Il y a des chiffres qui devraient résonner dans chaque débat politique. En examinant attentivement les budgets de la France et l’origine de son endettement croissant, j’ai découvert une réalité qui n’apparaît presque nulle part dans le débat public : entre 2022 et 2025, la France a payé 150 milliards € de surcoût électrique par rapport à une situation normale. Une facture vertigineuse, silencieuse.
Et dans ce gouffre, au moins 40 milliards portent une signature bien française : celle d’une panne nucléaire au pire moment.
2022 : l’année où tout s’est cassé
Cette année-là, la moitié des réacteurs français s’arrête. Corrosion. Maintenance. Défaillance industrielle. La production nucléaire s’effondre à son plus bas niveau depuis 1988. La France, habituellement exportatrice d’électricité, devient importatrice. Au pire moment.
Car cette panne survient quand l’Europe flambe. La guerre en Ukraine vient de couper le gaz russe. Les prix explosent. Fois dix. Et dans le marché européen, une règle implacable s’applique : c’est la dernière centrale nécessaire pour répondre à la demande qui fixe le prix pour tous.
Quand la consommation grimpe, il faut allumer les centrales au gaz. Et c’est leur prix – même exorbitant – qui devient le prix pour tout le monde. L’électricité nucléaire, pourtant produite à 40 euros le mégawattheure, se retrouve facturée au prix du gaz : 276 euros.
C’est le piège du système marginaliste. Un piège qui transforme une panne industrielle en hémorragie budgétaire.
En 2022, cette mécanique infernale fait exploser les prix : de 45 €/MWh en 2019 à 276 €/MWh. Une multiplication par six qui génère un surcoût de 108 milliards d’euros pour cette seule année.
Et le plus rageant ? c’est qu’une bonne partie provient directement de nos réacteurs à l’arrêt. Avec un parc nucléaire en bon état, les prix seraient restés autour de 160-180 €/MWh au lieu de 276.
Plusieurs dizaines de milliards évaporés.
2023–2024 : la lente convalescence
Dès 2023, les réacteurs reprennent du service. Un à un. Lentement. Les prix redescendent enfin à 97 €/MWh. En 2024, avec un parc nucléaire quasiment rétabli, ils tombent à 58 €/MWh. La France redevient exportatrice et reprend son rôle de stabilisateur régional.
On respire. Enfin.
2025 : nouvelles tensions
Mais le premier trimestre 2025 voit une légère remontée à 70 €/MWh. Cette fois, la cause n’est plus française mais internationale : rebond du prix du gaz, sécheresse hydraulique en Europe du Sud, hiver froid.
Cette séquence révèle une vérité inconfortable : même avec un nucléaire fonctionnel, la France reste exposée à un système où le gaz fixe le prix de toute l’électricité. Un mécanisme absurde qui fait payer l’électricité nucléaire au prix du gaz le plus cher. Ce système de « prix marginal » est censé optimiser les investissements en envoyant le « bon signal » aux producteurs. En réalité, il enrichit ceux qui produisent déjà pas cher et ruine les consommateurs ou l’État quand les prix s’envolent.
Un total de 150 milliards, dont 50 évitables
Le bilan sur quatre ans ? Édifiant :
| Année | Prix moyen (€/MWh) | Surcoût total (Md€) | Part évitable (Md€) |
|---|---|---|---|
| 2019 (référence) | 45 | – | – |
| 2022 | 276 | 108 | 37 |
| 2023 | 97 | 24 | 3 |
| 2024 | 58 | 6 | 0 |
| 2025 (prév.) | 70 | 12 | 0 |
| TOTAL | – | 150 | 40 |
Source : prix de marché européens, données de production RTE, calculs de l’auteur
Cent cinquante milliards de surcoût cumulé. Avec un parc nucléaire normal en 2022, ce chiffre aurait été réduit d’au moins 40 milliards. 40 Mds partis en fumée par défaillance industrielle. 40 Mds qui auraient pu financer la transition énergétique.
Ces chiffres, que j’ai reconstitués à partir des bilans RTE et des prix de marché européens, trouvent leur écho dans les rapports officiels : la Cour des Comptes confirme un coût du bouclier de 72 milliards d’euros entre 2022 et 2023, tandis que RTE documente l’effondrement de la production nucléaire à 279 TWh en 2022. Quant à Henri Proglio, il avait anticipé cette catastrophe dès son audition à l’Assemblée nationale en décembre 2022,dénonçant l’ARENH comme une « pilule empoisonnée » qui fragilisait EDF.
Le trou dans les caisses, financé à crédit
Ces sommes astronomiques n’ont pas seulement pesé sur les factures des ménages. L’État a absorbé une partie du choc via le bouclier tarifaire. Soixante-douze milliards d’euros entre 2022 et 2023.
Problème : cet argent n’existait pas dans les caisses publiques. Il a été emprunté sur les marchés, ajoutant une nouvelle couche à une dette déjà colossale. Dès 2026, la charge annuelle d’intérêts de la France dépassera 70 milliards d’euros – plus que le budget de l’Éducation nationale.
