L’essentiel en bref
1 De la crise à la prise de pouvoir
L’autocratie de Nicolas II, incapable de réformer et minée par la Première Guerre mondiale, s’effondre en février 1917. En octobre, les bolcheviks prennent le pouvoir par un coup d’État, imposant un régime minoritaire mais organisé (« Paix, terre, pain »).
2 Une guerre civile chaotique
Le conflit (1918-1922) oppose les Rouges (bolcheviks) à une myriade d’ennemis désunis : les Blancs (coalition hétéroclite), les Verts (paysans), les autres révolutionnaires et les interventions étrangères. Les Rouges l’emportent grâce à la division de leurs adversaires.
3 Une victoire par le vide
La victoire bolchevique ne relève pas d’un large soutien populaire, mais de leur capacité organisationnelle (Armée rouge, contrôle du rail) face à l’incapacité des Blancs à proposer une alternative crédible, notamment sociale.
Ce qu’il faut retenir
La Russie post-tsariste en 1917
Chronologie détaillée – Partie 1 : janvier à mars
L’année des deux révolutions : un basculement historique
L’année 1917 est un tournant majeur de l’histoire russe. Elle marque l’effondrement brutal du régime tsariste, puis l’entrée dans une phase d’expérimentation politique sans précédent. Le pays traverse deux révolutions en l’espace de quelques mois, prélude à une guerre civile dévastatrice. Le rythme des événements, rapide, témoigne de l’extrême fragilité des institutions, du discrédit du pouvoir impérial et de la montée d’une contestation multiforme.
État des lieux militaire
Le front est stable, mais l’armée russe est en désarroi. En 1917, plus de 1,5 million de soldats russes sont déjà morts, et les désertions massives se multiplient avec environ 2 millions de déserteurs dont un grand nombre espère bénéficier de la redistribution des terres.
Mars 1917 : l’effondrement du régime impérial
Note sur le calendrier : La Russie utilise encore le calendrier julien en 1917. Les dates ci-dessous sont exprimées selon le calendrier grégorien (adopté officiellement par la Russie le 14 février 1918), afin d’unifier la lecture.
12 mars : la naissance d’une dualité de pouvoir
S’inspirant de la révolution de 1905 — qui avait vu émerger les premiers soviets — des militants de gauche se rassemblent au palais de Tauride, siège de la Douma, pour constituer le Soviet de Petrograd. Ils appellent les ouvriers et les soldats à élire leurs représentants.
Analyse :
Ce geste inaugure un pouvoir populaire parallèle, structuré, dont l’influence ne cessera de croître. En parallèle, à la Douma, une majorité de parlementaires crée un comité provisoire, amorce d’un gouvernement de transition.
15 mars : abdication de Nicolas II et formation du gouvernement provisoire
Le tsar Nicolas II abdique sous la pression des événements, mettant fin à plus de trois siècles de règne des Romanov. Le pouvoir passe alors à un gouvernement provisoire à tendance libérale, présidé par le prince Gueorgui Lvov. Ce gouvernement, désigné par le Comité temporaire de la Douma, est composé de 10 ministres issus pour la plupart des élites libérales et modérées. Toutefois, l’autorité du gouvernement provisoire est immédiatement concurrencée par celle du Soviet de Petrograd, qui incarne une légitimité révolutionnaire plus directe.
Composition du 1er gouvernement provisoire (mars 1917)
Prince Lvov
- Premier ministre et ministre de l’Intérieur : Gueorgui Lvov (indépendant)
- Affaires étrangères : Pavel Milioukov (Kadet)
- Guerre et Marine : Alexandre Goutchkov (octobriste)
- Transports : Nikolaï Nekrassov (Kadet)
- Commerce et Industrie : Alexandre Konovalov (Kadet)
- Finances : Mikhaïl Terechtchenko (indépendant)
- Éducation : Andreï Manuilov (Kadet)
- Agriculture : Andreï Chingarev (Kadet)
- Justice : Alexandre Kerenski (socialiste-révolutionnaire)
- Haut-Procureur du Saint-Synode : V. N. Lvov (centriste)
Ce gouvernement annonce immédiatement son programme, publié dans les Izvestia, journal du Soviet de Petrograd. Il repose sur des principes libéraux : amnistie politique, libertés publiques, suffrage universel, création d’une milice populaire à la place de la police tsariste, suppression des discriminations, convocation prochaine d’une Assemblée constituante.
Lire les engagements officiels (Izvestia)
L’annonce de la formation du Gouvernement provisoire, telle que publiée dans les Izvestia précise que le travail du gouvernement sera guidé par les principes suivants :
- Amnistie immédiate et complète dans toute affaire de nature politique ou religieuse, y compris les actes terroristes, mutineries militaires et révoltes paysannes.
