Soudan : la victoire dédoublée
Un blason qui promet la victoire, un pays qui se déchire en deux gouvernements brandissant le même oiseau.
Origine du sceau
Adopté en 1986, sous Sadiq al-Mahdi
Le secrétaire et le bouclier du Mahdi
Khartoum, avril 2026. L’aéroport rouvre. Quelques institutions reviennent du repli temporaire de Port-Soudan. Sur les bâtiments officiels, le sceau de l’État brille toujours, doré : un secrétaire ailes déployées en X, le bouclier mahdiste sur la poitrine, la devise al-naṣr lanā au-dessus. À 1,500 kilomètres de là, à Nyala, sur les uniformes d’un autre gouvernement, un autre oiseau presque identique brille, lui aussi en doré. Deux blasons, deux capitales, un seul pays sur la carte.
Le sceau d’un revers
L’emblème actuel a été adopté au lendemain de la chute de Nimeiry, le dictateur qui avait imposé la chariaSeptembre 1983 : décrets dits « lois de septembre » imposant la charia, hudud (amputations, flagellations) inclus, à l’ensemble du pays, y compris au Sud non musulman. Catalyseur de la deuxième guerre civile. au pays entier en 1983. En 1986, le gouvernement de coalition dirigé par Sadiq al-Mahdi, arrière-petit-fils direct du Mahdi historique, inscrit dans son programme la modification du drapeau et de l’emblème national. Le bouclier de l’aïeul devient le pectoral du nouvel État, porté par un oiseau choisi pour ne pas ressembler aux aigles arabes des voisins.
Une victoire sans objet
Au-dessus de l’oiseau, le cartouche affiche trois mots arabes : al-naṣr lanā. La victoire est nôtre. Pas la paix. Pas la justice. Pas l’unité. La victoire. Un cri d’arme qui n’a jamais désigné contre qui il était poussé. Quand l’emblème est inscrit dans le marbre en 1986, le Sud chrétien et animiste est en guerre depuis trois ans contre Khartoum, et personne ne sait si la « victoire » revendiquée est celle d’un peuple sur un autre, d’un dogme sur un autre, ou d’un héritage sur un autre.
La calligraphie est en vert, couleur traditionnelle de l’islam, et non en or ou en noir comme on aurait pu l’attendre d’une simple inscription d’État. Le détail compte : la devise n’est pas neutre. Elle confessionnalise jusqu’au mot. Et cette phrase est en arabe seulement. Pourtant, à l’époque où elle est gravée, le Soudan compte autour de 30 millions d’habitants, dont près d’un quart parle des langues nilotiquesFamille linguistique parlée le long du Nil et de ses affluents, du Soudan jusqu’à la Tanzanie. Inclut le dinka, le nuer, le shilluk, le luo, le maasaï. Les peuples nilotiques (du Sud-Soudan, du Kordofan, du Haut-Nil) sont historiquement non arabes et majoritairement non musulmans., nubiennes ou tchadiques, et dont environ 25% n’est pas musulman. La devise nationale leur parle dans une langue qui n’est pas la leur, d’une foi qu’ils ne partagent pas, d’une victoire à laquelle ils ne sont pas conviés. La langue de l’emblème est le premier acte de fracture.
L’absence est aussi parlante que la présence. Aucune croix pour les chrétiens du Sud, aucun motif nilotique, aucun signe des langues bedja ou nubienne. Le sceau de 1986 n’a jamais représenté le Soudan réel : il a représenté le Soudan que ses concepteurs voulaient voir advenir, arabe et musulman jusque dans son écriture officielle. Et il ne s’est pas modifié quand, en 2011, la sécession du Soudan du Sud a retranché une grande partie des chrétiens et des nilotiques du territoire national. Le sceau qui les ignorait au moment où ils étaient là continue, depuis qu’ils sont partis, à porter la trace iconographique d’un pays qui n’existe plus. La fracture confessionnelle s’est officialisée en frontière.
L’oiseau-scribe qui marche
Le secrétaire (Sagittarius serpentarius) n’est pas un aigle. C’est un rapace africain endémique, à pattes de grue, qui passe sa vie au sol et chasse les serpents en les piétinant. Là où l’aigle de Saladin règne depuis les hauteurs sur l’emblème égyptien, le secrétaire combat à pied. La commission héraldique soudanaise de 1985-1986 a écarté l’aigle du Caire et le faucon de Quraysh des emblèmes saoudiens. On peut y voir un acte délibéré de distance africaine au sein du panarabisme, ou un simple choix esthétique sans portée politique. Je penche pour la première lecture, sans pouvoir la prouver. L’iconologie ne livre pas la preuve, elle livre une lisibilité. Si cette lecture est juste, elle inscrit dans le sceau une distance africaine que les politiques d’arabisation des régimes ultérieurs viendront contredire.
