Le Conseil de la Paix ou la privatisation de l’ordre international

En créant une organisation internationale taillée à sa mesure, Donald Trump ne propose pas seulement une alternative à l’ONU. Il révèle les lignes de fracture d’un système multilatéral que plus personne ne parvient à défendre avec conviction. Anatomie d’une rupture.

I. Le détournement : de Gaza à l’ordre mondial

1. Un texte qui change de nature entre deux lectures

Il y a des textes diplomatiques qui changent de nature entre deux lectures. La résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 17 novembre 2025, en fait partie.

Son objet était limpide : adouber un Board of Peace, un Conseil de la paix, chargé de superviser la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan américain en vingt points. Mandat limité. Durée bornée à 2027. Périmètre précis : la sortie de crise d’un territoire de 365 km² où, depuis octobre 2023, une guerre a fait plus de 72,000 morts et près de 170,000 blessés selon les autorités sanitaires gazaouies et les agences des Nations unies. »

Deux mois plus tard, lorsque les ambassades du monde entier ont reçu la charte du Board of Peace, ce n’était plus le même texte. Le mot « Gaza » avait disparu. À sa place, une ambition sans limite géographique : « promouvoir la stabilité, rétablir une gouvernance fiable et légitime, et garantir une paix durable dans les zones touchées ou menacées par un conflit ». N’importe quelle zone. N’importe quel conflit.

À la date où j’écris cet article, la Chine et la Russie se sont abstenues de participer au board, quand dans le même temps la France et le Royaume-Uni ont refusé d’y siéger. Ce sont là les quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité, tous dotés du droit de veto. Faut‑il le rappeler ? L’unanimité du Conseil permanent n’était pas requise pour adopter la résolution, mais cette géographie des votes dit quelque chose d’essentiel. L’acte fondateur du Board of Peace, censé lui conférer une légitimité onusienne, n’a recueilli le soutien actif d’aucun autre membre permanent que son initiateur. Une légitimité multilatérale obtenue malgré les froids calculs des gardiens du système qu’elle prétend prolonger : le paradoxe est constitutif.

2. Un changement de nature, pas d’élargissement de mandat

Ce glissement n’est pas anodin. Il est, à bien des égards, la clé de voûte de l’édifice. Car ce qui s’est produit entre novembre 2025 et janvier 2026 n’est pas un simple élargissement de mandat : c’est un changement de nature. Un outil de gestion post-conflit, adossé à une résolution du Conseil de sécurité, a été transformé en institution permanente de portée mondiale, concentrant des pouvoirs sans précédent entre les mains d’un seul individu.

Des dirigeants qui avaient soutenu le plan pour Gaza à Charm el-Cheikh ont eu la surprise de découvrir un projet qui semblait, selon plusieurs analystes de la Brookings Institution, « présenté par certains proches comme un concurrent de l’ONU ».

La haute représentante de l’Union européenne, Kaja Kallas, a relevé l’écart avec une précision chirurgicale : la résolution 2803 prévoyait un Board limité à Gaza, borné dans le temps, accordant une voix aux Palestiniens. La charte ne contient rien de tout cela. Le premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis a été plus direct encore : « la plupart des pays européens ne peuvent pas y adhérer, car le projet excède le mandat du Conseil de sécurité ».

La question n’est pas juridique. Elle est politique : un mandat voté pour Gaza a été transformé en architecture de pouvoir mondial sans nouveau vote, sans nouveau consentement. Reste à comprendre comment, concrètement, une telle ambition peut tenir dans les mains d’un seul homme.

3. La voix des promoteurs : un argument qui mérite d’être entendu

Avant de déconstruire l’édifice, il faut en présenter loyalement les fondations. Pour les promoteurs du Board, l’initiative n’est pas une OPA hostile sur l’ONU : c’est le constat pragmatique de sa paralysie. Face à des vetos croisés qui, de Moscou à Washington en passant par Pékin, ont transformé le Conseil de sécurité en chambre des blocages géopolitiques, ils opposent l’efficacité d’un conseil capable de prendre des décisions rapides, adossé à des fonds mobilisables et à des volontés politiques claires. Une sorte de « coalition de la volonté » institutionnalisée, débarrassée des pesanteurs bureaucratiques qui ont fini par réduire l’ONU à l’impuissance.