- Liberté d’expression, de presse et de rassemblement, droit de former des unions et de faire grève et extension de la liberté politique aux personnes servant dans les forces armées, limitée seulement par les nécessités des circonstances militaires et techniques.
- Abolition de toute restriction fondée sur la classe, la religion ou la nationalité.
- Les dispositions immédiates pour la formation de l’assemblée constituante, sur la base du suffrage universel, équitable, direct et à bulletin secret, qui déterminera la forme du gouvernement et la constitution du pays.
- La substitution d’une milice populaire à la police, avec des officiers élus responsables devant les organismes d’auto-gouvernement local.
- Les élections des organismes d’auto-gouvernement local doivent être tenues sur la base du suffrage universel, équitable, direct et à bulletin secret.
- Les unités militaires ayant pris part au mouvement révolutionnaire ne doivent être ni désarmées, ni retirées de Petrograd.
- Tout en restant tenu à une discipline militaire stricte dans leur devoir et durant leur service militaire, les soldats doivent être libérés de toute restriction à l’exercice des droits civiques.
Analyse :
Ces engagements (amnistie, libertés publiques, constituante) marquent une rupture forte avec l’autocratie, mais ils ne répondent pas aux demandes de paix immédiate et de réforme agraire qui agitent les campagnes. Le gouvernement provisoire peine ainsi à répondre à l’urgence révolutionnaire.
22 mars : création de l’Ozakom pour la Transcaucasie
Le gouvernement provisoire crée un Comité spécial de Transcaucasie (Ozakom), afin de gérer cette région stratégique — correspondant à l’actuelle Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan. Ce geste traduit à la fois une tentative de stabilisation administrative et une réponse aux revendications autonomistes croissantes dans les périphéries de l’ancien empire.
Perspective : En novembre 1917, l’Ozakom sera remplacé par une assemblée transcaucasienne, et en mai 1918, trois républiques indépendantes naîtront sur ces territoires. Ce processus illustre la fragmentation de l’espace impérial sous la pression des dynamiques nationales.
22 mars : Les États-Unis d’Amérique reconnaissent le gouvernement provisoire du prince Lvov.
27 mars : appel du Soviet de Petrograd à la paix
Le Soviet de Petrograd lance un appel aux ouvriers des pays ennemis pour mettre fin à la guerre par des négociations.
Analyse :
Cette démarche tranche avec la position du gouvernement provisoire, qui entend poursuivre la guerre auprès des Alliés. Cette divergence creuse le fossé entre les deux pouvoirs. Elle annonce aussi la stratégie future des bolcheviks : se poser en parti de la paix contre un gouvernement « impérialiste ».
Analyse transitoire : mars 1917, l’ambiguïté révolutionnaire
- Le tsarisme est tombé sans effusion massive de sang, mais la situation reste explosive.
- Deux légitimités s’affrontent : l’ancienne élite réformée (la Douma) et la base révolutionnaire (les soviets).
- Les tensions sociales (ouvriers, paysans, soldats) restent entières, les attentes populaires (paix, terre, justice) non satisfaites.
Le retour imminent de Lénine va catalyser cette instabilité.
Avril 1917 : entre retour de Lénine et crise de légitimité
L’instabilité politique s’aggrave : le gouvernement provisoire, toujours dirigé par le prince Lvov, maintient la Russie dans la guerre — au grand dam de la population et des soviets. Dans ce contexte, le retour de Lénine marque un tournant.
Avril : Une offensive sur le front de l’est
Mal planifiée et exécutée, elle conduit à environ 40,000 morts et blessés en quelques jours pour l’armée russe. L’échec renforce le sentiment anti-guerre dans la population.
17 avril : retour de Lénine et proclamation des thèses d’avril
Revenu d’exil à bord du « train plombé » depuis la Suisse via l’Allemagne et la Finlande, Vladimir Ilitch Lénine arrive à Petrograd. Il est accueilli triomphalement par les militants bolcheviks, mais aussi avec suspicion par d’autres socialistes. Dès le lendemain, il prononce un discours au Soviet de Petrograd, où il rejette catégoriquement toute coopération avec le gouvernement provisoire et appelle à une seconde révolution.
Les « thèses d’avril » : une rupture radicale
Dans ces dix propositions, Lénine énonce les principes suivants :
- Aucune confiance dans le gouvernement provisoire, qualifié de bourgeois.
- Paix immédiate et rupture avec la guerre impérialiste.
- Nationalisation des terres, sans compensation.
