Portrait de Marie-Antoinette par Elisabeth Vigee le brun

L’ultime chute de la Reine Marie-Antoinette

Trahison, Procès et Réhabilitation

Le 16 octobre 1793, 12h15. Une lame glisse sur la nuque de celle qui fut reine de France. Un claquement métallique, suivi d’un silence pesant. Sur la place de la Révolution, devenue théâtre d’une guillotine affamée, le sang d’une Habsbourg teinte les pavés de Paris. Marie-Antoinette, l’Autrichienne honnie, celle que l’on accuse d’avoir dévoré la France à coups de frivolités et de festins, n’est plus. À 38 ans, la femme qui incarnait autrefois le luxe monarchique est réduite en un symbole politique, immolé sur l’autel de la Révolution.

L’accusée : Traître ou bouc émissaire ?

Deux jours. C’est tout ce qu’il aura fallu pour juger une reine. Les charges ? Monumentales, mais souvent absurdes. Elle est ainsi accusée de haute trahison, de complot avec l’ennemi autrichien, de dilapidation des ressources de l’État, et même d’incestevec son propre fils, Louis-Charles– une accusation ignoble pour achever de la détruire.  incarnant la bassesse de la machine révolutionnaire. Mais Marie-Antoinette, même face à cette infamie, trouve la force de répondre : « J’en appelle à toutes les mères. » Un coup porté à la décence, et une riposte digne qui surprend. Car jusqu’à la fin, l’ancienne reine garde cette posture, une dignité royale dans le chaos.

Mais le coup de grâce n’est pas venu de ces accusations grotesques. Non, il est venu de ce qu’elle représentait. Une couronne décadente, aveugle face aux affres de son peuple. Marie-Antoinette, c’est la « déficitairienne », celle qui dilapide le Trésor public, celle qui murmure, dit-on, « Qu’ils mangent de la brioche » alors que les ventres crient famine. Bien sûr, cette phrase apocryphe a fait couler plus d’encre que de vérité. Peu importe. Le peuple avait besoin d’un ennemi. La reine était l’incarnation parfaite de ce rôle.

Les ultimes humiliations d’une reine déchue

Marie-Antoinette quittant la conciergerie, le 16 octobre 1793 par William Hamilton (1794)

Le matin de son exécution, Marie-Antoinette, autrefois habillée en somptueux velours, est vêtue d’une simple robe blanche. Ses cheveux, autrefois si célèbres pour leur hauteur et extravagance, sont maintenant courts, blanchis par l’usure des mois passés en captivité. Exit les carrosses dorés. Elle traverse Paris dans une charrette misérable, exposée aux insultes, à la haine du peuple. Aucun privilège, aucune faveur ne lui sera accordée.

L’arrivée sur la place de la Révolution (devenue en 1795 place de la Concorde) est un moment de théâtre macabre. La guillotine se dresse, stoïque. Marie-Antoinette trébuche sur le pied de Charles-Henri Sanson, le bourreau, et dans un dernier geste d’étiquette, s’excuse : « Pardon, monsieur, je ne l’ai pas fait exprès. » Ironie tragique, dernier souffle de politesse dans un monde de sauvagerie. À 12h15, la guillotine tombe, et avec elle, une ère.

La foule : Enthousiasme ou lassitude ?

La mort de Marie-Antoinette ne suscite pas l’hystérie qu’on pourrait imaginer. Les révolutionnaires les plus radicaux – les sans-culottes, les poissardes – crient victoire. Mais une grande partie de la population parisienne, épuisée par le flot d’exécutions, assiste dans un silence mêlé d’indifférence. Après des mois de sang versé, même la tête d’une reine ne provoque plus les éclats d’enthousiasme attendus.

La Reine n’était plus qu’une ombre. Le peuple avait réclamé sa tête, mais une fois tombée, il ne savait plus quoi en faire. Le Tribunal révolutionnaire, dominé par l’intransigeant Fouquier-Tinville, avait mené une justice expéditive, mais la satisfaction populaire était loin d’être acquise.

D’une femme honnie à une martyre réhabilitée

Ils l’ont guillotinée, mais ils ne savaient pas quoi en faire après. L’exécution de Marie-Antoinette, censée être un point final à la monarchie, n’a été que le début d’une nouvelle tragédie : celle de sa mémoire, constamment réinventée, manipulée, tordue jusqu’à l’excès.