Donald J. Trump, architecte du Board of Peace

II. Architecture d’un pouvoir personnel

1. Une institution construite autour d’un homme

Lire la charte du Board of Peace, c’est pénétrer dans une architecture institutionnelle d’un genre inédit. L’organisation est structurée autour de la figure de son président, désigné nommément : Donald J. Trump. Non pas « le président des États-Unis d’Amérique », mais la personne physique.

La distinction n’a rien d’anecdotique. Elle signifie que Trump conserverait la présidence du Board après la fin de son mandat à la Maison-Blanche en janvier 2029, sine die. La charte prévoit que son mandat ne peut prendre fin que par démission volontaire ou par un vote unanime du conseil exécutifDonald Trump – président (Chairman). Nikolay Mladenov – « High Representative for Gaza ». Marco Rubio. Steve Witkoff. Jared Kushner. Marc Rowan. Ajay Banga. Robert Gabriel Jr. Tony Blair. constatant son incapacité. Il désigne lui-même son successeur.

Le président invite les membres, les renouvelle ou les exclut. Il fixe l’ordre du jour. Il approuve ou oppose son veto à toute décision. Il crée, modifie ou dissout les organes subsidiaires. Il nomme les membres du conseil exécutifDonald Trump – président (Chairman). Nikolay Mladenov – « High Representative for Gaza ». Marco Rubio. Steve Witkoff. Jared Kushner. Marc Rowan. Ajay Banga. Robert Gabriel Jr. Tony Blair. et peut les révoquer. Fait notable : l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair est le seul non-Américain à y siéger, une présence aussi pittoresque que symbolique.

Il interprète la charte. Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête : la charte confère au Board une personnalité juridique internationale et place l’autorité finale d’interprétation de tout litige interne entre les mains du président seul. Sans mécanisme d’arbitrage extérieur, sans cour internationale compétente. Trump n’a pas créé un club diplomatique. Il a créé une entité de droit international. Il décide seul de ce que la charte autorise et constitue l’instance d’appel unique.

Comme le résume le chercheur Pasquale Annicchino : « Trump est tout à la fois le jury, le juge et le promoteur immobilier des ruines post-conflit. »

2. Un vice de conception inscrit dans la charte

Cette architecture porte en elle un vice de conception majeur, visible dès sa naissance. En liant l’institution à une personne physique plutôt qu’ à une fonction, Trump ne crée pas une administration internationale : il crée une institution dont la survie dépend entièrement d’un seul homme.

3. Un milliard de dollars pour exister

L’architecture financière parachève l’ensemble. Tout État signataire bénéficie d’un siège de trois ans, renouvelable à la discrétion du président. Pour obtenir une quasi-permanence, il faut verser au moins un milliard de dollars dans un fonds dont la charte ne précise ni la gestion, ni les mécanismes de contrôle.

Mais la sélection par le capital se double d’une surveillance étroite des allégeances. Le Canada en a fait l’amère expérience : après avoir accepté l’invitation par la voix de son Premier ministre Mark Carney, le pays a vu son invitation brutalement retirée. Carney avait osé, depuis la tribune de Davos, mettre en garde contre une ère de rivalité entre grandes puissances. L’épisode canadien n’est pas isolé. Pour avoir simplement indiqué qu’elle n’entendait pas, à ce stade, donner suite à l’invitation, la France a été immédiatement menacée de taxes douanières sur les vins et le champagne. La dissidence se paie comptant : critiquer avant d’entrer coûte autant que refuser de payer après.

