Ils ont donné l’alphabet, Rome a gardé la plume
Carthage a écrit, rangé ses livres, fait raconter ses guerres. Presque rien n’a franchi les siècles, et ce tri silencieux dessine encore le visage que nous lui prêtons.
Printemps 146 avant notre ère. Carthage brûle depuis six jours. Les légionnaires avancent maison par maison vers la citadelle de la ByrsaColline fortifiée au cœur de Carthage, siège des temples et dernier réduit des défenseurs en 146 av. J.-C., et sur une hauteur, un général romain pleure. Scipion Émilien regarde la ville tomber et récite Homère : un jour viendra aussi pour la sainte Troie. À ses côtés, un Grec prend des notes. Il s’appelle Polybe, et c’est par lui que nous connaissons la scène.
Dans la foulée, le Sénat règle le sort de ce que les flammes ont épargné : les bibliothèques de la ville. Il les offre aux rois d’AfriqueLes princes numides alliés de Rome. En 146, sans doute les fils de Massinissa, Micipsa, Gulussa et Mastanabal, qui se partagent alors le royaume. Le texte de Pline ne les nomme pas., ses alliés. De tout ce savoir, Rome choisit d’en traduire un seul : celui qui fait pousser le blé et la vigne, consigné en vingt-huit livres par un certain Magon. Ironie supplémentaire : cette traduction s’est perdue à son tour.
En apparence, l’épisode raconte une ville muette. En réalité, il raconte une ville dont on a cessé de recopier les livres. Destruction, dispersion, déclin du punique écrit, absence de ses œuvres dans les écoles grecques et latines : de ces pertes cumulées est née l’image que nous avons d’elle, tirée pour l’essentiel d’auteurs grecs et romains.
L’alphabet des marchands, la ville des lettrés
Il faut d’abord se défaire d’une image : celle du génie phénicien qui invente l’écriture comme on reçoit une illumination. L’alphabet a des ancêtres, nés au IIe millénaire chez des travailleurs sémitiques au contact de l’Égypte. Les cités de la côte libanaise, Byblos, Sidon, Tyr, en fixent la forme au sortir de l’âge du BronzeAu Proche-Orient, d’environ 3300 à 1200 av. J.-C. L’époque des grands royaumes : Égypte des pharaons, empire hittite, Babylone, Assyrie, Mitanni, palais mycéniens, Ougarit. Vers 1200, Hittites, Mycéniens et Ougarit s’effondrent ; l’Égypte vacille.. Leur génie tient moins à l’invention qu’à la simplification.
Là où l’alphabet prend forme
Trois cités serrées sur une centaine de kilomètres de littoral, entre mer et montagne : la route de leurs navires vers l’ouest sera aussi celle de leur écriture.
Les hiéroglyphes d’Égypte et les cunéiformes de Mésopotamie alignaient des centaines de signes et réclamaient des années d’apprentissage à des scribes formés dès l’enfance. Avec vingt-deux signes à retenir, l’apprentissage change d’échelle. Il note un nom, un prix, une offrande, un serment. Les Grecs le recopient et le complètent ; Hérodote, beau joueur, parle encore de lettres « phéniciennes ». Les Phéniciens, eux, continuent de s’en servir. Un outil prêté n’est pas un outil perdu.
Encore faut-il distinguer les cités du Levant de leur fille d’Occident. Les premières n’ont jamais formé une nation : le mot « Phéniciens » est grec, et chacun se disait de sa ville. Carthage, la « ville nouvelle » fondée par des Tyriens à la fin du IXe siècle avant notre ère, en 814 selon la tradition, devient tout autre chose. Un État, avec ses magistrats élus, les sufètesLes deux magistrats suprêmes de Carthage, élus pour un an, que les auteurs grecs et latins comparent aux consuls romains., son conseil, son armée, ses campagnes couvertes de vergers. Aristote place sa constitution à côté de celle de Sparte.
Et cet État écrit : agronomie, récits de navigation, livres que des rois numides garderont après 146. Pourquoi, alors, ne l’entendons-nous presque plus ?
Ce qui survit, ce qui se perd
La réponse tient moins à leur rapport à la mémoire qu’aux supports qui la portaient. Un texte antique ne traverse pas deux mille ans par mérite.