Des années plus tard, Napoléon, devenu par alliance un parent de la reine en avril 1810 par son mariage avec Marie-Louise d’Autriche, décrira dans ses Mémoires un silence de plomb dans la maison d’Autriche. « À chaque mention de son nom, on baissait les yeux, évitait la conversation, comme on s’écarterait d’une tache de sang impossible à nettoyer. »

Mallet du Pan, émigré royaliste, ne cachait pas son indignation. Il voyait dans cette exécution une insulte à l’Europe entière, une reine, sœur d’un empereur, jetée dans l’oubli comme un vulgaire fait divers. Pas une voix à Londres pour s’en indigner. Pas un mot dans les grandes cours européennes. Comme si elle n’avait jamais existé. La Convention l’avait tuée, et le monde s’était empressé d’oublier.

Puis, soudain, la mémoire de la reine ressurgit, en un élan de repentir collectif. Louis XVIII, son beau-frère, monte sur le trône et fait ériger une chapelle à la Conciergerie, à l’endroit même où elle avait passé ses derniers jours. On la pleure, on la sanctifie, on la dépeint comme une sainte martyre, l’image de la reine s’effaçant dans une odeur d’encens et de prières murmurées par des sœurs cloîtées. Chateaubriand, la voix tremblante, la nomme « le crime le plus affreux de la Révolution », surpassant même l’exécution de son époux, le roi.

Madame de Staël ajoute son propre épitaphe : « Un crime inutile », un meurtre destiné à inspirer l’effroi. La reine, cette femme sans défense, est devenue une épouvantail à brandir devant les foules, la victime sacrificielle d’une Terreur aveugle. En 1816, on ressort même la lettre d’adieu de Marie-Antoinette, « miraculeusement » retrouvée. On la lit dans toutes les églises de France. Les larmes coulent, le peuple soupire, et la douleur se transforme en litanies. On présente la reine comme une sainte, une martyre dont les souffrances expient les fautes de la France.

Madame Vigée Le Brun, amie proche de la reine et peintre de sa cour, pleure sa « grande bonté » et son courage face à l’adversité. Celle qui avait autrefois immortalisé la reine en toiles fastueuses écrit dans ses mémoires : « La haine envers cette femme était disproportionnée. Elle ne méritait jamais un tel sort. »

Léon Bloy, écrivain mystique du XIXe siècle, va encore plus loin. Marie-Antoinette n’était pas seulement une victime. Elle était la « blonde chevalière de la mort », une figure quasi christique, réincarnant le Golgotha sur la place de la Révolution. Sa mort devient une sorte de rédemption cosmique. Et la Conciergerie, où elle a attendue l’échafaud, se transforme, sous la plume des romantiques, en antichambre de l’Enfer, décor sombre et étrange, peuplé de grilles, de crochets et de l’ombre du dieu Hadès.

Mais d’autres mémoires résistent. Les anciens révolutionnaires, ces « régicides » exilés, se taisent. Marie-Antoinette n’était pas une martyre à leurs yeux, mais une coupable. Ils n’avaient que faire de ces larmes tardives. Jean-Paul Marat justifiait sa mort avec véhémence : « Qu’on se débarrasse de cette femme perfide, ennemie du peuple ! », rappelant les cris vengeurs du peuple révolutionnaire. Louis Blanc et Michelet affirment sans équivoque : « Elle était coupable, elle avait appelé l’étranger. »

Les historiens modernes ont tenté de restituer une vision plus nuancée. Évelyne Lever décrit une reine à la fois frivole et tragique, dépassée par les événements. Ses tentatives d’influencer Louis XVI et de renforcer le pouvoir monarchique ont été mal perçues, et son entêtement n’a fait qu’aggraver son impopularité. Lever souligne néanmoins qu’à la fin de sa vie, Marie-Antoinette avait mûri, affrontant son destin avec un courage remarquable.

Antonia Fraser, dans sa biographie, va encore plus loin : Marie-Antoinette était une victime autant que Louis XVI, prise dans un tourbillon politique qu’elle ne comprenait pas entièrement. Fraser évoque la campagne de diffamation massive qui a contribué à la légende noire de la reine. Des pamphlets circulaient, l’accusant des pires vices, créant une image de débauche que même son attitude digne à l’échafaud n’a pu effacer totalement.

Derrière chaque récit sur la reine se dessine un autre visage, une autre histoire. La sainte et la traîtresse. L’innocente et la conspiratrice. Marie-Antoinette est devenue une toile sur laquelle chaque époque projette ses angoisses et ses rédemptions, jusqu’à en faire, parfois, une « diva des sleepings » ou une « fashion addict ». Mais au-delà de ces multiples visages, il reste une réalité brutale : l’élimination symbolique d’une reine, d’une femme, et d’une mère, sacrifiée pour expier les fautes d’une nation en crise.