Le lendemain même de la réunion inaugurale du Board, la Cour suprême des États-Unis invalidait, à six voix contre trois, les droits de douane dits « réciproques » imposés par Trump, jugeant qu’il avait outrepassé ses pouvoirs constitutionnels : seul le Congrès peut lever l’impôt. L’outil de pression utilisé pour forcer les adhésions au Board était illégal. Trump a aussitôt signé un nouveau décret imposant une taxe mondiale de 10 %, qualifiant les juges d’« antipatriotiques et déloyaux envers notre Constitution ».

Quand on menace un pays de taxes pour le pousser à signer, ce n’est plus une adhésion enthousiaste. C’est une décision prise sous pression. La question n’est plus de savoir ce que ce club promet. C’est de savoir qui accepte d’y entrer, et pourquoi.

III. La géographie du consentement

Invitation & Davos

60 pays invités / 20 signataires

Charte signée lors de la cérémonie inaugurale du 22 janvier 2026.

PIB Mondial (États-Unis inclus)

33,7 % du PIB mondial

Pour à peine 17,6 % de la population de la planète.

PIB Mondial (Hors États-Unis)

7,3 % du PIB mondial

Poids économique réel des membres non-américains.

Déficit Démocratique

Plus de 55 % des membres

Basé sur Freedom House 2025 et l’EIU Democracy Index 2024.

Cette cartographie dessine une fracture nette. L’OTAN est coupée en deux : la Turquie siège, tandis que le Canada s’est vu retirer son invitation, et que la France et l’Allemagne ont refusé. En Asie du Sud-Est, l’Indonésie (démocratie, G20) a signé, mais siège aux côtés du Cambodge et du Vietnam, deux régimes autoritaires — les autres poids lourds de l’ASEAN ont refusé. L’Afrique est représentée par le Maroc et l’Égypte, mais les poids lourds du continent, Nigeria, Afrique du Sud, Congo, Éthiopie, ont ignoré l’invitation. L’Amérique latine se résume à l’Argentine de Milei.

Cette géographie dit une chose simple : le Board n’est pas une coalition de volontaires, mais une constellation d’intérêts contraints. On y trouve ceux qui ont besoin des États-Unis (Égypte, Pakistan), ceux qui partagent une vision autoritaire de l’ordre (Bélarus, Émirats), et quelques démocraties qui tentent de ménager leur avenir (Indonésie). Les grandes démocraties occidentales, elles, regardent de loin.

Pourquoi signer malgré tout ? Pour certains États, c’est un accès direct à Washington dans un monde où les canaux multilatéraux sont grippés. Pour d’autres, une place dans les futurs marchés de reconstruction de Gaza — et au-delà. Pour certains régimes, enfin, un cadre sans exigences en matière de droits humains est structurellement plus confortable qu’un multilatéralisme contraignant. Dans un monde fragmenté, certains préfèrent être à l’intérieur du dispositif plutôt que le subir de l’extérieur.

Pour simplifier sans entrer dans le détail : sur les vingt membres du G20, cinq ÉtatsLes États-Unis, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Indonésie et l’Argentine. siègent au Board. Les quatorze autres sont absents ou simples observateurs. Sur les dix membres du BRICS, un seul a signé la charte : l’Égypte.

Cette géographie du consentement n’est pas sans précédent. L’histoire de la gestion internationale des conflits en a déjà produit un, plus proche qu’on ne le croit.

IV. Le fantôme bosniaque : un précédent qui éclaire

Le Board of Peace évoque immédiatement le Peace Implementation Council créé à Londres en décembre 1995 pour superviser les accords de Dayton en Bosnie-Herzégovine. Mais la version finale a rompu le parallèle : là où le PIC reposait sur la collégialité et se limitait à un pays, le Board se veut planétaire et concentre l’autorité dans les mains d’un seul homme qui ne rend de comptes qu’ à lui-même.

L’analogie bosniaque éclaire surtout les risques à long terme : trente ans après Dayton, la Bosnie vit toujours sous tutelle internationale. Gaza, préviennent certains analystes, est « en route vers le même semi-protectorat ». Jared Kushner a involontairement confirmé le diagnostic en expliquant que le Board fonctionnerait « comme un conseil de gérance dans le privé ». La paix administrée comme un actif. Les populations comme un portefeuille. Ce protectorat privé ne prospère que dans le vide laissé par une autre institution. Et ce vide, il est réel.

