La nostalgie ne fait pas un projet : contre le fantasme du retour de De Gaulle

La nostalgie ne fait pas un projet : contre le fantasme du retour de De Gaulle

Dans une tribune publiée le 16 avril 2025 dans Valeurs actuelles, Louis Sarkozy appelle de ses vœux le retour d’un homme de la trempe du général de Gaulle. Le ton est solennel, l’intention claire : seule la figure d’un chef visionnaire et vertical pourrait, selon lui, redonner à la France cohésion, autorité et ambition.

Mais cette invocation ne relève pas d’un diagnostic politique : elle relève du fantasme. Et ce fantasme est dangereux. Car il enferme la France dans une nostalgie autoritaire, dans le déni de sa propre complexité contemporaine, et dans l’illusion qu’un homme seul pourrait incarner la nation à lui seul.

Louis Sarkozy et l'homme providentiel dans Valeurs Actuelles

Un héritage complexe, utilisé à des fins simplistes

De Gaulle n’est pas un slogan. Il fut un homme d’État, certes exceptionnel, mais façonné par la guerre, la décolonisation, et un monde bipolaire. Oui, il a su restaurer une stabilité institutionnelle. Oui, il a su porter haut l’idée de souveraineté nationale. Mais il fut aussi un homme de son temps, avec ses aveuglements — sur l’Algérie d’abord, sur l’homogénéité culturelle ensuite.

Quand Louis Sarkozy, fils de Nicolas, cite ses propos sur la « race blanche » ou la culture chrétienne de la France, sans jamais en interroger la portée, il ne célèbre pas une clairvoyance — il réactive un discours racialiste que le général lui-même n’aurait sans doute pas osé marteler dans le tumulte du XXIe siècle.

Une instrumentalisation idéologique

Le choix de publier ce texte dans Valeurs actuelles n’est pas anodin. Cet hebdomadaire, pilier idéologique d’une droite nationaliste et identitaire, s’est spécialisé dans la réécriture polémique de l’histoire pour servir un projet de repli. Le général y devient une figure totémique, vidée de sa complexité, figée dans une posture d’autorité brute.

Ce que Louis Sarkozy nous propose, ce n’est pas de Gaulle — c’est une version éditorialisée, idéalisée, et dangereusement récupérée, au service d’une rhétorique de l’ordre, de la défiance démocratique, et du refus du pluralisme.

Le culte du chef , poison du présent

Dans un moment où la France traverse une crise profonde de la représentation — abstention massive, désaffection civique, défiance envers les élites —, croire que le salut viendra d’un homme seul est non seulement une erreur d’analyse, c’est une tentation inquiétante.

Le quinquennat d’Emmanuel Macron illustre pourtant jusqu’à la caricature les impasses de la personnalisation du pouvoir. Concentration extrême des décisions à l’Élysée, affaiblissement du Parlement, verticalité assumée — tout cela a contribué à délégitimer l’action publique, et non à la renforcer. Le résultat : une polarisation croissante, une opposition systémique, et une République abîmée.

Pendant ce temps, l’extrême droite prospère sur cette fatigue démocratique. Elle avance précisément sur les traces ouvertes par ceux qui, comme Sarkozy fils, rêvent d’un chef incontesté, dispensateur de vérité nationale.

Le monde d’aujourd’hui réclame autre chose

Face aux enjeux systémiques qui nous menacent — dérèglement climatique, instabilité géopolitique, mutation technologique —, il est illusoire de penser qu’un homme seul pourrait tout régler. Ce que demandent ces défis, c’est une intelligence collective, un État qui dialogue avec la société civile, un Parlement réhabilité, des citoyens réengagés.

Regardons autour de nous : la Hongrie d’Orbán,  la Russie de Poutine ou l’Amérique de Trump sont des régimes présidentiels « forts » où le chef concentre tout. En France, certains à droite s’en inspirent. Faut-il leur rappeler que ces régimes asphyxient la presse, criminalisent la dissidence, et font taire la diversité ? Ce n’est pas la force, c’est le verrouillage.

À l’inverse, l’expérience de la Convention citoyenne pour le climat, malgré ses limites, a montré qu’un exercice participatif bien conçu pouvait produire de la légitimité et du consensus. La réponse aux fractures démocratiques n’est pas moins de démocratie : c’est davantage.

Ni statue, ni oracle

Il faut cesser de traiter de Gaulle comme une figure tutélaire absolue. Son legs institutionnel peut être salué, sans pour autant être reconduit sans discernement. Il ne s’agit pas de déconstruire la mémoire — il s’agit de la libérer de ses usages politiques simplificateurs.

La France d’aujourd’hui n’a pas besoin d’un nouveau de Gaulle. Elle a besoin d’un projet commun. Pas d’une voix unique, mais d’une pluralité écoutée. Pas d’un chef sacré, mais d’un contrat social refondé.

Contre le vertige de la nostalgie, il faut opposer la lucidité démocratique. C’est moins spectaculaire. Mais c’est le seul chemin solide. Je crois à l’intelligence collective, pas à la résurrection des statues. Et vous?


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