Sa silhouette dit autre chose qu’une domination. Long corps droit, ailes serrées, tête tournée vers la droite, le secrétaire évoque moins un prédateur impérial qu’une sentinelle : il scrute, il patrouille, il garde un territoire qu’il sait menacé. Pour un État né dans la guerre civile et qui n’a connu que la guerre, le choix est cohérent. La vigilance vaut mieux que la domination, faute de pouvoir l’incarner.
Le nom même de l’oiseau est un paradoxe. Le naturaliste Buffon a popularisé en 1780 l’idée que les longues plumes noires à l’arrière de sa tête évoquent les plumes d’oie que les scribesHypothèse étymologique dominante depuis Buffon (1780) : la huppe du secrétaire évoque les plumes d’oie que les clercs et secrétaires des XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles glissaient derrière l’oreille pour écrire à l’encre. Une autre hypothèse fait dériver le nom de l’arabe ṣaqr aṭ-ṭāʔir, « oiseau chasseur », mais elle est minoritaire. glissaient derrière leur oreille pour écrire. Le Soudan a placé au cœur de son emblème un oiseau-scribe et lui a fait crier al-naṣr lanā. Un porteur de plume sommé d’incarner la victoire.
Quant à l’africanité du choix, elle est restée largement décorative. Le Soudan d’al-Bashir, qui prend le pouvoir en 1989, mène contre les non-Arabes du Darfour, des monts Nuba et du Sud une politique d’arabisation, de bombardements et, à partir de 2003, ce que la justice internationale qualifiera plus tard de génocide. La gouvernance, dans ces décennies, est intégralement portée par un projet arabo-musulman de souveraineté. Sur l’emblème, l’Afrique tient pourtant toujours, sous la forme de cet oiseau-sentinelle. Et c’est là, peut-être, le plus cruel : le rapace endémique sur le sceau reste, sur quatre décennies, le seul Africain à qui l’État de Khartoum reconnaisse une place de plein droit.
Le bouclier de l’ancêtre
Sur la poitrine du secrétaire, un bouclier. Pas un blason inventé. Pas un emblème de tribu fédérée. Le bouclier réel de Muhammad Ahmad, le MahdiMuhammad Ahmad ibn Abdallah (1844-1885), proclamé Mahdi en 1881. Mène un soulèvement messianique contre l’occupation turco-égyptienne. Prend Khartoum en janvier 1885 (mort du général Gordon). Son État théocratique survit jusqu’à sa défaite par Kitchener à Omdurman en 1898. du XIXᵉ siècle, qui souleva le Soudan contre les Turco-Égyptiens, prit Khartoum en 1885 et y fonda un État théocratique avant d’être écrasé par Kitchener à Omdurman en 1898. La République de 1986 ne se réclame pas d’un texte fondateur ni d’une institution moderne : elle se réclame d’un soulèvement religieux qui a brièvement instauré la loi divine. Au cœur du bouclier, une sphère rouge, comme une cible, comme une plaie, comme un soleil de combat. Le foyer chromatique de toute la composition.
Le mahdisme n’est pas une référence parmi d’autres : c’est la matrice symbolique. Quand Nimeiry impose la charia en 1983, il s’autoproclame imam de la oumma soudanaise. Quand Bashir prend le pouvoir en 1989, c’est au nom du « salut national » et de l’islamisation de l’État. Quand l’idéologue Hassan al-Tourabi rêve d’un califat moderne dans les années 1990, c’est avec Khartoum comme capitale.
Le bouclier mahdiste n’a pas conduit l’action politique de ces régimes successifs. Bashir s’appuyait sur les Frères musulmans soudanais et un appareil sécuritaire moderne, pas sur une continuité mahdiste directe. Mais il a fixé un répertoire dans lequel ces régimes ont dû opérer, soit en s’y inscrivant doctrinalement, soit en le recyclant pragmatiquement. Hemedti, en 2025, brandit le même bouclier sans engagement doctrinal mahdiste : c’est le sceau de l’État qu’il convoite, donc le sien. Tous ne se positionnent pas avec la même intensité par rapport à ce que représente le bouclier. Mais aucun n’a, jusqu’ici, proposé d’autre image.
Le miroir dédoublé
Avril 2023 : la guerre éclate entre l’armée régulière du général Burhan et les Forces de soutien rapide de Hemedti, deux anciens alliés du putsch de 2021 qui se déchirent autour du contrôle de l’État. Trois ans plus tard, le bilan donne le vertige. Près de 9 millions de déplacés internes, plus de 4 millions de réfugiés dans les pays voisins, environ 33,7 millions de personnes en besoin humanitaire en 2026, soit deux tiers de la population. La famine est confirmée dans plusieurs zones du Darfour et du Kordofan. Les estimations de morts oscillent entre 150,000 et 400,000, sans qu’aucun chiffre soit certain.