V. L’ONU en crise : le Board comme symptôme

L’administration Trump a retiré les États-Unis de 66 organisations internationales par décret. L’ONU traverse une crise de liquidité que le secrétaire général António Guterres décrit comme « un risque de collapse financier imminent ». Et les États-Unis lui doivent à ce jour 2,196 milliards de dollars.

Et puis il y a le refus du Vatican. Par la voix du cardinal Pietro Parolin, le Saint-Siège a publiquement décliné toute participation, en réaffirmant que seul le système onusien offrait le cadre légitime de gestion des crises. Quand Rome dit non, ce n’est jamais un détail. C’est sur Gaza, pourtant, que le Board doit faire ses preuves. C’est là que les promesses rencontrent la réalité.

VI. L’épreuve de Gaza : entre chiffres virtuels et réalité du terrain

Carte de la situation à Gaza en 2024

Le 19 février 2026, quarante représentants étrangers se sont réunis à Washington, dans un bâtiment rebaptisé Donald J. Trump Institute of Peace. Sur l’estrade, Ali Shaath, architecte gazaoui formé aux États-Unis, était le seul Palestinien présent, silhouette isolée au milieu des costumes sombres des investisseurs. Donald Trump a présenté son plan pour Gaza comme l’opportunité immobilière du siècle, plaisantant sur des soldats chinois dont on pourrait « jouer au billard sur la tête ».

Neuf pays du Golfe et d’Asie centrale ont annoncé 7 milliards de dollars de contributions immédiates. Le Kazakhstan a même annoncé la création d’un Prix Trump de la Paix pour couronner l’initiative. Fidèle à sa ligne, la Chine a observé l’événement à distance, sans engagement de troupes. Marco Rubio a quant à lui été cinglant : « il n’y a pas de plan B pour Gaza ; le plan B, c’est la guerre ».

La même semaine, le Financial Times révélait que JPMorgan serait en discussions pour devenir la banque officielle du Board of Peace. La paix comme portefeuille de projets. Mais derrière les chiffres, une réalité plus froide. Les États-Unis ont promis 10 milliards supplémentaires, des fonds qui restent, pour l’heure, des promesses non votées par le Congrès. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre 2025, 603 Palestiniens ont été tués par des frappes israéliennes. L’enclave reste à 90 % déplacée. Gaza est le laboratoire. Mais le Board semble déjà penser à un autre théâtre.

VII. Parler de paix en préparant une guerre

L’armée américaine organise la plus grande mobilisation régionale depuis 2003. Trump a confirmé la commande de bombardiers furtifs B-2 supplémentaires, utilisés en juin 2025, lors de l’opération Midnight Hammer, pour frapper trois sites nucléaires iraniens.

Depuis l’estrade du Board, Trump a lancé un ultimatum à Téhéran : « Peut-être qu’on va conclure un accord. Vous le saurez probablement dans les dix prochains jours. » Se vanter de changer le destin du Moyen-Orient tout en se plaçant au seuil d’une opération militaire imprévisible. Mais toute cette architecture de force repose sur une hypothèse que personne ne formule à voix haute : que son architecte sera toujours là.

VIII. L’après-Trump : l’angle mort structurel

La fragilité la plus fondamentale du Board of Peace tient dans un paradoxe constitutif. La charte nomme Donald J. Trump. Pas une fonction. Pas un État. Un homme.

Lorsqu’il quittera la Maison-Blanche en janvier 2029, il restera, en théorie, président du Board. Mais un ancien président dépourvu du levier de la puissance exécutive pourra-t-il encore mobiliser des troupes, contraindre des belligérants, imposer un cessez-le-feu ? Si l’administration suivante est démocrate, la dissolution du Board pourrait figurer parmi ses premiers actes.

