Jaffa 1799 : un massacre au cœur de la légende napoléonienne
Le soleil se lève sur les remparts de Jaffa. Il fait déjà chaud. Les mouettes tournent au-dessus du port comme si rien ne se passait. Et pourtant, ce matin du 7 mars 1799, un épisode est en train de se nouer qui deviendra l’un des plus controversés de la carrière de Bonaparte.
Aux portes de la Syrie
Pour comprendre Jaffa, il faut d’abord comprendre le vertige d’une armée qui se sait loin de tout. Loin de Paris, loin de la Méditerranée verrouillée depuis Aboukir, loin des certitudes qui avaient accompagné le départ en fanfare de Toulon, en mai 1798.
La campagne d’Égypte était née d’un rêve aussi grandiose que fragile : frapper l’Empire britannique à la gorge en coupant la route des Indes, porter la Révolution jusqu’au Nil, peut-être au-delà. Bonaparte avait embarqué 38,000 hommes, des savants, une bibliothèque entière. Il voulait conquérir et civiliser. La réalité fut autre. La chaleur, la dysenterie, la résistance des Mamelouks avaient déjà entamé l’élan. Le mirage oriental virait au cauchemar.
Et voilà que Bonaparte décide de pousser vers la Syrie ottomane. L’objectif est Saint-Jean-d’Acre. Sur cette route côtière, Jaffa verrouille le passage comme un verrou. Port fortifié, garnison ottomane déterminée, gouverneur inflexible. Le siège commence le 3 mars 1799.
Bonaparte envoie ses émissaires pour proposer une reddition. La garnison répond en les décapitant et en exhibant leurs têtes sur les remparts. C’est un geste codé, dans les deux sens : une provocation, et une condamnation. Le ton est donné. L’artillerie française entre en action. Quatre jours plus tard, les brèches sont ouvertes. Le 7 mars, les soldats s’y engouffrent. Le général du génie Caffarelli, qui avait dirigé les travaux d’approche ayant permis d’ouvrir les brèches, est blessé durant l’assaut. Il mourra de ses blessures quelques semaines plus tard devant Acre : comme si Jaffa réclamait aussi ses vainqueurs.
Deux jours de feu et de sang
Ce qui suit ressemble moins à une bataille qu’à une mise à mort. Les combats de rues sont d’une violence inouïe. Les Français, exténués et enragés par la mort de leurs émissaires, ne font pas de quartier lors de l’investissement final.
L’assaut et le sac de la ville
Le 7 mars les brèches sont forcées et la ville est livrée au pillage pendant une journée entière. Des témoignages français évoquent des soldats commettant toutes sortes d’atrocités : les civils ne sont pas épargnés. Dans le chaos des combats, la discipline s’effondre et les cris des assiégés se mêlent au fracas de l’artillerie française qui a fini par briser les défenses.
Le dilemme des captifs
Environ 3,000 à 4,000 hommes retranchés dans les caravansérailsÉtablissements situés le long des routes de commerce en Orient, servant d’abri aux caravanes de marchands et à leurs bêtes. se rendent contre la promesse d’avoir la vie sauve. Les estimations varient selon les auteurs de 2,440 à plus de 4,100 prisonniers. Bonaparte se heurte alors à une équation logistique insoluble : il ne peut ni nourrir, ni garder, ni libérer ces hommes sans compromettre sa marche vers Djezzar PachaGouverneur ottoman de la province d’Acre surnommé le Boucher pour sa cruauté, principal adversaire de Bonaparte en Syrie. devant Acre. Invoquant une rupture de parole de certains captifs, Bonaparte reconnaît des hommes déjà capturés à El-Arich et relâchés sur parole : qui ont repris les armes. Dans le droit de la guerre tel que le conçoit le XVIIIe siècle, un parjure perd la protection accordée aux combattants capturés. L’argument est juridiquement recevable pour ses contemporains. Il lui permet aussi d’ignorer la promesse que ses propres officiers viennent de donner aux autres. Il ordonne l’exécution de masse. Les 10 et 11 mars les prisonniers sont conduits sur les plages au sud de la ville pour y être fusillés ou achevés à la baïonnette.