- Remise du pouvoir aux soviets de députés ouvriers, paysans et soldats.
- Création d’une république des soviets.
- Transformation du Parti bolchevique en parti communiste, et rejet des « bolcheviks modérés ».
- Contrôle ouvrier des moyens de production.
- Armement général du peuple, pour remplacer l’armée traditionnelle.
- Création d’une nouvelle Internationale.
- Propagation de l’idéal révolutionnaire dans les troupes.
Analyse :
Ces thèses divisent les bolcheviks eux-mêmes (Kamenev et Zinoviev sont d’abord sceptiques), mais elles cristallisent la rupture entre la gauche révolutionnaire marxiste-léniniste et toutes les autres forces socialistes plus modérées.
Fin avril : les tensions montent dans les rues
Alors que la guerre continue et que les conditions de vie ne s’améliorent pas, des manifestations massives ont lieu à Petrograd. Les slogans changent : on passe de « À bas le tsar » à « À bas la guerre » ou « Tout le pouvoir aux soviets ».
Perspective : Ces manifestations montrent que la légitimité du gouvernement provisoire est déjà remise en cause par une partie croissante de la population urbaine, notamment dans les grands centres industriels.
Mai 1917 : fragmentation politique et émergence de figures clés
7–12 mai : adoption des thèses d’avril par la base bolchevique
La conférence des organisations bolcheviques de Petrograd valide majoritairement les positions de Lénine. Un nouveau comité central est élu, comprenant : Vladimir Lénine, Lev Kamenev, Grigori Zinoviev, Alexandre Chliapnikov, Anatoli Lounatcharski, Joseph Staline, Andreï Boubnov, Moïsseï Lénine (frère de Vladimir).
Analyse :
Ce comité concentre les figures qui joueront un rôle central dans la révolution d’octobre et la consolidation du pouvoir soviétique. La conférence montre aussi l’enracinement de Lénine dans l’appareil du parti.
18 mai : Trotski rentre à Petrograd
Léon Trotski, après un exil à New York, rentre en Russie. Il n’a pas encore rallié les bolcheviks, mais son retour constitue un renfort majeur au camp révolutionnaire. Son éloquence et ses talents d’organisateur le rendront indispensable dans les mois à venir. Il jouera un rôle décisif dans l’insurrection d’octobre et dans la constitution de l’Armée rouge.
18 mai : remaniement gouvernemental – deuxième gouvernement Lvov
Face à la démission de Milioukov, Goutchkov et Kornilov, le prince Lvov forme un deuxième gouvernement provisoire, plus largement ouvert aux socialistes. Alexandre Kerenski devient ministre de la Guerre. Il incarne une tentative de réconcilier la gauche modérée et la défense de l’ordre républicain, mais il est pris dans une contradiction : incarner à la fois la révolution et la poursuite de la guerre.
Encadré d’analyse : un régime sous double contrainte
- Le gouvernement provisoire veut préserver l’unité du pays, poursuivre la guerre auprès des Alliés, organiser l’Assemblée constituante et maintenir l’ordre.
- Les soviets expriment les aspirations révolutionnaires immédiates : paix, réforme agraire, autogestion.
- Les bolcheviks appellent à la rupture immédiate avec le « compromis » et refusent toute solution intermédiaire.
Ce déséquilibre entre pouvoir légal et pouvoir réel va exploser dès le mois de juin.
Juin 1917 : polarisation croissante, la guerre divise
À l’approche de l’été, le fragile équilibre politique se fracture davantage. Tandis que le gouvernement provisoire cherche à affirmer son autorité par une relance militaire, les bolcheviks élargissent leur influence dans les soviets et dans la rue.
16–20 juin : les Journées de juin
Environ 500,000 manifestants défilent dans les rues de Petrograd.Les mots d’ordre : « À bas la guerre », « Tout le pouvoir aux soviets ».
Ces manifestations, bien que massives, ne sont pas des tentatives de coup d’État, mais traduisent l’exaspération d’une partie des ouvriers, soldats et militants, de plus en plus proches des positions bolcheviques. Le gouvernement réagit par une répression sévère, faisant plusieurs centaines de morts et de blessés. Loin de restaurer l’ordre, cette réponse creuse encore le fossé entre les autorités et la base révolutionnaire.
Du 16 juin au 7 juillet : premier Congrès panrusse des Soviets
Réunis à Petrograd, les 822 délégués représentant les soviets de toute la Russie débattent du futur politique du pays. (SR : 285 sièges, Mencheviks : 248, Bolcheviks : 105).