Une institution internationale construite pour ne pas survivre à son fondateur est-elle encore une institution ?

Mais la question la plus troublante n’est pas à mes yeux celle-là. Ce qui sidère, à la relecture de tout ce qui précède, ce n’est pas tant ce que Trump a fait. C’est ce que les autres n’ont pas fait. Quarante délégations ont pris l’avion pour Washington, ont écouté un président parler de la Bourse et de soldats chinois dont on pourrait jouer au billard sur la tête, et sont reparties en ayant signé, promis, applaudi. La Chine a observé. La Russie s’est tue. Et l’Afrique — le Maroc et l’Égypte présents, mais le Nigeria, l’Éthiopie, l’Afrique du Sud, le Congo absents d’une salle qui prétend pourtant résoudre ses guerres.

Quatre-vingts ans de multilatéralisme. Quatre-vingts ans de règles communes, d’institutions imparfaites, de compromis laborieux entre puissances rivales. Et au bout de ces quatre-vingts ans, un homme qui décrète que la paix est son affaire, que les règles sont une perte de temps, et que le reste du monde peut regarder depuis la salle ou depuis chez lui. Ce qui stupéfie n’est pas l’audace de Trump. C’est la complaisance de ceux qui ont laissé faire.

Trois milliards et demi d’êtres humains sans siège, sans voix, sans nom dans la charte. L’ordre mondial se réinvente. Mais pas pour eux.

I. Le détournement

La résolution 2803 autorisait un Board pour Gaza, limité à 2027. La charte publiée deux mois plus tard crée une institution permanente de portée mondiale, sans nouveau vote, sans nouveau consentement. Un mandat voté par l’ONU a été transformé en instrument de pouvoir personnel. Les quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité, Chine, Russie, France, Royaume-Uni, ont tous refusé d’y siéger. Le paradoxe est fondateur : le Board naît d’une légitimité onusienne obtenue contre la volonté des gardiens de l’ONU.

II. Architecture d’un pouvoir personnel

La charte nomme Donald J. Trump, pas le président des États-Unis. Il préside sine die, désigne son successeur, interprète seul la charte, oppose son veto à toute décision. Aucune cour internationale. Aucun arbitrage extérieur. Comme le résume le chercheur Pasquale Annicchino : « Trump est tout à la fois le jury, le juge et le promoteur immobilier des ruines post-conflit. » Le Canada a vu son invitation retirée pour avoir critiqué le projet depuis la tribune de Davos. La France a été menacée de taxes sur ses vins et son champagne. La Cour suprême américaine a jugé ces taxes illégales le lendemain même de la réunion inaugurale du Board. Trump a signé un nouveau décret dans l’heure.

III. La géographie du consentement

60 pays invités. 20 signataires. États-Unis inclus : 33,7 % du PIB mondial. États-Unis exclus : 7,3 %, moins que la France seule. Plus de 55 % des membres non-américains sont des régimes autoritaires ou hybrides : Bélarus, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Cambodge, Vietnam, Émirats, Arabie saoudite, Égypte, Qatar, Ouzbékistan. Sur les vingt membres du G20, cinq siègent. Sur les dix membres des BRICS, un seul a signé : l’Égypte. L’OTAN est coupée en deux : la Turquie dedans, les autres dehors. L’Afrique est représentée par le Maroc et l’Égypte, mais les poids lourds du continent, Nigeria, Afrique du Sud, Congo, Éthiopie, ont ignoré l’invitation. Ce n’est pas une coalition de volontaires. C’est une constellation d’intérêts contraints.

IV. Le fantôme bosniaque

Le Board s’inspire du Peace Implementation Council créé pour la Bosnie en 1995, mais en rompt tous les garde-fous. Là où le PIC était collégial et limité à un seul pays, le Board est personnel et planétaire. Trente ans après Dayton, la Bosnie vit toujours sous tutelle internationale. Gaza, préviennent certains analystes, est déjà « en route vers le même semi-protectorat ». Jared Kushner a lui-même confirmé le diagnostic : le Board fonctionnera « comme un conseil de gérance dans le privé ». La paix administrée comme un actif. Les populations comme un portefeuille.