Quatre modes de transmission
| Chemin | Exemples carthaginois | Ce qu’il en reste |
|---|---|---|
| La pierre et le métal | Stèles votives par milliers, tarif de sacrifices, dédicace sur feuille d’or | Retrouvés dans le sol : des noms, des prières, des comptes, jamais une histoire suivie. |
| Le rouleau | Histoires, récits de voyage, agronomie | Matière fragile, collections dispersées en 146 : aucun livre punique ne nous est parvenu. |
| La traduction | Le périple d’Hannon, le traité de Magon, des répliques chez Plaute | Durent tant qu’un lecteur étranger juge utile de les reprendre, souvent abrégés. |
| La copie de manuscrit en manuscrit | Pas de tradition punique continue conservée ; le périple d’Hannon n’y entre qu’en grec | Les récits grecs et latins, de Polybe à Appien, recopiés jusqu’aux savants byzantins et aux moines médiévaux. |
La pierre dure, mais ne porte que des textes brefs. Une œuvre longue traverse les siècles par la copie répétée, et celle-ci a surtout profité aux Grecs et aux Latins.
Ce tri ne mesure pas la valeur des œuvres. Les Grecs n’ont pas mieux écrit, ils ont été mieux recopiés : leur langue est restée celle des écoles d’Orient, le latin celle de l’Église d’Occident. L’avantage ne revient pas à qui écrit le plus, mais à qui écrit dans une langue que d’autres continueront d’enseigner.
L’Histoire ne garde pas ce qui fut écrit. Elle garde ce qui fut recopié.
Hannibal, raconté depuis l’autre rive
Hannibal en est le cas d’école. Le général qui franchit les Alpes en 218, écrase les Romains à Cannes deux ans plus tard, avait pris ses précautions : des historiens grecs suivaient son état-major. Leur sort se lit d’une ligne à l’autre.
Qui nous raconte Hannibal ?
| Voix | Position | Ce qui nous en reste |
|---|---|---|
| Silènos et Sosylos | Grecs, dans l’entourage d’Hannibal | Quelques colonnes de papyrus attribuées à Sosylos, des citations éparses. Polybe tient ses récits pour des ragots de barbier. |
| Philinos d’Agrigente | Grec de Sicile, favorable à Carthage lors de la première guerre | Perdu. Polybe le juge aussi partial que l’historien romain Fabius Pictor. |
| Hannibal lui-même | Inventaire de ses troupes, gravé en punique et en grec au cap Lacinium | Le bronze a disparu ; Polybe l’a lu et s’en sert comme d’un document. |
| Polybe | Grec, otage à Rome, puis ami de Scipion Émilien | Le récit le plus solide, attentif aux pièces d’archives, admiratif d’Hannibal, écrit dans l’entourage du vainqueur. |
| Tite-Live | Romain, sous Auguste | La version qui fera école, rédigée près de deux siècles après les batailles. |
| Une histoire de Carthage en punique | Des livres existaient encore après 146 | Aucun récit continu conservé. |
Les voix favorables à Carthage ne survivent que par reflet, dans les livres des autres.
Faut-il pour autant tout soupçonner ? Ce serait l’erreur inverse : Polybe n’a rien d’un propagandiste, et reproche leur partialité aux Romains comme aux amis de Carthage. Une source peut être excellente sans être neutre.
La « foi punique », proverbe romain pour dire le mensonge, relève du préjugé ; tout reproche fait à Hannibal n’est pas pour autant une calomnie. Le problème n’est pas que les auteurs conservés aient menti, mais qu’ils soient presque seuls à être encore entendus.
146, quand la chaîne se défait
Revenons aux bibliothèques. Confiés aux princes numidesPeuples berbères de l’actuelle Algérie et de l’ouest tunisien, alliés de Rome contre Carthage sous le roi Massinissa., les livres survivent un temps : un siècle plus tard, Salluste consulte encore des « livres puniques » attribués au roi Hiempsal. Puis la trace se perd.
Rien ne prouve que Rome ait voulu cet oubli. Mais un livre dure d’autant mieux qu’une institution le garde, et c’est ce que la chute de la ville emporte. Ce que 146 rend extraordinairement improbable, c’est la transmission d’un récit carthaginois de Carthage.
Ce que 146 rend nécessaire, c’est un récit romain, pour justifier d’avoir rasé une cité qui avait fini de payer son tribut et dont la prospérité retrouvée nourrissait l’hostilité de Caton. Salluste le dira avec une franchise désarmante : tant que Carthage existait, la peur tenait Rome dans la vertu ; Carthage abattue, la corruption commence. La ville devient un personnage de la morale romaine.
La langue, elle, résiste : on parle encore punique dans les campagnes africaines au temps d’Augustin. Une langue peut vivre longtemps sans que ses livres lui survivent.
Reste la scène du début. Scipion pleure, mais pas sur Carthage : pressé par Polybe, il avoue penser à Rome, qui connaîtra un jour le même sort. Même ses larmes sont romaines. Quant au sel répandu sur les ruines, aucun auteur antique n’en parle : il est moderne. Deux mille ans plus tard, on continue d’écrire Carthage avec les mots des autres. On y ajoute même du sel.