Le congrès reste dominé par les modérés (SR et mencheviks), favorables à une coopération avec le gouvernement provisoire. Les bolcheviks sont minoritaires, mais gagnent en visibilité.
Débat central : la guerre. Les bolcheviks défendent une paix immédiate. Les autres courants veulent une « victoire démocratique » contre les puissances centrales. Ce flou entretient l’illusion d’un front socialiste uni, mais les dissensions sont profondes.
28 juin : l’offensive militaire de Kerenski
Conscient de la perte de légitimité du gouvernement, Kerenski, désormais ministre de la Guerre, lance une grande offensive contre les Allemands en Galicie orientale, espérant regagner la confiance de l’armée et de l’opinion.
Échec rapide : En moins de deux semaines, l’armée russe s’effondre. Près de 60,000 pertes. Désertions massives. Déconfiture morale. Ce désastre militaire anéantit les espoirs d’un redressement patriotique et précipite les événements de juillet.
Juillet 1917 : bascule dans l’insurrection manquée
16–18 juillet : les Journées de juillet
Une nouvelle explosion de colère embrase Petrograd.Des soldats, marins et ouvriers armés, surtout issus de la base bolchevique, manifestent violemment contre le gouvernement.
Les slogans deviennent plus radicaux : « À bas Kerenski ! », « Pouvoir aux soviets ! ». Les bolcheviks tentent d’encadrer le mouvement, sans en prendre officiellement la tête.
La direction du Parti bolchevik est divisée : Lénine est favorable à saisir l’opportunité, Trotski et Kamenev prônent la prudence. Mais l’insurrection échoue rapidement, faute d’organisation centrale et de soutien national. Elle est réprimée par les forces loyales au gouvernement provisoire, dont Kerenski vient de prendre la tête.
Conséquences immédiates : répression
Lénine est accusé de collusion avec l’Allemagne. Il se réfugie en Finlande sous une fausse identité. Trotski est arrêté. Des perquisitions visent le siège bolchevik. Le journal Pravda est interdit. Cette répression semble signer la fin du bolchevisme. En réalité, elle pousse le parti à se réorganiser dans la clandestinité, avec plus de discipline et de radicalisme.
21 juillet : Kerenski devient chef du gouvernement
Âgé de 36 ans, figure de compromis entre libéraux et socialistes modérés, Alexandre Kerenski remplace le prince Lvov à la tête du gouvernement.
Il promet : Des élections pour l’Assemblée constituante fin septembre (elles auront lieu en novembre), la restauration de l’autorité de l’État, le redressement de l’armée. Mais ses moyens sont faibles, et ses choix politiques (maintien dans la guerre, tolérance limitée vis-à-vis des soviets) l’isolent progressivement des deux pôles de la société russe : la bourgeoisie conservatrice et l’armée, et le prolétariat et les paysans radicalisés.
26 juillet – 3 août : VIe Congrès du Parti bolchevik
Malgré la répression, les bolcheviks tiennent un congrès secret à Petrograd.Le parti confirme sa ligne révolutionnaire et rejette toute participation au gouvernement provisoire.
Événement notable : Trotski rallie officiellement les bolcheviks, fusionnant son organisation (les « interrayons ») avec le Parti. Cette union renforce le camp révolutionnaire autour d’un duo stratégique : Lénine / Trotski.
Analyse intermédiaire : une dynamique irréversible
À l’été 1917, plusieurs lignes de fracture sont devenues irréconciliables :
| Axe de conflit | Position du gouvernement provisoire | Position bolchevique |
|---|---|---|
| Guerre | Maintien dans l’alliance avec l’Entente | Paix immédiate |
| Répartition du pouvoir | Double souveraineté (gouvernement + soviets) | Pouvoir exclusif aux soviets |
| Réforme agraire | Projet renvoyé à l’Assemblée constituante | Nationalisation immédiate des terres |
| Mode de gouvernement | République parlementaire | Dictature du prolétariat / soviets |
Le compromis devient impossible. Chaque camp prépare désormais l’épreuve de force.
Chronologie détaillée – Partie 4 : août à novembre 1917
Août 1917 : coup de Kornilov et basculement des forces
4 août : loi électorale pour l’Assemblée constituante
Après de longs débats, une loi électorale inédite est adoptée. Elle : établit le suffrage universel, direct, égal et secret, donne le droit de vote aux femmes et à toutes les nationalités, supprime les discriminations sociales ou religieuses, prévoit 90 Mil d’électeurs, dans 81 circonscriptions. Cette réforme représente l’acte démocratique le plus avancé jamais tenté dans l’histoire impériale russe, mais il survient dans un contexte où la légitimité politique se délite rapidement.