Et même aujourd’hui, à l’heure des cérémonies mondiales, Marie-Antoinette n’a pas quitté la scène. Sa tête décapitée, réinventée en tableau vibrant lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, rappelle que, pour le meilleur ou pour le pire, la mémoire de la reine continue de hanter les imaginaires, incitant chacun à se demander : qu’est-ce que la justice, qu’est-ce que la mémoire, et à qui appartiennent-elles vraiment ? 

Chronologie

1755 Novembre 2 – Naissance de Marie-Antoinette

Marie-Antoinette est née à Vienne, en Autriche, au sein de la famille impériale des Habsbourg, fille de l’empereur François Ier et de Marie-Thérèse d’Autriche.

1770 Mai 16 – Mariage avec Louis-Auguste, futur Louis XVI

Marie-Antoinette épouse le dauphin Louis-Auguste à l’âge de 14 ans. Ce mariage scelle une alliance entre la France et l’Autriche, deux grandes puissances européennes.

1774 Mai 10 – Accession au trône de France

À la mort de Louis XV, son petit-fils Louis-Auguste devient Louis XVI et Marie-Antoinette devient reine de France à 18 ans.

1785 Août – Affaire du collier de la reine

Bien que Marie-Antoinette ne soit pas directement impliquée, son nom est associé à une vaste escroquerie liée à un collier de diamants. Cette affaire ternit sa réputation auprès du peuple français.

1789 Juillet 14 – Prise de la Bastille et début de la Révolution française

L’arrestation de la Bastille marque le début de la Révolution. La monarchie est de plus en plus menacée, et Marie-Antoinette devient une cible majeure pour les révolutionnaires.

1791 Juin 21 – Fuite à Varennes

La famille royale tente de fuir Paris pour rejoindre des alliés monarchistes à l’étranger. Capturés à Varennes, ils sont ramenés à Paris, et la tentative échoue, renforçant la méfiance à leur égard.

1792 Août 10 – Chute de la monarchie

Après la prise du palais des Tuileries par les révolutionnaires, la monarchie est suspendue et la famille royale est emprisonnée à la prison du Temple.

1793 Janvier 21 – Exécution de Louis XVI

Louis XVI est guillotiné sur la place de la Révolution après avoir été jugé coupable de conspiration contre l’État. Marie-Antoinette est désormais seule face à la fureur révolutionnaire.

1793 Août 2 – Transfert de Marie-Antoinette à la Conciergerie

Marie-Antoinette est transférée à la Conciergerie, où elle est placée en isolement. Elle devient « la veuve Capet », et son procès approche.

1793 Octobre 14 – Début du procès de Marie-Antoinette

Le procès de Marie-Antoinette s’ouvre devant le Tribunal révolutionnaire. Elle est accusée de trahison, de collusion avec l’Autriche, et même d’inceste avec son fils. Le procès est une parodie de justice, expéditif et dirigé d’avance vers la condamnation.

1793 Octobre 16 – Condamnation et exécution de Marie-Antoinette

Marie-Antoinette est condamnée à mort. Ce même jour, elle est guillotinée sur la place de la Révolution. En montant à l’échafaud, elle s’excuse auprès du bourreau après avoir accidentellement marché sur son pied, disant : « Pardon, monsieur, je ne l’ai pas fait exprès. » Elle meurt à 12h15.

1815 – Exhumation et transfert des restes de Marie-Antoinette à la basilique de Saint-Denis

Après la chute de Napoléon, les restes de Marie-Antoinette sont exhumés du cimetière de la Madeleine et transférés à la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France, où elle repose aux côtés de Louis XVI.

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Pour aller plus loin

« Journal d’une reine » par Évelyne Lever. Marie-Antoinette est décrite de manière intime, s’appuyant sur ses écrits pour dévoiler ses pensées et émotions. Elle offre un regard nuancé sur une figure mal comprise.

« Marie-Antoinette » par Antonia Fraser offre un portrait humain et nuancé de la reine, la présentant comme une figure complexe prise dans le tourbillon de la Révolution. Cette biographie se distingue par une attention particulière à la campagne de diffamation qui a façonné l’image de Marie-Antoinette.

Marie-Antoinette : The Journey » par Stefan Zweig. Cet ouvrage donne une analyse psychologique de Marie-Antoinette, montrant sa transformation d’une jeune princesse insouciante en une femme acculée par le destin. Le style romanesque de Zweig rend cette biographie particulièrement captivante et poignante.

 

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