V. L’ONU en crise

L’administration Trump a retiré les États-Unis de 66 organisations internationales par décret. L’ONU traverse une crise de liquidité que son secrétaire général António Guterres décrit comme « un risque de collapse financier imminent ». Les États-Unis lui doivent 2,196 milliards de dollars. Le Vatican a publiquement refusé de participer au Board, réaffirmant que seul le système onusien offre un cadre légitime. Le Board n’a pas besoin de remplacer l’ONU pour lui nuire. Il lui suffit de renforcer la perception qu’elle ne fonctionne plus.

VI. L’épreuve de Gaza

19 février 2026. Réunion inaugurale à Washington, dans un bâtiment rebaptisé Donald J. Trump Institute of Peace. Annonces : 7 milliards du Golfe, 10 milliards américains non votés par le Congrès, 20 000 soldats promis. JPMorgan en discussions pour devenir la banque officielle du Board. Sur l’estrade, Trump parle de la Bourse, de soldats chinois sur la tête desquels on pourrait « jouer au billard ». Il ne mentionne pas une seule fois le sort des Gazaouis. Ali Shaath, architecte gazaoui formé aux États-Unis, est le seul Palestinien de la journée : une silhouette isolée au milieu des costumes sombres des investisseurs. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre 2025, 603 Palestiniens ont été tués par des frappes israéliennes. L’enclave reste à 90 % déplacée.

VII. Parler de paix en préparant une guerre

L’armée américaine organise la plus grande mobilisation régionale depuis 2003. Des bombardiers furtifs B-2 supplémentaires ont été commandés, les mêmes utilisées en juin 2025, lors de l’opération Midnight Hammer, pour frapper trois sites nucléaires iraniens. Depuis l’estrade du Board, Trump a lancé un ultimatum à Téhéran : « Peut-être qu’on va conclure un accord. Vous le saurez probablement dans les dix prochains jours. » L’outil censé reconstruire Gaza se mue en tribune de coercition militaire. Le Board parle paix. Les B-2 attendent leurs ordres.

VIII. L’après-Trump

La charte nomme Donald J. Trump. Pas une fonction. Pas un État. Un homme. En janvier 2029, il quittera la Maison-Blanche mais restera, en théorie, président du Board. Un ancien président sans puissance exécutive pourra-t-il encore mobiliser des troupes, contraindre des belligérants, imposer un cessez-le-feu ? Une institution internationale construite pour ne pas survivre à son fondateur est-elle encore une institution ? Quarante délégations ont signé, promis, applaudi. La Chine a observé. La Russie s’est tue. L’Afrique a envoyé le Maroc et l’Égypte, mais le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Congo, l’Éthiopie n’étaient pas là. Trois milliards et demi d’êtres humains sans voix, sans siège, sans nom dans la charte. L’ordre mondial se réinvente. Mais pas pour eux.


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1 réflexion sur “Le Conseil de la Paix, ou la privatisation de l’ordre international”

  1. L’initiative de Trump concernant le Conseil de la Paix n’est qu’une privatisation de l’ordre international. J’ai l’impression qu’à travers ce geste il veut se bâtir un capital de sympathie pour obtenir le prix Nobel de la paix. C’est de la diplomatie en mode séduction. Que vaut cette initiative si les Palestiniens, premiers concernés, ne sont pas partie prenante dans le processus?
    L’histoire montre que les accords durables reposent sur trois piliers :
    • La reconnaissance mutuelle des parties
    • Une négociation réelle
    • Une perception minimale d’équité
    Les Accords d’Oslo, malgré leurs limites, reposaient au moins sur ce principe fondamental. Une paix conçue sans inclusion effective risque d’apparaître comme déséquilibrée — voire imposée.
    La paix n’est pas seulement un “deal”. C’est un équilibre fragile entre justice, reconnaissance et réalisme politique.

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