HISTOIRE • XXe SIÈCLE
Entre 1917 et 1922, la Russie traverse une période d’une intensité exceptionnelle. En cinq années, l’Empire tsariste s’effondre, la monarchie est abolie, deux révolutions bouleversent le pays, une guerre civile éclate et s’achève par la fondation de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Cette séquence historique ne se limite pas à un simple passage de l’ordre ancien à un ordre nouveau : elle est marquée par l’incertitude, la brutalité, les choix stratégiques et les errements multiples des différents acteurs.

Si l’histoire a retenu la victoire des bolcheviks comme l’acte fondateur du régime soviétique, il convient de s’interroger sur la nature de cette victoire : était-elle inévitable, fruit d’une supériorité idéologique ou militaire ? Ou bien n’est-elle que le résultat d’un concours de circonstances favorables, d’un contexte de fragmentation extrême et des échecs répétés de leurs adversaires ?

Un empire au bord de l’effondrement

Au début du XXe siècle, la Russie impériale présente tous les signes d’une crise structurelle. Dirigée par le tsar Nicolas II, l’autocratie refuse toute réforme politique sérieuse. La Douma ne dispose d’aucun réel pouvoir. L’opposition politique (mencheviks, SR, anarchistes, bolcheviks) se radicalise face à un régime oppressif.

Socialement, la majorité rurale vit dans la pauvreté malgré l'abolition du servage, tandis qu'un prolétariat urbain revendicatif émerge. L'économie, bien qu'en développement industriel, reste fragile et l'agriculture arriérée. La Première Guerre mondiale agit comme un catalyseur : les pénuries, l'inflation et les millions de morts ruinent la légitimité du tsar.

1917 : révolution, abdication, et prise de pouvoir par les bolcheviks

La révolution de février 1917 éclate à Petrograd. Le 15 mars, Nicolas II abdique, mettant fin à trois siècles de règne des Romanov. Un gouvernement provisoire s'installe mais souffre d'un double handicap : il veut poursuivre la guerre impopulaire et est concurrencé par les soviets.

Les bolcheviks de Lénine, avec le slogan « paix, terre, pain », accroissent leur influence et renversent le gouvernement provisoire en octobre 1917. Ce nouveau pouvoir est pourtant minoritaire : aux élections de l’Assemblée constituante, ils n’obtiennent que 24 % des voix (contre 40 % pour les SR). L’Assemblée est dissoute par la force en janvier 1918, inaugurant un pouvoir autoritaire.

Une guerre civile aux multiples visages (1918–1922)

La prise du pouvoir par les bolcheviks déclenche une guerre civile d’une rare complexité. Loin d’une opposition binaire entre Rouges et Blancs, le conflit engage une multitude d’acteurs, aux intérêts divergents, souvent irréconciliables.

1. Les rouges : un pouvoir centralisé mais fragile

Les bolcheviks visent à instaurer une dictature du prolétariat et une révolution mondiale, bien que leur base sociale soit limitée aux urbains, ouvriers et soldats.

  • Léon Trotski joue un rôle central dans la création de l’Armée rouge : discipline stricte, contrôle politique, encadrement par des commissaires.
  • Staline se distingue à Tsaritsyne (1918), préfigurant ses ambitions futures.
  • Leur force repose aussi sur la Terreur rouge, lancée en 1918 : arrestations massives, exécutions, surveillance de la société par la Tchéka.

2. Les blancs : une coalition incohérente

Composés de monarchistes (Kornilov), républicains, officiers tsaristes (Koltchak, Dénikine), démocrates constitutionnels (cadets), et même socialistes modérés, ils n'ont aucun programme unifié : certains veulent restaurer le tsarisme, d’autres une république.

  • Leur refus de réforme agraire les coupe du soutien paysan.
  • En 1919, le général Piotr Wrangel tente de coordonner la résistance dans le Sud, sans succès.

3. Les autres révolutionnaires russes

Mencheviks, socialistes-révolutionnaires (SR), anarchistes (Nestor Makhno en Ukraine) rejettent à la fois les blancs et les bolcheviks. Divisés, ils échouent à structurer une troisième voie. Makhno combat à la fois les rouges et les blancs, avant d’être écrasé par les premiers.

4. Les verts : la révolte des campagnes

Ce sont des paysans en armes contre les réquisitions forcées, la conscription et les pillages. Mouvements locaux, sans coordination nationale, ils manifestent le refus du pouvoir rouge comme du retour à l’ordre blanc.

5. Les mouvements nationaux

L’effondrement de l’Empire libère des forces centrifuges :

  • Ukraine : Simon Petlioura proclame l’indépendance.
  • Géorgie : Noé Jordania dirige une république démocratique.
  • Arménie : Aram Manukian mène la lutte pour l’autonomie.

Les bolcheviks réintègrent progressivement ces territoires par la force (ex. : Géorgie en 1921).

6. L’intervention étrangère

Le Royaume-Uni, la France, les États-Unis et le Japon déploient des troupes pour soutenir les Blancs et protéger leurs intérêts stratégiques et financiers. L’intervention, dispersée et sans vision stratégique commune, échoue. Elle renforce la rhétorique bolchevique d’un complot impérialiste et accentue le nationalisme russe.

Une victoire bolchevique rendue possible par les échecs de leurs adversaires

Contrairement à une idée reçue, la victoire des bolcheviks n’était ni écrite, ni inévitable. Leur succès repose sur une organisation centralisée, une armée disciplinée, et une stratégie politique pragmatique (alliances temporaires).

Mais ce sont surtout les faiblesses des adversaires qui sont décisives : les Blancs échouent à unifier leurs forces et à incarner une alternative crédible. L'intervention étrangère se retire dès 1920, laissant les bolcheviks consolider leur pouvoir.

Conséquences humaines et politiques

La guerre civile a un coût colossal : près de 10 Mil de morts et plus de 2 Mil d'exilés. En décembre 1922, l’URSS est proclamée. Le pouvoir s'impose comme un État autoritaire à parti unique. L'expérience laisse un héritage de méfiance profonde envers l'Occident.

Conclusion

La victoire des bolcheviks ne résulte ni d’un large soutien populaire, ni d’une supériorité idéologique évidente. Elle est le fruit d’une conjonction de facteurs : organisation rigoureuse, répression, mais surtout l’échec des forces concurrentes à construire une alternative. En cela, leur victoire n’avait rien d’inévitable. Ce que l’histoire a retenu comme fondation de l’URSS fut un aboutissement incertain, violent et profondément contesté.

Lectures complémentaires

  • Orlando Figes, La Révolution russe : 1891-1924 : la tragédie d'un peuple.
  • Hélène Carrère d'Encausse, Lénine.
  • Nicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique.

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