L'Europe qu'il n'a pas réussi à entraîner
Durablement, du moins.
Le 26 septembre 2017↗, quatre mois après son élection, Emmanuel Macron entre dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne avec un programme européen presque achevé. Défense commune, budget de la zone euro, harmonisation fiscale, universités européennes, souveraineté numérique. Ce n'est pas une liste d'ajustements, c'est une refondation. L'architecture d'ensemble est présentée publiquement avant qu'une coalition européenne ait été constituée pour la porter.
Le 8 juin 2026, neuf ans plus tard, le pilier central du SCAFSystème de combat aérien du futur. Programme franco-allemand lancé en 2017, rejoint par l'Espagne. Son pilier avion, le chasseur de nouvelle génération, est abandonné en juin 2026 ; la connectivité, le cloud de combat et la motorisation se poursuivent., l'avion de combat de nouvelle génération, est abandonné. D'autres briques de coopération restent poursuivies. Entre les deux dates, l'Union a pourtant mutualisé une dette exceptionnelle, développé une politique industrielle et engagé un réarmement massif. Une partie du vocabulaire français a donc gagné sans que l'architecture de 2017 soit adoptée en bloc.
La contradiction n'est qu'apparente. Emmanuel Macron a davantage réussi à faire adopter des diagnostics qu'à imposer l'organisation institutionnelle qu'il leur associait. Et lorsqu'une décision européenne majeure a été obtenue, elle a presque toujours reposé sur ce que le discours inaugural mettait le moins en scène : un partenaire, une coalition, ou une crise réduisant l'espace du désaccord.
L'Europe ne se conquiert pas. Elle se coalise.
Le diagnostic, et son étrange validation
L'intuition initiale a résisté à tout. Aucun État européen ne peut plus, seul, défendre son territoire, réguler les plateformes numériques, sécuriser ses chaînes industrielles ou traiter d'égal à égal avec Washington et Pékin. La souveraineté européenne n'efface donc pas les nations : elle leur rend une capacité d'action perdue.
Les crises ont ensuite fait ce que les discours n'obtenaient pas. Trois fois en cinq ans, l'Union a franchi un seuil que Paris réclamait depuis 2017, jusqu'à faire de l'autonomie stratégiqueCapacité d'un ensemble politique à décider et à agir sans dépendre d'un tiers pour ses approvisionnements critiques, ses technologies ou sa sécurité. Notion promue par Paris depuis 2017, longtemps contestée par les capitales atlantistes. un mot de Bruxelles. Trois fois, le déclencheur est venu d'ailleurs, et trois fois une coalition a transformé l'ouverture en décision.
Les crises créent chaque fois une fenêtre politique que les propositions antérieures n'avaient pas suffi à ouvrir. Mais le choc ne produit pas seul la décision : en 2020, la pandémie rend possible la rupture, et le compromis franco-allemand du 18 mai la transforme en proposition européenne. La crise réduit l'espace du désaccord ; la coalition transforme l'ouverture en décision. Les 800 milliards de 2025 ne sont pas un budget européen : environ 650 relèvent d'une capacité potentielle de dépenses nationales ouverte par l'assouplissement des règles budgétaires, auxquels s'ajoutent jusqu'à 150 milliards de prêts européens par l'instrument SAFE.
L'architecture avant la coalition
La méthode est celle de 2017 en France : nommer la crise, opposer deux camps, livrer une architecture complète avant que quiconque soit prêt à la porter. Elle produit un effet immédiat sur la presse internationale, un effet retard sur les chancelleries. Berlin temporise. Les pays du Nord refusent les transferts budgétaires. L'Europe centrale entend « souveraineté européenne » et redoute une tutelle. Varsovie et les capitales baltes se méfient de tout ce qui pourrait desserrer le lien américain.
Le SCAF n'est pas le seul dossier à finir ainsi. La taxe européenne sur les services numériques, lancée sur initiative française, s'était heurtée dès 2018 au veto de l'Irlande, du Luxembourg, du Danemark et de la Suède, que l'unanimité fiscale rendait décisif. La France vota seule sa propre taxe en juillet 2019. Le discours de la Sorbonne posait d'ailleurs la question lui-même, à propos de la taxe sur les transactions financières qu'il proposait de relancer : « Pourquoi à chaque fois ces initiatives se traduisent-elles par un échec ? » Neuf ans plus tard, ni cette taxe ni la taxe numérique n'existent à l'échelle européenne. Proposer, échouer à réunir, agir seul : la séquence était écrite dans le texte fondateur.