5 août : arrestation de Trotski
Léon Trotski, arrêté après les Journées de juillet, est emprisonné par les autorités provisoires. Son incarcération temporaire le radicalise davantage, tout en faisant de lui une figure martyre dans les cercles révolutionnaires.
9 septembre : tentative de coup d’État du général Kornilov
Le général Lavr Kornilov, commandant en chef de l’armée russe, ordonne à ses troupes de marcher sur Petrograd.Il espère « rétablir l’ordre » et sauver la patrie, selon lui menacée par l’anarchie révolutionnaire.
Mais : les cheminots sabotent les lignes ferroviaires, les comités de soldats s’opposent à l’avancée des troupes, Kerenski dénonce Kornilov comme putschiste. Le coup échoue sans combat. Kornilov est arrêté.
Conséquence majeure :
Kerenski est affaibli, les milieux conservateurs le lâchent, et les bolcheviks apparaissent comme les défenseurs légitimes de la révolution.
Septembre 1917 : montée irrésistible des bolcheviks
14 septembre : proclamation de la République russe
Face à l’instabilité croissante, Kerenski proclame la République. Il espère ainsi ancrer son gouvernement dans une forme républicaine claire, rompant avec toute nostalgie monarchique. Mais ce geste reste symbolique : il n’est ni soutenu par les masses ni respecté par ses opposants.
25 septembre : basculement dans les soviets
Les bolcheviks remportent la majorité au Soviet de Petrograd.Trotski est élu président du Soviet, grâce à son influence parmi les soldats et les ouvriers.À Moscou, c’est Lev Kamenev qui prend la tête du Soviet.
Ces prises de contrôle marquent un tournant : le pouvoir révolutionnaire est désormais concentré dans les mains des bolcheviks dans les deux principales villes de Russie.
25 septembre : Lénine appelle à l’insurrection
Depuis son refuge en Finlande, Lénine écrit au Comité central bolchevik pour exiger une prise immédiate du pouvoir. Il estime que les conditions sont réunies : l’appareil d’État est affaibli, le soutien populaire s’est déplacé vers les soviets, et les armées sont démoralisées. La direction du parti reste partagée : certains, comme Kamenev et Zinoviev, préfèrent attendre l’Assemblée constituante. Mais Trotski soutient pleinement Lénine.
27 sept – 5 oct : la Conférence démocratique et le Pré-Parlement
Kerenski convoque à Petrograd 1,500 délégués pour tenter de rallier les forces démocratiques (soviets, coopératives, syndicats, armée, partis). Elle crée un Pré-Parlement, censé préparer l’Assemblée constituante. Mais les bolcheviks y participent brièvement avant de claquer la porte, dénonçant une tentative de ralentir la révolution. ➤ Cet épisode illustre l’impasse de la voie parlementaire dans le contexte d’effondrement de l’autorité étatique.
5 octobre : Lénine revient à Petrograd
Après trois mois de clandestinité, Lénine revient secrètement à Petrograd, déguisé, pour diriger lui-même l’insurrection. Sa présence galvanise les cadres du parti. Il impose une stratégie : prise de pouvoir rapide, centralisée, soutenue par les soviets armés.
Octobre 1917 : préparation de l’insurrection
20 octobre : ouverture du deuxième Congrès panrusse des soviets
Cette assemblée des délégués ouvriers, paysans et soldats est désormais dominée par les bolcheviks, qui y ont gagné la majorité dans tout le pays. ➤ C’est la base institutionnelle sur laquelle Lénine appuie son projet : faire basculer le pouvoir vers les soviets.
23 octobre : feu vert du Comité central bolchevik
Après débats internes, le Comité central vote en faveur de l’insurrection.
Le nouveau Bureau politique est formé : Lénine, Trotski, Staline, Zinoviev, Kamenev, Boubnov, Sokolnikov. Ce vote engage l’appareil du parti dans une logique de rupture définitive.
29 octobre : création du Comité militaire révolutionnaire
Ce comité, sous contrôle bolchevik, prend le commandement effectif de la garnison de Petrograd. C’est Trotski qui en assure la direction opérationnelle. Avec environ 200,000 membres bolcheviks dans toute la Russie, le parti dispose désormais d’une structure militaire prête à l’action, appuyée par les gardes rouges, les soldats et les marins.
Carte des points stratégiques de Petrograd lors de l’insurrection
6–7 novembre 1917 (24–25 octobre julien) : l’insurrection bolchevique
Dans la nuit du 6 au 7 novembre : Les troupes du Comité militaire révolutionnaire prennent les points stratégiques de Petrograd (gares, ponts, télégraphe). Le Palais d’Hiver, siège du gouvernement, est pris sans grande résistance. Au même moment, le Deuxième Congrès panrusse des soviets proclame : « Tout le pouvoir aux soviets ». Le gouvernement provisoire est renversé. Kerenski a fui.
