1873

Un Roi, un drapeau et la mort d’un rêve

Le 27 octobre 1873, la France retient son souffle. Les espoirs royalistes se brisent sur un symbole : un drapeau. Ce jour-là, Henri d’Artois, duc de Bordeaux et comte de Chambord, dernier héritier des Bourbons, met un terme à la dernière illusion monarchiste. Non, il ne règnera pas sous le drapeau tricolore. Cet étendard de la Révolution, ce tissu détesté, n’aura pas son allégeance. Avec ce refus, c’est un rêve qui s’éteint, celui d’un royaume revenu d’entre les morts.

Les vestiges d’un passé qui refuse de mourir

La France de 1873 est une terre en ruines, un pays au bord du gouffre. L’Empire est tombé, la Commune a été écrasée dans un bain de sang. La République, fragile, cherche sa place. Pour les royalistes, c’est l’heure de rétablir l’ordre ancien. L’Assemblée nationale, royaliste de majorité, a déjà choisi son prétendant : Henri d’Artois. Mais cet homme, pour eux, n’est pas un simple futur roi. Il est l’ombre des Bourbons, le dernier éclat d’un passé mythique. L’union des royalistes semble à portée de main, à une condition près : qu’il accepte le drapeau tricolore adopté au lendemain de 1789. Ce symbole de l’unité nationale et de la fusion des idéaux républicains avec l’héritage monarchique. En effet, si le bleu et le rouge représentent Paris et la révolution, le blanc incarne la monarchie.

Le coup de grâce d’un Prince intransigeant

Mais le petit-fils du très conservateur roi Charles X (R 1824-1830), fidèle aux fantômes de ses ancêtres, refuse. « Je ne serai pas le roi de la Révolution », écrit-il dans une lettre qui fera date. Pour lui, le tricolore est un affront, un crachat jeté au visage des Bourbons. Il n’y voit qu’une injure au drapeau blanc, l’emblème de la monarchie qui ne connaît d’autre autorité que celle divine. Ce choix est une condamnation. Henri d’Artois, en refusant de se plier, s’exclut lui-même du trône. Par loyauté envers une idée, il tourne le dos au pouvoir.

Ce refus, cet absence de sens politique incroyable, n’a pas seulement enterré une prétention ; il a offert à la Troisième République un élan inattendu. La République, hésitante et fragile, sort de cet épisode renforcée. Désormais, elle avance sans le spectre d’une restauration. L’intransigeance d’Henri scelle la défaite des royalistes, déjà divisés entre légitimistes et orléanistes. La République, elle, embrasse le tricolore et s’enracine dans les cœurs. Le rêve royaliste a implosé, et dans les ruines, le drapeau républicain flotte en maître.

Réactions : Une France désenchantée

Le choc est immense. Les royalistes, qui voyaient en lui le sauveur d’un royaume perdu, sont abasourdis. Les orléanistes, qui rêvaient d’un compromis pour ressusciter la monarchie, se retrouvent trahis. En une seule lettre, Henri a pulvérisé les derniers espoirs monarchiques de la France. La presse républicaine jubile. Pour elle, Chambord est un fossile, une anomalie incapable de saisir la marche de l’Histoire.

Ailleurs, l’Europe observe avec stupeur. Les autres monarchies, bienveillantes mais lucides, comprennent que la France ne reviendra jamais en arrière. L’intransigeance d’Henri ressemble à un anachronisme. Pour les observateurs britanniques et autrichiens, c’est un spectacle fascinant et pathétique : un prince qui sacrifie sa couronne sur l’autel de l’idéalisme.

 

Chronologie

1848 Février 24 – Révolution de Février et chute de Louis-Philippe

La Révolution de Février renverse le roi Louis-Philippe, mettant fin à la monarchie de Juillet (1830-1848). Le roi abdique en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, mais la France proclame la Deuxième République. Les monarchistes perdent le pouvoir direct, mais conservent une influence parmi les élites.

1850-1851 – Retour en force des monarchistes

Les monarchistes gagnent en influence à l’Assemblée nationale, formant une coalition entre légitimistes (partisans des Bourbons) et orléanistes (partisans de la branche des Orléans). Ils espèrent que le président Louis-Napoléon Bonaparte favorisera la restauration de la monarchie, mais leurs espoirs sont déçus.

1851 Décembre 2 – Coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte

Louis-Napoléon Bonaparte réalise un coup d’État pour prolonger son mandat. Ce coup de force marque la fin des espoirs des monarchistes à court terme, car il conduit au rétablissement de l’Empire. En 1852, Louis-Napoléon se fait proclamer empereur sous le nom de Napoléon III, inaugurant le Second Empire.

