La Guerre domine, la Paix se meurt
La paix, comme tant de choses précieuses, est souvent un mirage que l’on cherche à capturer, à maintenir en vie contre les vents de la violence. Mais la guerre, elle, est une vieille amie de l’humanité. Inlassable, elle revient, encore et encore, balayant d’un revers de main les espoirs fragiles de ceux qui croient en la sagesse humaine. Ces dernières semaines ont suffi à enterrer, une fois de plus, les illusions fragiles de ceux qui persistent à croire que les discours peuvent encore prévaloir sur le tumulte des canons. À Gaza, au Liban, en Ukraine, la musique est la même : le volume de la guerre s’impose à coups de missiles, bombes et tirs automatiques.
En 2024, il est plus facile d’être un homme fort qu’un pacifiste réfléchi. La scène internationale est un théâtre à ciel ouvert où les égomaniaques s’affrontent, se défiant des appels à la modération qui émanent d’un Occident en pleine crise de confiance. Benjamin Netanyahu, indifférent à la voix de la raison, a résumé cette nouvelle époque en refusant même de répondre aux appels à la modération. Qui a besoin de palabres quand on a la force de la dissuasion et le soutien tacite de ses pairs ?
Des « hommes forts », justement, il en pleut. Erdogan, Poutine, Netanyahu, Xi Jinping, et bien d’autres, se retrouvent dans ce club exclusif où l’on se fout éperdument des voix faiblardes des diplomates. Leur philosophie est simple : la guerre impose sa propre logique, et c’est une danse qui n’accepte ni compromis, ni mollesse. « Le fort fait ce qu’il veut, le faible subit ce qu’il doit », disait Thucydide. En 2024, cette maxime n’a jamais été aussi actuelle. Mais les faibles ne sont pas les peuples, ce sont les idées de paix, de dialogue et de négociation, qui se font humilier sur la scène mondiale.
Idées et discours sous la domination de la force
Selon Frédéric Charillon, professeur de science politique, l’approche consistant à privilégier la force s’est imposée : multilatéralisme, négociation et compromis sont désormais perçus comme des signes de faiblesse. C’est cette mentalité que l’on retrouve chez des dirigeants comme Trump, Poutine, Erdogan, Netanyahu, et Xi Jinping, qui misent sur la rapidité pour prendre de vitesse les « libéraux bienveillants ». Ce sont ces leaders qui dictent les règles du jeu, imposant une vision brutale, où la force prévaut sur la discussion.
Pourtant, certains s’accrochent encore à leurs idéaux. Bertrand Badie nous parle d’un « art de la paix », comme s’il était encore possible de proposer une alternative humaniste aux massacres programmés. Éduquée, globale, institutionnelle, la paix que Badie imagine est tout ce que la guerre n’est pas : prévoyante, claire, empreinte de compassion. Mais qui est le naïf, dans cette équation infernale ? Celui qui croit en la paix, ou celui qui pense que l’on peut tout régler à coups de bombardements ciblés et de sanctions brutales ? Les guerres d’Irak, d’Afghanistan, du Liban, et du Yémen, parmi tant d’autres, ont prouvé qu’on ne sait jamais quand ni comment la guerre s’achève. Mais chaque génération de leaders semble prête à refaire les mêmes erreurs, convaincue que cette fois, ce sera différent.
David Khalfa, codirecteur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès, souligne que Benjamin Netanyahu utilise les tensions actuelles pour se positionner en chef de guerre. Les attaques iraniennes sont l’occasion pour Netanyahu de détourner l’attention des critiques internes, faisant de la guerre un outil politique efficace pour tenter de s’assurer le soutien populaire, malgré les très fortes critiques sur sa gestion de la sécurité nationale.
Israël face à ses démons
Israël, en ce moment, se retrouve face à cette logique : le Hezbollah au nord, le Hamas au sud, et l’Iran en ombre menaçante. La guerre est devenue une routine, une stratégie même, pour Netanyahu, qui sait que son avenir politique dépend d’une promesse de sécurité sans fin. Peu importe le prix – Gaza écrasé sous les bombes, les infrastructures pulvérisées, les enfants et les dizaines de milliers de civils tués (assassinés) – la ligne est claire : « Celui qui nous attaque, nous l’attaquons. » Netanyahu est cynique, mais il n’est pas idiot : il sait que tant que la peur est bien entretenue, tant que les ennemis sont bien identifiés, sa position est assurée. La guerre devient alors un fond de commerce, le marché noir de la peur collective.
L’historien Alain Finkielkraut note que, depuis la guerre des Six Jours, la perception d’Israël a changé. La victoire militaire d’Israël en 1967 a inversé le récit d’Auschwitz, transformant les Juifs de victimes en agresseurs aux yeux de beaucoup, ouvrant la voie à une haine décomplexée qui a refait surface. Bernard Guetta, député européen, affirme que l’intransigeance israélienne a pu être efficace contre le Hamas et le Hezbollah, mais que la question reste entière : Netanyahu saura-t-il transformer ces victoires militaires en une paix durable ? Pour ma part, je ne vois pas comment sur cette base là.
La recherche d’une paix durable
David Grossman, écrivain israélien, appelle à un changement radical. Pour lui, il faut repenser les relations entre Israël et ses voisins, y compris l’Iran, pour éviter un cycle sans fin de haine et de guerre. Il met en garde contre le risque que ce cycle finisse par détruire non seulement la région, mais la démocratie elle-même.
Au-delà de l’appel à un changement radical, il est essentiel de proposer des actions concrètes pour promouvoir la paix. Encourager des dialogues directs entre les populations civiles, soutenir des initiatives éducatives qui promeuvent la compréhension mutuelle, et renforcer la présence des institutions internationales dans la résolution des conflits sont quelques pistes. Ces initiatives, bien qu’ambitieuses, pourraient contribuer à redéfinir les relations en créant des liens qui transcendent les frontières politiques et militaires.
La limite de la guerre
Un jour, la guerre montrera enfin ses limites, comme ce fut le cas après les Première et Seconde Guerres mondiales, la guerre du Vietnam, l’invasion soviétique de l’Afghanistan, et la guerre en Irak, où les coûts humains et économiques ont été jugés insupportables. Mais, jusqu’à ce jour hypothétique, ceux qui croient en la paix doivent d’abord survivre, non seulement à la guerre elle-même, mais à l’humiliation de leurs idées bafouées. La vraie question est de savoir combien de temps le monde peut continuer sur cette trajectoire, avant que la guerre ne dévore tout sur son passage. Le moment de la paix viendra, nous dit-on. Mais ce sera sans doute trop tard pour ceux qui, aujourd’hui, vivent par centaines de milliers sous les bombes.




