L’Europe dans un monde qui ne promet plus
Pendant trente ans, l’Union européenne a vécu dans un monde qui semblait régi par des règles. Le commerce mondialisé, l’énergie bon marché, la sécurité assurée par les États-Unis et la paix sur le continent permettaient à l’Europe de se penser avant tout comme un « géant normatif » : un acteur qui régule, négocie, standardise.
Ce monde a changé.
La guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine et la fragmentation du commerce mondial n’ont pas fait disparaître les règles, mais elles les ont rendues réversibles. Les grandes puissances choisissent désormais quand les respecter et quand les suspendre. Le droit, le marché et les normes continuent d’exister, mais ils sont devenus instrumentalisables.
Dans ce monde, l’interdépendance n’a pas disparu. Elle est devenue politique.
Une rationalité révolue
L’erreur serait de réécrire le passé. L’Europe n’a pas été naïve.
Pendant trois décennies, elle a fait un choix rationnel : organiser ses dépendances plutôt que les abolir. Elle a externalisé la défense aux États-Unis, l’énergie à la Russie, une partie de la production à l’Asie, afin de maximiser la prospérité, la stabilité et la cohésion interne.
Ce n’était pas une illusion. C’était un compromis adapté à un monde coopératif. Mais ce compromis est aujourd’hui mis sous tension par un environnement où la dépendance concentrée devient un levier de pression.
La dépendance comme arme
La question n’est plus « dépendance ou autonomie ». La vraie question est devenue : qui peut transformer la dépendance en arme, et à quel coût ?
La crise énergétique de 2022, les restrictions technologiques, les sanctions financières et les pressions commerciales ciblées ont montré une chose : dans un monde de rivalités, certains acteurs sont prêts à payer le prix de la rupture.
C’est là que le modèle européen atteint ses limites : il repose sur l’idée que la rupture est toujours plus coûteuse que la coopération. Cette hypothèse n’est plus universelle.
Le coût du durcissement
Face à cela, une tentation s’impose : relocaliser, stocker, subventionner, militariser, sécuriser tout ce qui compte.
C’est logique. Mais c’est aussi politiquement explosif.
Car transformer l’Europe en une économie de mobilisation permanente supposerait :
- Des arbitrages budgétaires massifs.
- Des gagnants et des perdants.
- Des conflits sociaux durables.
- Et un niveau de consensus politique que l’Union ne possède pas.
La voie étroite européenne
L’Europe n’est ni un empire, ni un État unitaire, ni une alliance militaire classique.
Sa singularité est ailleurs : dans sa capacité à structurer les marchés, les règles, les normes et les interdépendances. Mais cette forme de puissance n’est crédible que si elle est adossée à un minimum de capacité matérielle de résistance.
Le défi européen n’est donc ni la fuite dans l’angélisme, ni la conversion à la logique de guerre permanente. Il est de construire une puissance d’équilibre armée, capable :
- De réduire certaines vulnérabilités critiques.
- Sans prétendre tout sécuriser.
- Et sans enfermer ses sociétés dans une logique de confrontation irréversible.
Choisir ce qui doit être protégé
L’Europe ne pourra pas tout défendre. Mais elle doit clairement hiérarchiser.
Ce qui conditionne tout le reste doit être protégé :
- L’énergie pilotable.
- Les composants technologiques critiques.
- Les infrastructures financières.
- Une capacité de défense minimale crédible.
Le reste : biens de consommation, une partie des échanges, la mondialisation non stratégique... peut rester ouvert.
Ce n’est pas une fuite. C’est un calcul.
La vraie ligne de fracture
L’Europe ne sera pas jugée sur sa capacité à imiter les empires. Elle le sera sur sa capacité à ne pas devenir le terrain de jeu des autres.
Cela exige plus que de la régulation. Mais moins qu’une économie de guerre.
La question centrale n’est donc pas : « Faut-il plus de puissance ? ». Mais : Quelle puissance l’Europe peut-elle soutenir politiquement, socialement et démocratiquement dans la durée ?
C’est là que se joue, en réalité, l’avenir européen.
(Weaponized Interdependence)
Longtemps, la théorie libérale des relations internationales a postulé que l'interdépendance économique réduisait les risques de conflit en augmentant le coût de la guerre.
Dans un article fondateur publié en 2019, les chercheurs Henry Farrell et Abraham Newman ont renversé ce paradigme. Ils démontrent que la mondialisation n'est pas un réseau plat, mais une structure hiérarchique organisée autour de "nœuds centraux" (système financier SWIFT, infrastructures internet, chaînes de valeur des semi-conducteurs).
Les États qui contrôlent ces nœuds (principalement les États-Unis) peuvent les utiliser comme des goulots d'étranglement pour surveiller ou punir leurs adversaires. L'Europe, riche mais ne contrôlant pas ces infrastructures critiques, se retrouve ainsi structurellement vulnérable : elle est insérée dans des réseaux qu'elle ne dirige pas.
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