Certaines sorties aggravent le malentendu. La formule sur la mort cérébrale de l'Alliance atlantique, en novembre 2019, ouvre un débat utile et effraie ceux qui vivent sous la menace russe. L'appel à ne pas humilier la Russie, en 2022, confirme aux Européens de l'Est qu'ils avaient raison de se méfier.
Le président parle à l'Europe comme à une nation disponible ; elle est une négociation permanente entre vingt-sept histoires nationales.
Le prix de la crédibilité française
Il faut ici retourner la question vers Paris. Entraîner suppose d'être suivable. Or la France demande de la solidarité européenne sans tenir ses propres engagements budgétaires : son déficit reste à 5 % du produit intérieur brut en 2026, et son instabilité parlementaire depuis 2024 lui interdit de garantir la moindre trajectoire pluriannuelle. Un partenaire qui ignore quel gouvernement français signera le prochain budget hésite à s'engager sur quinze ans.
Le 2 mars 2026, à l'Île Longue, le président propose une dissuasion avancéeConcept présenté le 2 mars 2026 : participation d'alliés européens aux exercices nucléaires français, appui conventionnel, signalement au-delà des frontières, prépositionnement possible de moyens, sans partage de la décision d'emploi. et rompt avec la stricte suffisance en augmentant le nombre de têtes. Huit États acceptent d'y participer dès l'annonce, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark, rejoints par la Norvège le 27 mai. Paris et Berlin créent un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau. Voilà donc une coalition, et elle est large.
Il faut pourtant lire ce qu'elle contient. Le président pose lui-même une limite sans ambiguïté : aucun partage de la décision ultime, de sa planification ni de sa mise en œuvre. Les partenaires participent au dialogue stratégique, aux exercices et à certaines capacités conventionnelles ; la décision nucléaire demeure française. Le contraste avec le SCAF suggère une difficulté plus précise qu'une incapacité générale à coaliser : la France rassemble plus facilement lorsqu'elle étend une capacité qu'elle maîtrise déjà que lorsqu'elle doit en construire une avec ses partenaires, avec le partage industriel, technologique et décisionnel que cela suppose. Deux cas ne font pas une loi ; le SCAF en est le test le plus sévère.
Ce pouvoir rassemble quand il étend ce qu'il maîtrise, et bute quand il faut construire à plusieurs.
Le même pouvoir, deux dossiers, deux issues. La variable n'est ni le budget ni l'intérêt commun : c'est le partage du commandement.
Le SCAF, ou la mutualisation impossible
Lancé politiquement en 2017 par la France et l'Allemagne, puis rejoint par l'Espagne, le SCAF devait devenir l'un des principaux programmes industriels de défense européens. En juin 2026, son pilier central est abandonné après l'échec de la conciliation entre partenaires et industriels, Dassault réclamant l'autorité de conception et Airbus un partage équilibré. L'échec ne se réduit pas à une question technique : besoins opérationnels différents, propriété intellectuelle, gouvernance industrielle, répartition des tâches et maîtrise d'œuvre s'y mêlent. Le partage du commandement en est une dimension importante, pas la seule.
La ministre espagnole de la Défense a résumé le désastre : les intérêts industriels ont primé sur la sécurité européenne. Le SCAF n'établit donc rien à lui seul : beaucoup de programmes de ce type ont échoué sans qu'aucune méthode présidentielle soit en cause. Il illustre une difficulté, il ne la démontre pas. Un mois plus tard, le 13 juillet 2026, le président annonce 36 milliards d'euros supplémentaires pour la défense française et regrette publiquement l'échec du SCAF. Les deux annonces disent la même chose : le réarmement national avance, la mutualisation recule.
Aucun président français ne peut entraîner seul vingt-six partenaires aux intérêts divergents. Berlin, La Haye, Varsovie et Budapest poursuivent des stratégies propres, façonnées par des géographies et des mémoires que Paris ne commande pas. Reprocher à Emmanuel Macron de n'avoir pas réalisé son programme européen revient à lui prêter un pouvoir qu'aucun titulaire de sa fonction n'a jamais détenu.
L'objection est fondée, et elle désigne exactement la limite de la méthode. Une politique européenne ne se mesure pas à la qualité d'une vision, mais au nombre de partenaires prêts à en payer le prix. Une proposition qui n'est pas précédée d'une coalition reste un discours français adressé à l'Europe.
