucun pour le SCAF, où il fallait céder le commandement. Ce pouvoir rassemble quand la France conduit seule.
Pourquoi l'Allemagne n'a pas suivi
Le récit français attribue volontiers l'inertie allemande à un manque d'audace. L'explication est commode et fausse. Berlin avait quatre raisons, et elles se tenaient entre elles.
Friedrich Merz, arrivé en 2025 avec un réarmement massif, marque une rupture réelle avec cette séquence. Son premier acte européen d'ampleur aura pourtant été de solder le SCAF avec Paris.
Le miroir français
Reste une part de responsabilité rarement assumée à Paris. La France a réclamé une solidarité budgétaire européenne tout en dépassant durablement ses propres engagements de déficit. Elle a promu une préférence industrielle européenne tout en défendant fermement les intérêts de ses champions nationaux, jusque dans le SCAF, où sa demande d'autorité de conception a fait partie du blocage. Un partenaire qui exige la mutualisation et refuse le partage n'entraîne personne.
Discours de la Pnyx, à Athènes. La refondation européenne est annoncée depuis le lieu symbolique de la démocratie, avant toute concertation avec les partenaires.
Discours de la Sorbonne↗. Une architecture européenne complète est livrée en une fois. Le vocabulaire s'imposera ; la méthode fixera aussi la difficulté à venir.
Déclaration de Meseberg avec Angela Merkel. Un budget de la zone euro est évoqué, sans montant contraignant. Les pays du Nord le videront de sa substance.
La mort cérébrale de l'Alliance atlantique est diagnostiquée dans un entretien à la presse britannique. Le débat est ouvert, la confiance des Européens de l'Est entamée.
Accord sur un plan de relance de 750 milliards d'euros financé par une dette commune. La rupture est obtenue par la pandémie, non par la persuasion.
Invasion de l'Ukraine. Le retour de la guerre valide le diagnostic et invalide l'équidistance : la sécurité du continent dépend des capacités américaines.
Sommet de Versailles. Énergie, semi-conducteurs, matières premières, médicaments : la réduction des dépendances devient une doctrine partagée.
Au retour de Pékin, les propos sur le refus du suivisme à l'égard de Washington provoquent une crise de confiance transatlantique et divisent les capitales européennes.
Second discours de la Sorbonne. L'Europe y est déclarée mortelle. L'avertissement est entendu, la méthode reste la même : une architecture livrée avant la coalition.
Lancement d'un effort de réarmement européen pouvant mobiliser jusqu'à 800 milliards d'euros, et réunion à Paris de la coalition des volontaires pour l'Ukraine.
À l'Île Longue, la dissuasion avancée étend la portée européenne de l'arme nucléaire française. Huit États y adhèrent aussitôt, la Norvège le 27 mai. Mais la décision d'emploi reste française, sans partage ni structure commune.
Paris et Berlin abandonnent l'avion de combat commun du SCAF. Ni rupture technologique, ni arbitrage budgétaire : une incapacité à décider qui commande.
Dernier discours aux armées : 36 milliards d'euros supplémentaires pour 2026-2030, et le regret assumé de l'échec du SCAF. Le réarmement national avance, la mutualisation recule.
Pour aller plus loin
- SCAF : un échec dommageable pour la coopération industrielle de défense et pour l'Europe, Jean-Pierre Maulny, IRIS, 9 juin 2026
- SCAF : sortir de l'impasse, IRIS, 13 juillet 2026
- La dissuasion nucléaire française à l'épreuve d'un nouvel ordre européen. Analyse du discours présidentiel du 2 mars 2026, Héloïse Fayet, Briefings de l'Ifri, 2 avril 2026
- Réarmer l'Europe : relever le défi de l'intégration économique et de l'innovation, Les notes du Conseil d'analyse économique n° 88, mars 2026
- Initiative pour l'Europe, discours pour une Europe souveraine, unie, démocratique, Emmanuel Macron, Sorbonne, 26 septembre 2017, texte intégral sur elysee.fr
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