8 novembre : Lénine devient le leader du gouvernement russe
À la suite de leur victoire au congrès et à la prise de contrôle du pouvoir, les bolcheviks établissent un nouveau gouvernement appelé Conseil des Commissaires du Peuple (Sovnarkom). Trotski est nommé à la tête des Affaires Étrangères, et il aura la lourde responsabilité de négocier le retrait de la Russie de la Première Guerre mondiale, qui interviendra en 1918 avec le traité de Brest-Litovsk.
8 novembre : Le Congrès panrusse des Soviets adopte un décret sur la nationalisation de toutes les terres pour les distribuer aux paysans et un autre décret sur la paix
L’un des slogans les plus populaires des bolcheviks pendant la révolution était : « Paix, Terre, Pain ». Le décret sur la paix répond à la demande populaire d’une fin à la Première Guerre mondiale, dans laquelle la Russie était profondément impliquée et souffrait énormément. Ce décret appelle à une paix « sans annexions ni indemnités », signifiant que la Russie ne cherchera pas à acquérir des territoires ni à imposer ou payer des indemnités de guerre. Ces deux décrets sont essentiels pour obtenir le soutien populaire.
8 novembre : Création de la Commission électorale centrale, le Tsik
Qui supervisera les élections et référendums en Russie. Composé principalement de membres du Parti communiste, qui a donc une influence significative, elle a pour rôle d’organiser, surveiller et publier les résultats des élections. Elle fonctionnera jusqu’à la dissolution de l’Union Soviétique en 1991.
26 novembre : A la suite de la Révolution bolchevique, la Russie soviétique signe un cessez-le-feu séparé avec l’Allemagne.
20 novembre : Nationalisme ukrainien avec la proclamation de la République populaire ukrainienne
Dirigée depuis Kiev par Simon Petliour. L’expérience durera jusqu’en 1921. Le 25 décembre, une république concurrente, soviétique d’Ukraine et soutenue par les bolcheviks est proclamée à Kharkiv.
25-27 novembre : Élection de l’Assemblée constituante
Organe représentatif par excellence, tant attendue et défendue depuis si longtemps par divers groupes politiques. Au sein de cet empire multinational, où les Russes forment un peu moins de la moitié de la population totale, la tâche de modeler une structure représentative fut complexe. Elle suscita des mois de débats et de confrontations entre experts. La loi électorale qui fut adoptée en instaurant un suffrage universel, direct, secret et inclusif est considérée comme avant-gardiste. Elle met ainsi fin au système de curies en place depuis 1905 qui privilégiait certaines nationalités et groupes et donne aux femmes le droit de vote. Toutefois, son application fut compliquée en raison de la guerre, mais également des bouleversements territoriaux et des tensions entre différentes nationalités à cette période. Malgré la multitude des obstacles, les élections sont organisées avec succès dans 77 des 81 circonscriptions, peu après la prise de pouvoir par les bolcheviks. 750 sièges étaient à pourvoir, et la participation a été massive avec plus de 44 millions de votants. Les forces révolutionnaires sont largement majoritaires. Le parti socialiste révolutionnaire (SR) de Viktor Chernov obtient près de 40%, devançant largement les bolcheviks (24,2%).
L’Assemblée constituante, considérée comme l’incarnation de l’espoir d’une nouvelle Russie démocratique, sera de courte durée. Lors de sa première réunion qui s’est tenue le 18 janvier 1918, elle s’opposera aux bolcheviks. Elle sera dissoute par Lénine après seulement une séance. Cette décision marque la fin de toute assemblée démocratique et multi-partis en Russie jusqu’à la fin des années 1980.
Décembre 1917 : Indépendance et Répression
Décembre : L’avancée des troupes allemandes en Ukraine
Crée une situation critique pour le nouveau gouvernement bolchevique. Les Allemands, profitant du désordre en Russie, avancent rapidement et sans grande résistance, annexant de vastes territoires.
6 décembre : Indépendance de la Finlande
Les autorités du Grand Duché de Finlande, rattaché à l’empire russe depuis 1809, déclarent de manière unilatérale l’indépendance du pays. Le régime soviétique engagé sur de multiples fronts laisse faire et reconnaît l’indépendance par décret le 31 décembre.
15 décembre : Armistice de la Russie bolchevique avec les empires centraux
Aboutit à une paix séparée signée à Brest-Litovsk le 3 mars 1918.