Ce qu’il faut retenir
Une cité qui a écrit, et dont les grands récits nous parviennent surtout par des auteurs grecs et romains.
Le fait majeur
En 146 av. J.-C., Rome détruit Carthage, grande cité de l’actuelle Tunisie fondée par des colons venus de Tyr, sur la côte libanaise. Ses bibliothèques sont données aux rois numides alliés ; seul un traité d’agriculture est traduit en latin, et cette traduction s’est elle-même perdue. Aucun récit historique écrit en punique ne nous est parvenu.
Le mécanisme central
Carthage écrivait : traités d’agronomie, récits de navigation, histoires de ses guerres. Mais ses livres étaient fragiles, dispersés en 146, et leur transmission ne s’est pas maintenue jusqu’à nous. Les auteurs grecs et latins, eux, furent copiés de siècle en siècle. Ce tri, plus qu’un défaut de mémoire, explique en grande partie pourquoi nous lisons Carthage par d’autres.
Le catalyseur
Les guerres puniques, de 264 à 146 av. J.-C., font de Carthage l’adversaire de Rome. Hannibal, qui envahit l’Italie en 218, avait emmené des historiens grecs : leurs livres sont perdus. Nous le connaissons surtout par Polybe, Grec vivant à Rome, source remarquable mais pas neutre, et par Tite-Live, Romain écrivant deux siècles après les faits.
Le verrouillage
Notre image de Carthage reste largement celle des textes conservés : l’adversaire de Rome, la « foi punique » devenue synonyme de mensonge, la cité dont la chute aurait corrompu ses vainqueurs. Même le sel répandu sur ses ruines est une invention moderne. Les inscriptions, les fouilles et quelques fragments traduits laissent entendre une autre voix, par éclats.
Ce qui reste d’une voix
Carthage a écrit. De ses textes, il reste des éclats, parvenus jusqu’à nous presque toujours par des chemins détournés.
Les ruines n’ont pas tout perdu. Elles ont même conservé une part de ce que Carthage écrivait : des inscriptions sur pierre. Plusieurs milliers d’inscriptions puniques ont été exhumées sur le site, presque toutes gravées sur des stèles offertes aux dieux. Elles livrent des noms, des lignées, des métiers, des prières. Elles ne disent jamais ce que leurs auteurs pensaient de Rome.
Le reste a survécu par des chemins de traverse : un texte grec, une comédie latine, la réponse d’un paysan rapportée par un évêque. Chacun de ces fragments est passé par la main d’un autre avant d’arriver jusqu’à nous. C’est leur limite. C’est aussi ce qui les rend précieux, car chacun laisse filtrer quelque chose que son transmetteur ne cherchait pas à transmettre.
Six fragments de la voix punique
Les lamelles de Pyrgi
Trois feuilles d’or trouvées en 1964 dans un sanctuaire étrusque au nord de Rome. Deux en étrusque, une en phénicien, pour une même dédicace à la déesse Astarté offerte par le roi de Caeré. En Italie même, la langue de Tyr servait alors de langue de prestige et de diplomatie.
Le tarif de Marseille
Une pierre gravée découverte à Marseille en 1845, taillée dans un calcaire de la région de Carthage. Elle fixe ce que l’on doit aux prêtres pour un bœuf, un agneau ou un oiseau. On y lit un culte organisé par la cité, avec ses tarifs publics et ses prêtres rétribués.
Le Périple d’Hannon
Le récit d’une expédition carthaginoise le long des côtes atlantiques de l’Afrique. L’original aurait été affiché dans un temple de Carthage ; nous n’en avons qu’une version grecque abrégée, conservée par un manuscrit byzantin. Même le récit d’un exploit punique nous arrive en traduction.
Le Petit Carthaginois de Plaute
Dans cette comédie latine, un marchand nommé Hannon entre en scène et parle punique, en vers, transcrits en lettres latines. Le public romain riait de l’étranger. Les linguistes y trouvent l’une des rares traces de la prononciation punique : la voix de Carthage sauvée par une farce.
Le papyrus de Wurtzbourg
Quelques colonnes grecques attribuées à Sosylos, l’historien qui suivait Hannibal. Elles décrivent une bataille navale, généralement située en 217, où la flotte romaine l’emporte grâce à ses alliés marseillais. Un rare fragment d’un récit issu de l’entourage d’Hannibal, et il raconte une défaite.