Cette guerre, le blason ne la dit pas. Pas plus qu’il ne dit ce qui la fait vivre. Aucun fleuve sur le sceau, alors que le Soudan vit du Nil : la moitié de sa population se concentre sur 15% du territoire, en bandes étroites le long du Nil Bleu, du Nil Blanc et de leurs confluences. Aucune mention de l’or non plus, alors qu’en 2024 les Émirats arabes unis ont importé environ 29 tonnes d’or directement du Soudan, contre 17 l’année précédente, et que la production des zones contrôlées par les Forces de soutien rapide approchait, la même année, 860 millions de dollars selon le panel d’experts de l’ONU. Aucune trace de la mer Rouge, dont le littoral abrite Port-Soudan, capitale de repli depuis 2023. Sur la poitrine du secrétaire, un bouclier mahdiste du XIXᵉ siècle. Sous ses ailes, à l’écart du dessin, le Nil qui irrigue, l’or qui finance, la mer Rouge qui ravitaille. Le sceau a tu ce qui fait tenir le pays. Pourquoi ? Parce que ces ressources étaient considérées comme acquises, et qu’on ne représente pas l’évidence ? Ou parce qu’elles étaient déjà trop sensibles, trop disputées, trop convoitées pour figurer sur l’étendard officiel d’un État qui se voulait unifié ? Les deux lectures se défendent. La première fait du sceau un acte de confiance naïve. La seconde en fait un acte d’évitement stratégique. Dans les deux cas, le résultat est le même : le blason célèbre une victoire abstraite et passe sous silence les leviers concrets qui rendraient cette victoire possible. La guerre, elle, déchire ce qui le fait tenir.
Le 27 juillet 2025, Hemedti franchit le pas symbolique. Il proclame, à Nyala, la création d’un « gouvernement de paix et d’unité » rival, et fait dessiner un emblème pour ce contre-État : un secrétaire presque identique, un bouclier presque identique, une devise dans les mêmes mots. Le miroir s’est dédoublé. Pour la première fois depuis 1986, deux pouvoirs brandissent le même rapace pour signifier deux Soudans inconciliables. Le sceau lui-même est devenu un champ de bataille visuel : la couture mahdiste a craqué là où elle prétendait tenir, et la victoire annoncée par le blason est désormais réclamée par les deux camps qui se déchirent en son nom. L’emblème ne prédisait rien. Mais il fixait un répertoire. Quarante ans plus tard, les deux camps qui se déchirent au Soudan le brandissent encore. Est-ce parce que le répertoire les contraint, ou parce qu’aucun des deux n’a su en imaginer un autre ? Les deux lectures sont possibles. Les deux disent quelque chose d’un pays qui n’arrive pas à se redessiner.
Synthèse SAPERE : un emblème dédoublé
Depuis 1986, le Soudan brandit un emblème qui promet la victoire et place un bouclier de combat au centre de la République. Quarante ans plus tard, deux gouvernements rivaux se le disputent. Chacun signe ses décrets sous le même secrétaire ailes ouvertes, le même bouclier mahdiste sur la poitrine, la même devise en arabe. Deux capitales, deux pouvoirs, un seul blason qui les autorise tous les deux.
Un emblème ne fait pas la guerre. Mais il fixe les mots dans lesquels les belligérants peuvent encore se reconnaître quand tout le reste se brise. Le Soudan d’aujourd’hui livre ce paradoxe : un pays divisé sur tout, sauf sur l’image qu’il se donne de lui-même.
Que devient la victoire d’un blason quand le pays se brise en deux sous lui ?
Repères d’évolution
1885 : prise de Khartoum par les troupes du Mahdi. Fondation d’un État théocratique de courte durée, écrasé en 1898.
1956 : indépendance. Premier emblème : un rhinocéros entre des palmiers et des branches d’olivier, esthétique d’inspiration soviétique.
1985-1986 : chute de Nimeiry, gouvernement de coalition de Sadiq al-Mahdi, adoption du sceau actuel (secrétaire et bouclier mahdiste).
1989 : coup d’État du général Omar al-Bashir. Le « salut national » impose une islamisation poussée pendant trente ans.
2011 : sécession du Soudan du Sud après deux décennies de guerre. Perte de 75% des réserves pétrolières.
2019 : chute d’al-Bashir après des mois de manifestations civiles.
2023-2026 : guerre civile entre l’armée régulière (Burhan) et les Forces de soutien rapide (Hemedti). Création d’un gouvernement parallèle à Nyala en 2025, avec emblème distinct.
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