Le général Kléber juge l’acte inutile et barbare. C’est une voix française qui dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Des recherches et témoignages ultérieurs évoquent l’existence de vastes fosses communes situées dans les sables de Jaffa, portant la trace indélébile de cette exécution.
La peste au milieu des cadavres
Jaffa, c’est aussi une épidémie. La peste bubonique s’est déclarée dans les rangs français avant même la prise de la ville. Elle s’y répand ensuite avec une logique implacable, emportant plus de 1,500 soldats sur une armée d’environ 13,000 hommes. Un taux de pertes qui pèsera lourd dans l’échec final de la campagne de Syrie.
C’est dans ce contexte : les plages encore souillées, la peste galopante, l’armée titubante : que Bonaparte effectue sa visite à l’hôpital des pestiférés, le 11 mars. Il s’avance au milieu des malades, touche les bubons de certains d’entre eux, cherche à dissiper la panique. Le geste est courageux, ou calculé, probablement les deux à la fois.
Plusieurs officiers français mentionnent dans leurs mémoires un ordre de Bonaparte : administrer de l’opium aux pestiférés jugés intransportables, pour ne pas les laisser aux mains des Ottomans. Le chirurgien en chef René-Nicolas Desgenettes aurait opposé un refus net, au nom de son serment médical, déclarant que son métier était de guérir et non de tuer. D’autres témoins contestent jusqu’à l’existence même de cet ordre. L’historiographie reste divisée, les sources primaires contradictoires, et aucune preuve documentaire directe n’a été établie. Ce qui est certain : la question fut posée, ce qui dit à lui seul quelque chose sur la nature des décisions prises dans ces journées de mars 1799.
De la boucherie au mythe
Il sera immortalisé en 1804 par le peintre Antoine-Jean Gros (1771-1835) dans un tableau monumental : commandé pour répondre à deux fronts à la fois : contrer les récits britanniques sur le massacre des prisonniers, et étouffer les rumeurs persistantes d’empoisonnement des pestiférés. Tuer deux scandales avec une seule toile. Mais la toile fait plus que dissimuler. Elle construit. Bonaparte y apparaît lumineux, presque christique, tendant la main vers la souffrance : renvoyant au très ancien pouvoir thaumaturgique des rois de France qui guérissaient les écrouelles par le seul toucher. Ce n’est pas seulement cacher Jaffa. C’est fabriquer un héros sacré, légitimer un pouvoir naissant par l’image du chef qui brave la contagion là où ses soldats tremblent.
Elle ne montre pas les plages. L’historien Juan Cole y voit Bonaparte se débarrassant du « frein d’une civilisation gênante ». Certains lisent Jaffa comme un avant-goût des violences coloniales du XIXe siècle. D’autres rappellent que les massacres de prisonniers n’étaient pas inconnus dans les guerres européennes de l’époque. Le débat reste ouvert.
Chateaubriand, contemporain et adversaire lucide, relèvera le paradoxe avec une ironie cinglante : comment le même homme peut-il être accusé d’avoir empoisonné ses pestiférés et célébré pour les avoir tendrement touchés ? La contradiction ne le gêne pas. Elle est précisément le but. Cette mise en scène mémorielle résume à elle seule le génie communicationnel de Napoléon : choisir ce qu’on éclaire, transformer une catastrophe morale en geste de grandeur.
L’histoire retiendra que la campagne de Syrie fut un échec. Bonaparte buta sur Saint-Jean-d’Acre, repartit vers l’Égypte en mai 1799, puis rentra en France à l’automne pour orchestrer le 18 Brumaire avec l’aplomb de celui qui sait que les victoires effacent les défaites dans l’esprit des contemporains. Mais Jaffa reste. Le massacre des prisonniers n’a jamais été jugé. Bonaparte n’en a jamais répondu. Il en a nié certains aspects, habillé les autres en nécessité militaire absolue.
Ce qui s’est passé sur ces plages en mars 1799 pose une question que deux siècles n’ont pas tranchée : à quel moment la décision prise dans l’urgence bascule-t-elle de la nécessité militaire vers le crime de guerre ? Bonaparte invoqua la première. Ses critiques, dès l’époque, dénoncèrent le second. La frontière entre les deux, à Jaffa, reste âprement disputée.
Ce qu’il faut retenir
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