Les « Chanani » d’Augustin
Augustin, futur évêque d’Hippone, rapporte que les paysans de sa région répondent en punique « Chanani », Chananéens. On y a longtemps lu le nom qu’ils se donnaient. Un réexamen des manuscrits, publié en 2014, suggère qu’on leur demandait plutôt le nom de leur langue. Cinq siècles après la ville, elle vivait encore.
Mille ans de transmission
Quinze jalons pour suivre un outil qui change de mains, et une ville dont les livres disparaissent.
Les ouvrages recommandés
Pour lire Carthage autrement que par les yeux de Rome, et pour vérifier si elle était aussi muette qu’on le dit.
- Carthage, Serge Lancel, Fayard, 1992.La synthèse française de référence, qui confronte sans cesse les textes antiques aux résultats des fouilles.
- Hannibal, Serge Lancel, Fayard, 1995.Fait la part entre le général et la légende tissée par ses ennemis.
- L’Univers phénicien, Michel Gras, Pierre Rouillard et Javier Teixidor, Arthaud, 1989.Montre le monde phénicien comme un réseau de comptoirs plutôt que comme un empire.
- Histoire, Polybe, Gallimard, coll. « Quarto », 2003.La source principale, à lire en gardant à l’esprit d’où son auteur regardait la scène.
- À la recherche des Phéniciens, Josephine Crawley Quinn, La Découverte, 2019.Démontre que « phénicien » fut une étiquette posée de l’extérieur, plus qu’une identité revendiquée.
- Carthage Must Be Destroyed, Richard Miles, Allen Lane, 2010.Ouvrage en anglais. Retrace comment la propagande grecque et romaine a fabriqué l’image de Carthage.
L'article
- Appien, « Le Livre africain » (Libyca), 130 à 132, IIe siècle ap. J.-C.
- Pline l’Ancien, « Histoire naturelle », livre XVIII, 22 et 23, Ier siècle ap. J.-C. ; Columelle, « De l’agriculture », I, 1, 13 et 18, pour les fragments de Magon.
- Hérodote, « Histoires », livre V, 58, Ve siècle av. J.-C.
- Aristote, « Politique », livre II, 11, IVe siècle av. J.-C.
- Cornélius Népos, « Hannibal », 13, Ier siècle av. J.-C.
- Polybe, « Histoires », livre I, 14 et 15 (Philinos et Fabius Pictor), livre III, 20 et 33 (Sosylos, bronze du cap Lacinium), IIe siècle av. J.-C. ; traduction de Denis Roussel, Gallimard, 2003.
- Tite-Live, « Histoire romaine », livres XXI à XXX, fin du Ier siècle av. J.-C. ; Les Belles Lettres, Collection des universités de France.
- Salluste, « La Guerre de Jugurtha », 17 et 41, Ier siècle av. J.-C.
- Society for Classical Studies, Alexandra Schultz, « Translation as Conquest: Mago, Mithridates, and the Origins of Roman Science in Pliny’s Natural History », communication au congrès annuel de la société ; voir aussi, de la même autrice, « Origin Stories: Plundered Libraries and Theories of Appropriation in Greek and Roman Imperial Literature », Transactions of the American Philological Association, vol. 153, 2023.
- Natural Earth, « Land », échelles 1:50m et 1:10m, données du domaine public utilisées pour le tracé des côtes de la carte.
- Classical Philology, Ronald T. Ridley, « To Be Taken with a Pinch of Salt: The Destruction of Carthage », vol. 81, 1986.
Les coulisses
- Lamelles de Pyrgi, texte phénicien publié sous la référence KAI 277 (Donner et Röllig, « Kanaanäische und aramäische Inschriften »).
- Tarif de Marseille, « Corpus Inscriptionum Semiticarum », I, 165 ; pierre conservée au musée d’Archéologie méditerranéenne de Marseille.
- Hermes, Ulrich Wilcken, « Ein Sosylos-Fragment in der Würzburger Papyrussammlung », vol. 41, 1906.
- Périple d’Hannon, texte grec dans « Geographi Graeci Minores », éd. Karl Müller, tome I, 1855.
- Plaute, « Le Petit Carthaginois », acte V, vers 190 av. J.-C.
- Augustin, « Commentaire inachevé de l’épître aux Romains », 13, vers 394 ap. J.-C.
- Papers of the British School at Rome, Josephine Crawley Quinn, Neil McLynn, Robert M. Kerr et Daniel Hadas, « Augustine’s Canaanites », vol. 82, 2014.
La chronologie
- Tite-Live, « Histoire romaine », livres XXX, 37 et XXXVI, 4, fin du Ier siècle av. J.-C.
- Hérodote, « Histoires », livre VII, 166, Ve siècle av. J.-C.
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