Un verdict global serait paresseux. Quatre critères se distinguent, et ils ne se soldent pas de la même manière.
Le seul échec net porte sur le dernier critère. Trois cas le documentent : le SCAF, la fiscalité européenne et les ambitions budgétaires. Chacun exigeait un partage durable de coûts, d'intérêts industriels ou de pouvoir de décision.
Son bilan est donc moins simple qu'un échec d'entraînement. Il a construit des coalitions chaque fois qu'un partenaire majeur acceptait d'en partager l'initiative : avec l'Allemagne en 2020, avec le Royaume-Uni sur l'Ukraine, avec huit puis neuf alliés sur la dissuasion avancée. La difficulté apparaît lorsque coopérer signifie partager durablement une souveraineté, un budget, une industrie ou un commandement.
Emmanuel Macron n'a pas inventé le déclin relatif de l'Europe. Il l'a nommé plus tôt et plus systématiquement que beaucoup de ses partenaires : dépendance militaire, dépendances industrielles et technologiques, vulnérabilité énergétique, fragmentation des marchés. La leçon n'est donc pas qu'il aurait échoué à entraîner l'Europe, mais qu'il a mieux réussi à européaniser ses diagnostics qu'à faire construire en commun les instruments de souveraineté censés y répondre. Les crises ont créé la nécessité, les coalitions ont parfois permis la décision. La mutualisation reste le point faible.
Il avait compris qu'aucune nation européenne ne pouvait plus être souveraine seule ; l'expérience lui aura appris qu'aucune ne partage durablement sa souveraineté sans participer à la fabrication du projet.
Ce qu'il faut retenir
Le diagnostic était juste. La coalition n'a jamais existé.
Diagnostic
Aucun État européen ne dispose plus seul de la puissance nécessaire face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie. L'intuition de 2017 a résisté à toutes les crises qui ont suivi.
Méthode
Livrer une architecture complète avant d'avoir constitué la coalition capable de la porter. Ce qui gagnait une campagne présidentielle française devient un handicap à vingt-sept.
Le bilan en trois critères
Mettre à l'agenda : réussi. Transformer en décisions : partiel. Construire des coalitions : réussi par intermittence, avec Berlin en 2020, Londres sur l'Ukraine, huit puis neuf alliés en 2026.
Le point faible
Mutualiser durablement une souveraineté, un budget, une industrie ou un commandement. Le SCAF en est l'exemple le plus spectaculaire : la France étend plus facilement ce qu'elle maîtrise qu'elle ne construit à plusieurs.
Ce que le récit dominant escamote
Pourquoi l'Allemagne n'a pas suivi
Le récit français attribue volontiers l'inertie allemande à un manque d'audace. L'explication est commode et fausse. Berlin avait quatre raisons, et elles se tenaient entre elles.
La troisième est la plus lourde : elle explique pourquoi la formule sur la mort cérébrale de l'Alliance a été reçue outre-Rhin comme une menace et non comme un diagnostic.
Friedrich Merz, arrivé en 2025 avec un réarmement massif, marque une rupture réelle avec cette séquence. Son premier acte européen d'ampleur aura pourtant été de solder le SCAF avec Paris.
Le miroir français
Reste une part de responsabilité rarement assumée à Paris. La France a réclamé une solidarité budgétaire européenne tout en dépassant durablement ses propres engagements de déficit. Elle a promu une préférence industrielle européenne tout en défendant fermement les intérêts de ses champions nationaux, jusque dans le SCAF, où sa demande d'autorité de conception a fait partie du blocage. Un partenaire qui exige la mutualisation et refuse le partage n'entraîne personne.
Les jalons
De la conquête au verrouillage
Les ouvrages recommandés
Les références mobilisées pour cet épisode.
- SCAF : un échec dommageable pour la coopération industrielle de défense et pour l'Europe, Jean-Pierre Maulny, IRIS, 9 juin 2026
- SCAF : sortir de l'impasse, IRIS, 13 juillet 2026
- La dissuasion nucléaire française à l'épreuve d'un nouvel ordre européen. Analyse du discours présidentiel du 2 mars 2026, Héloïse Fayet, Briefings de l'Ifri, 2 avril 2026
- Réarmer l'Europe : relever le défi de l'intégration économique et de l'innovation, Les notes du Conseil d'analyse économique n° 88, mars 2026
- Initiative pour l'Europe, discours pour une Europe souveraine, unie, démocratique, Emmanuel Macron, Sorbonne, 26 septembre 2017, texte intégral sur elysee.fr
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