18 décembre : armistice d’Erzindjan
Avec les Turcs entre l’Empire ottoman et la Russie soviétique.
20 décembre : Création de la Tchéka
Création de la Tcheka, police secrète soviétique, sous l’autorité de Félix Dzerjinski. Dans le contexte chaotique que traverse la Russie, les bolcheviks ressentent le besoin de créer cet organisme pour protéger la révolution contre ses nombreux ennemis de l’intérieur, mais aussi extérieurs.
La Tcheka, qui signifie « Commission extraordinaire » est donc chargée de lutter contre tout type d’opposition au régime. C’est Félix Dzerjinski, un révolutionnaire d’origine polonaise de 40 ans, qui est nommé à sa tête. Sous sa direction, cette institution va rapidement devenir un instrument à grande échelle de surveillance, de terreur, de persécution et d’élimination physique des opposants au régime.
Analyse conclusive : l’effondrement d’une solution parlementaire
L’année 1917 a vu s’opposer deux logiques :
- Retarder l’insurrection pour convoquer l’Assemblée constituante
- Réconcilier démocratie représentative et guerre
- Coalition des forces républicaines
- Saisir le moment insurrectionnel pour imposer le pouvoir des soviets
- Rupture avec la guerre et le régime bourgeois
- Parti unique, pouvoir centralisé
La révolution d’octobre ne fut pas un soulèvement de masse spontané, mais une prise de pouvoir planifiée, disciplinée, minoritaire mais stratégique, rendue possible par l’usure complète de la légitimité du gouvernement provisoire.
Les Forces en Présence
Chefs : Lénine (Parti), Trotski (Armée), Staline.
Méthode : Discipline militaire stricte, Terreur rouge (Tchéka), contrôle du centre.
Atout : Organisation centralisée et pragmatisme politique.
Chefs : Koltchak (Sibérie), Dénikine (Sud), Wrangel.
Faiblesse majeure : Divisés (monarchistes vs républicains) et déconnectés des paysans (refus réforme agraire).
Résultat : Échec à unifier leurs forces.
Verts : Insurrections paysannes spontanées contre les réquisitions.
Révolutionnaires : SR, Mencheviks, Anarchistes (Makhno).
Nationalités : Ukraine (Petlioura), Géorgie... (écrasés 1920-21).
Pays : UK, France, USA, Japon.
Objectif : Soutenir les Blancs et protéger leurs intérêts.
Effet pervers : Renforce le nationalisme russe et la rhétorique anti-impérialiste bolchevique.
Matrice de la Victoire
| Facteur | Bolcheviks (Rouges) | Opposition (Blancs/Verts) |
|---|---|---|
| Politique | Unité de commandement (Dictature du prolétariat) | Fragmentation totale (Intérêts irréconciliables) |
| Social | Alliances opportunistes (promesses terre/paix) | Refus de réforme agraire, brutalité |
| Militaire | Contrôle du rail et des industries | Offensives périphériques mal coordonnées |
| Issue | URSS (1922) | Élimination ou Exil |
Si l’histoire a retenu la victoire des bolcheviks comme l’acte fondateur du régime soviétique, il convient de s’interroger sur la nature de cette victoire : était-elle inévitable, fruit d’une supériorité idéologique ou militaire ? Ou bien n’est-elle que le résultat d’un concours de circonstances favorables, d’un contexte de fragmentation extrême et des échecs répétés de leurs adversaires ?
Un empire au bord de l’effondrement
Au début du XXe siècle, la Russie impériale présente tous les signes d’une crise structurelle. Dirigée par le tsar Nicolas II, l’autocratie refuse toute réforme politique sérieuse. La Douma ne dispose d’aucun réel pouvoir. L’opposition politique (mencheviks, SR, anarchistes, bolcheviks) se radicalise face à un régime oppressif.
Socialement, la majorité rurale vit dans la pauvreté malgré l'abolition du servage, tandis qu'un prolétariat urbain revendicatif émerge. L'économie, bien qu'en développement industriel, reste fragile et l'agriculture arriérée. La Première Guerre mondiale agit comme un catalyseur : les pénuries, l'inflation et les millions de morts ruinent la légitimité du tsar.
1917 : révolution, abdication, et prise de pouvoir par les bolcheviks
La révolution de février 1917 éclate à Petrograd. Le 15 mars, Nicolas II abdique, mettant fin à trois siècles de règne des Romanov. Un gouvernement provisoire s'installe mais souffre d'un double handicap : il veut poursuivre la guerre impopulaire et est concurrencé par les soviets.