Le coût d’opportunité est donc double : la France a perdu au moins 40 milliards faute de nucléaire, et elle a choisi de les financer à crédit. Une double peine qui alourdit durablement la facture.
Le grand silence médiatique
Mais qui vous a raconté cette histoire ? Qui a fait le lien entre ces 72 milliards de bouclier tarifaire et cette panne nucléaire ? Personne. Ou presque.
La presse française a choisi ses angles. Le Monde a célébré le « succès » du bouclier tarifaire. Connaissance des Énergies a présenté son coût de 72 milliards sans en relier l’origine à la panne nucléaire. La Banque de France a décrit un déficit énergétique, sans pointer du doigt les réacteurs à l’arrêt.
Toujours la même méthode : séparer les sujets. D’un côté la « crise technique d’EDF ». De l’autre la « protection des Français ». Jamais : « Le bouclier a coûté 72 milliards parce que nos réacteurs étaient à l’arrêt. »
Seul Mediapart a mis en lumière la destruction financière d’EDF et son lien avec le bouclier. Mais même là, pas de calcul global du coût évitable.
Pendant ce temps, le Financial Times et le Wall Street Journal soulignaient « l’anomalie française » : le seul grand pays nucléaire obligé d’importer du courant au prix fort. Vue de l’étranger, l’absurdité sautait aux yeux.
Et demain ? Le nouveau piège américain
On pourrait croire la leçon apprise. Erreur. L’Europe a remplacé le gaz russe par du gaz liquéfié américain (GNL), qui représente aujourd’hui plus de 40 % de nos importations.
Ce gaz est plus sûr politiquement pour de nombreux experts, ce dont je doute au regard de la politique trumpienne désastreuse. Mais il reste cher, volatil et dépendant de la demande mondiale. D’autant que l’Europe ne fixe plus ses prix. Les vrais décideurs sont désormais en Asie : Chine, Inde, Japon captent 80% des exportations mondiales de GNL via leurs contrats long terme. L’Europe récupère les volumes restants, au prix que veulent bien lui laisser les marchés asiatiques.
Si demain une crise en Asie fait exploser son prix, le mécanisme marginal s’appliquera encore : c’est lui qui fixera le prix de toute l’électricité européenne.
Autrement dit, le scénario de 2022 pourrait se répéter. Cette fois non plus à cause de Moscou, mais de Washington et des marchés mondiaux. Nous avons changé de dépendance, pas de vulnérabilité.
Ce qu’il faut retenir
La souveraineté énergétique a un prix : chaque TWh nucléaire manquant s’est traduit en milliards perdus. La panne de 2022 l’a prouvé de la manière la plus douloureuse qui soit.
Le système européen reste exposé au gaz : tant qu’il sera la technologie marginale, il fixera le prix pour tous. Nucléaire, hydraulique, éolien : tout sera facturé au prix du gaz.
La presse française a manqué l’essentiel : elle n’a jamais présenté ce choc comme un coût global de 150 milliards, dont 50 milliards évitables. Cette histoire n’a jamais été racontée dans son ensemble.
Pourquoi ? Peut-être par compartimentage des rédactions : les spécialistes énergie d’un côté, les experts budgétaires de l’autre. Peut-être par réticence à pointer les défaillances d’EDF et, surtout, les choix politiques qui les ont causées : privatisation rampante, sous-investissement chronique, mise en concurrence du nucléaire – tout ce qu’Henri Proglio dénonçait avant d’être écarté. Des politiques menées depuis 2004 qui ont fragilisé notre outil industriel. Ou plus simplement par manque de recul face à l’urgence de l’actualité quotidienne.
L’échec industriel et démocratique
La panne nucléaire de 2022 a transformé une crise gazière en saignée budgétaire de 150 milliards €. Sans ce trou industriel, la facture aurait été divisée par deux. Cinquante milliards économisés, cinquante milliards qui auraient pu servir à autre chose qu’à payer du gaz américain au prix fort.
Mais au-delà de l’échec industriel, c’est un échec démocratique. Les Français n’ont jamais eu accès à ce récit clair, chiffré, cumulatif. Ils ont eu droit à des fragments : ici une « crise d’EDF », là un « bouclier tarifaire », ailleurs une « flambée des prix ». Jamais la vision d’ensemble.
Et l’histoire pourrait se répéter. La nouvelle dépendance au gaz américain nous place dans la même vulnérabilité qu’en 2022. Un pays qui ne sait pas compter ce qu’il perd risque de perdre deux fois : son argent, et sa lucidité.
L’important, ce n’est pas combien de fois on tombe. C’est combien de fois on se relève — et si on a compris pourquoi on était tombé.
Pour en savoir plus
Le rapport de la Cour des Comptes sur les mesures exceptionnelles de lutte contre la hausse des prix de l’énergie.
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