1860-1869 – Opposition des monarchistes sous le Second Empire

Alors que le Second Empire s’affaiblit, les monarchistes s’organisent en une opposition active. En 1864, Henri d’Artois, comte de Chambord, publie le « Manifeste de Frohsdorf » affirmant sa volonté de régner sous le drapeau blanc des Bourbons.

1870 Septembre 2 – Défaite de Sedan et chute du Second Empire

Napoléon III est capturé par les Prussiens lors de la bataille de Sedan. Le 4 septembre, la Troisième République est proclamée à Paris. Les monarchistes voient dans cette crise une opportunité pour restaurer la monarchie, profitant du vide de pouvoir.

1871 Février 8 – Élections et majorité monarchiste à l’Assemblée nationale

Les élections législatives marquent un moment crucial pour la France sous occupation allemande pour 43 départements, et en état de siège, suite à la défaite de Sedan et la signature d’un armistice. Organisées en trois semaines à la demande de Bismarck, elles ont permis l’élection d’une Assemblée nationale au scrutin de liste majoritaire départemental à un tour, avec 638 sièges à pourvoir. Les candidatures multiples sont autorisées : un même candidat peut se présenter dans plusieurs départements différents.

Les résultats de ces élections montrent une très forte majorité favorable à la restauration de la monarchie, avec 62% des voix. En attendant une acceptation officielle du comte de Chambord prétendant au trône, les républicains modérés, dirigés par Jules Dufaure, établissent un gouvernement provisoire avec les conservateurs.

Parti et faction politiqueVotes (%)Sièges
Orléanistes33.5214
Légitimistes28.5182
Républicains modérés17.5112
Conservateurs libéraux11.472
Radicaux intransigeants6.038
Bonapartistes3.120

1871 Février 26 – Préliminaires de paix avec l’Allemagne

Signature des préliminaires de paix entre la France et l’Allemagne, préparant la fin officielle de la guerre franco-prussienne. Le traité prévoit l’occupation de certains territoires et une indemnité de guerre.

1871 Mars 1 – L’Assemblée nationale s’installe à Versailles

L’Assemblée quitte Paris pour Versailles, jugeant la capitale trop instable. Ce choix marque la fracture avec Paris et annonce des tensions futures.

1871 Mars 18 – Début de la Commune de Paris

Les Parisiens s’emparent des canons de la Garde nationale et proclament la Commune, qui adopte une série de réformes sociales. Thiers et son gouvernement se replient à Versailles.

1871 Mai 21-28 – Semaine sanglante

Les forces versaillaises répriment violemment la Commune, faisant plusieurs milliers de morts parmi les communards, et Paris subit des destructions importantes.

1871 Mai 10 – Traité de Francfort

Signature du Traité de Francfort mettant fin à la guerre franco-prussienne. La France cède l’Alsace (sauf Belfort) et une partie de la Lorraine, et s’engage à payer une lourde indemnité.

1871 Juin 8 – Retour possible des princes de France & succession

Le retour des princes en France est autorisé. Le comte de Chambord, Henri V, exilé de longue date en Autriche au château de Frohsdorf au sud de Vienne, annonce quelques mois plus tard, qu’il s’installera au palais de ses illustres ancêtres, Versailles. 

1871 Août 31 – Loi Rivet

L’Assemblée vote la loi Rivet, faisant d’Adolphe Thiers le chef du pouvoir exécutif, marquant un compromis temporaire entre monarchistes et républicains.

1872 Novembre 13 – Discours de Thiers sur la République

Thiers prononce un discours en faveur de la République comme solution de compromis, consolidant l’idée républicaine dans la politique française.

1873 Mai 24 – Démission de Thiers et élection de Mac Mahon

Adolphe Thiers démissionne sous la pression des monarchistes, et Patrice de Mac Mahon est élu président, inaugurant une période conservatrice marquée par la tentative de restauration monarchique.

1873 Octobre 27 – Refus du comte de Chambord d’accepter le drapeau tricolore

Dans une lettre décisive, le comte de Chambord refuse de régner sous le drapeau tricolore. Il exige le retour du drapeau blanc des Bourbons, marquant la fin des espoirs de restauration monarchique.

Comme son grand-père Charles X, le comte de Chambord apparaît comme un prince d’un autre siècle, un fantôme obstiné, aveuglé par l’illusion d’une monarchie ressuscitée. Incapables d’accepter que le monde ait changé, ils ont campé sur leurs privilèges comme on s’accroche à une relique, sourds aux grondements de leur époque. Leurs idées fixes – droit divin, drapeau blanc, dévotion absolue – les ont rendus archaïques et tragiques. Plutôt que d’embrasser la modernité, ils l’ont méprisée et se sont condamnés à l’oubli. Au final, leur manque de sens politique n’a fait qu’ériger la République en triomphe.

1875 Janvier 30 – Institutionnalisation de la Troisième République

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