Les bolcheviks de Lénine, avec le slogan « paix, terre, pain », accroissent leur influence et renversent le gouvernement provisoire en octobre 1917. Ce nouveau pouvoir est pourtant minoritaire : aux élections de l’Assemblée constituante, ils n’obtiennent que 24 % des voix (contre 40 % pour les SR). L’Assemblée est dissoute par la force en janvier 1918, inaugurant un pouvoir autoritaire.
Une guerre civile aux multiples visages (1918–1922)
La prise du pouvoir par les bolcheviks déclenche une guerre civile d’une rare complexité. Loin d’une opposition binaire entre Rouges et Blancs, le conflit engage une multitude d’acteurs, aux intérêts divergents, souvent irréconciliables.
1. Les rouges : un pouvoir centralisé mais fragile
Les bolcheviks visent à instaurer une dictature du prolétariat et une révolution mondiale, bien que leur base sociale soit limitée aux urbains, ouvriers et soldats.
- Léon Trotski joue un rôle central dans la création de l’Armée rouge : discipline stricte, contrôle politique, encadrement par des commissaires.
- Staline se distingue à Tsaritsyne (1918), préfigurant ses ambitions futures.
- Leur force repose aussi sur la Terreur rouge, lancée en 1918 : arrestations massives, exécutions, surveillance de la société par la Tchéka.
2. Les blancs : une coalition incohérente
Composés de monarchistes (Kornilov), républicains, officiers tsaristes (Koltchak, Dénikine), démocrates constitutionnels (cadets), et même socialistes modérés, ils n'ont aucun programme unifié : certains veulent restaurer le tsarisme, d’autres une république.
- Leur refus de réforme agraire les coupe du soutien paysan.
- En 1919, le général Piotr Wrangel tente de coordonner la résistance dans le Sud, sans succès.
3. Les autres révolutionnaires russes
Mencheviks, socialistes-révolutionnaires (SR), anarchistes (Nestor Makhno en Ukraine) rejettent à la fois les blancs et les bolcheviks. Divisés, ils échouent à structurer une troisième voie. Makhno combat à la fois les rouges et les blancs, avant d’être écrasé par les premiers.
4. Les verts : la révolte des campagnes
Ce sont des paysans en armes contre les réquisitions forcées, la conscription et les pillages. Mouvements locaux, sans coordination nationale, ils manifestent le refus du pouvoir rouge comme du retour à l’ordre blanc.
5. Les mouvements nationaux
L’effondrement de l’Empire libère des forces centrifuges :
- Ukraine : Simon Petlioura proclame l’indépendance.
- Géorgie : Noé Jordania dirige une république démocratique.
- Arménie : Aram Manukian mène la lutte pour l’autonomie.
Les bolcheviks réintègrent progressivement ces territoires par la force (ex. : Géorgie en 1921).
6. L’intervention étrangère
Le Royaume-Uni, la France, les États-Unis et le Japon déploient des troupes pour soutenir les Blancs et protéger leurs intérêts stratégiques et financiers. L’intervention, dispersée et sans vision stratégique commune, échoue. Elle renforce la rhétorique bolchevique d’un complot impérialiste et accentue le nationalisme russe.
Une victoire bolchevique rendue possible par les échecs de leurs adversaires
Contrairement à une idée reçue, la victoire des bolcheviks n’était ni écrite, ni inévitable. Leur succès repose sur une organisation centralisée, une armée disciplinée, et une stratégie politique pragmatique (alliances temporaires).
Mais ce sont surtout les faiblesses des adversaires qui sont décisives : les Blancs échouent à unifier leurs forces et à incarner une alternative crédible. L'intervention étrangère se retire dès 1920, laissant les bolcheviks consolider leur pouvoir.
Conséquences humaines et politiques
La guerre civile a un coût colossal : près de 10 Mil de morts et plus de 2 Mil d'exilés. En décembre 1922, l’URSS est proclamée. Le pouvoir s'impose comme un État autoritaire à parti unique. L'expérience laisse un héritage de méfiance profonde envers l'Occident.
Conclusion
La victoire des bolcheviks ne résulte ni d’un large soutien populaire, ni d’une supériorité idéologique évidente. Elle est le fruit d’une conjonction de facteurs : organisation rigoureuse, répression, mais surtout l’échec des forces concurrentes à construire une alternative. En cela, leur victoire n’avait rien d’inévitable. Ce que l’histoire a retenu comme fondation de l’URSS fut un aboutissement incertain, violent et profondément contesté.
Lectures complémentaires
- Orlando Figes, La Révolution russe : 1891-1924 : la tragédie d'un peuple.
- Hélène Carrère d'Encausse, Lénine.
- Nicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique.
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