« Quoi qu’il en coûte » : L’État sauve l’économie, mais à quel prix ?

Depuis son lancement en mars 2020, l’expression « quoi qu’il en coûte » fait figure de mantra pour les finances publiques françaises. En deux ans, l’État a déployé une armada de mesures pour protéger une économie vacillante, injectant 454 milliards d’euros. Ces dépenses ont creusé une dette publique jusqu’à 115 % du PIB, mais sans ces mesures, la situation aurait été bien pire. Une étude récente publiée par l’Institut des Politiques Publiques (IPP) le démontre sans détour : la catastrophe économique a été évitée, de justesse.

Le « quoi qu'il en coûte » : Dépense colossale ou investissement salvateur ?

Sans ces dépenses d’urgence, la chute du PIB aurait été abyssale. Imaginez : 37 points de PIB perdus, contre les 17 points réellement enregistrés. Les économistes l’affirment : sans intervention de l’État, la France aurait mis un an de plus à retrouver son niveau d’avant-crise. Un scénario cauchemardesque où les suppressions d’emplois se seraient multipliées, plongeant des milliers de foyers dans la précarité. Le fameux chômage partiel, ce joker à 27 milliards d’euros, s’est révélé un coup de maître, finalement moins coûteux que de laisser exploser le chômage. Parfois, il vaut mieux dépenser pour protéger que pour réparer.

Une dette colossale, mais stabilisée

Certes, le prix à payer est lourd. Mais sans ces aides, le ratio dette/PIB aurait franchi des sommets stratosphériques : 140 %, avant de se stabiliser à plus de 120 %. Aujourd’hui, nous sommes à 115 %, ce qui, en comparaison, ressemble presque à un petit exploit. Oui, nous avons alourdi notre dette pour protéger les entreprises et les ménages, mais selon Bruno Le Maire lui-même, sans cette intervention, nous serions actuellement à 126 % de dette publique. Et comme le ministre de l’Économie le martèle : « C’est moins cher de protéger que de réparer ensuite. »

Un rebond inattendu et une résilience française exemplaire

Sur le plan macroéconomique, la France s’en est finalement mieux sortie que beaucoup d’autres. Comparée à la crise de 2008, la résilience de l’économie française a surpris tous les analystes. En juin 2020, la Banque de France prédisait une stabilisation de la dette autour de 120 % jusqu’en 2022 et anticipait des suppressions massives d’emplois. Mais voilà, la réalité a fait mentir les pessimistes. Grâce aux dépenses massives et aux aides d’urgence – notamment les 36 milliards d’euros du fonds de solidarité et les 145 milliards d’euros de PGE (prêts garantis par l’État) – l’économie a repris du poil de la bête bien plus rapidement que prévu.

L’équilibre budgétaire en jeu

Cela dit, la dette publique restera un fardeau pour des décennies. Comme l’a souligné Éric Woerth, ces dépenses d’urgence étaient bien plus qu’une simple « perfusion budgétaire » : elles ont évité une fracture économique irréparable. Sans elles, le crash aurait été total. Toutefois, si ces dépenses étaient un mal nécessaire, il faudra tôt ou tard envisager de se « désintoxiquer » de cette frénésie de dépenses publiques, comme l’a souligné Woerth. Le chemin vers l’assainissement budgétaire s’annonce long et tortueux, mais n’aurait-il pas été bien pire sans ces mesures ?

Synthèse des principales mesures d’urgence

Mesures d’urgenceDescriptionCoût estimé (en milliards d’euros)
Chômage partielSoutien au maintien de l’emploi avec prise en charge de 84 % des salaires.27
Fonds de solidaritéAide aux indépendants et petites entreprises pendant les confinements.36
Prêts garantis par l’État (PGE)Garanties de prêts à 90 % pour les entreprises en difficulté. 700,000 entreprises concernées145
Exonérations de cotisations socialesExonérations pour les entreprises des secteurs les plus touchés (notamment la Culture & l’Hotellerie)8
Prime exceptionnelle de pouvoir d’achatPrime défiscalisée dite « Prime Macron » versée par les entreprises aux salariés.2
Aide exceptionnelle de solidaritéAide d’urgence pour les 4 millions de foyers modestes (RSA, APL).1

Synthèse du plan de relance

Plan de relanceDescriptionCoût estimé (en milliards d’euros)
Transition écologiqueRénovation énergétique, énergies renouvelables, décarbonation des transports.30
Compétitivité des entreprisesRéduction des impôts de production, digitalisation des PME, relocalisation des industries.35
Cohésion sociale et territorialeFormation professionnelle, soutien à l’emploi des jeunes, revalorisation des services publics.35

A ces coûts directs, s’ajoutent la perte de recettes fiscales, l’impact sur la Sécurité sociale de la crise sanitaire ainsi que les dépenses de santé massives (tests, vaccins, renforcement des hôpitaux).

Freiner l'inflation : 45 milliards d’euros pour éviter l’explosion

2022 aurait pu être l’année de l’implosion des prix, notamment sur le marché de l’énergie. Mais le gouvernement a dégainé un bouclier tarifaire de 45 milliards d’euros pour éviter une hausse de 350 à 450 euros par ménage sur la facture d’électricité. Sans cette intervention, la facture d’électricité aurait atteint des sommets, oscillant entre 1 350 et 1 400 euros par an, contre une moyenne habituelle de 960 euros.

Côté carburants, une remise de 18 centimes par litre a permis d’adoucir la flambée des prix. Le coût ? 3,75 milliards d’euros pour prolonger cette mesure jusqu’à fin 2022. Pas suffisant, diront certains, surtout lorsque les prix à la pompe flirtent avec les 2,10 euros/litre. En réponse, les Républicains ont proposé une baisse des taxes carburant, estimée à 30 milliards d’euros par an si les prix restent aussi élevés.

Mesures sociales et aides : entre soutien d’urgence et renoncements

Depuis 2017, l’État a déboursé 24 milliards d’euros en faveur du pouvoir d’achat, notamment via la baisse de l’impôt sur le revenu, la suppression de la taxe d’habitation et la revalorisation des prestations sociales. En 2022, face à l’inflation et à la flambée des prix de l’énergie, le gouvernement a dû adapter ses mesures d’aide.

Parmi les projets envisagés mais abandonnés figure le chèque alimentaire, qui aurait dû venir en aide à 7 à 8 millions de ménages précaires, avec un coût estimé entre 1,5 et 3,5 milliards d’euros. Chaque personne aurait pu recevoir entre 20 et 30 euros par mois, mais l’idée a finalement été jugée trop coûteuse et difficile à mettre en œuvre. Les coûts de gestion, estimés entre 75 et 115 millions d’euros, et la complexité du dispositif ont eu raison de ce projet, qui n’aura finalement jamais vu le jour.

Les fonctionnaires, en revanche, ont bénéficié d’une mesure concrète : le dégel du point d’indice, avec une revalorisation de 3,5 %, pour un coût total de 7 à 7,5 milliards d’euros. De plus, les prestations sociales et les pensions de retraite ont été revalorisées de 4 %, ce qui a coûté 7 milliards d’euros supplémentaires. Pour compléter ces efforts, une aide d’urgence de 1 milliard d’euros a été versée à 9 millions de foyers en septembre 2022.

Sur le front des carburants, la ristourne de 18 centimes par litre a été prolongée, avec un coût de 3,75 milliards d’euros, permettant à 38 millions de Français de bénéficier de cette mesure.

Relocalisations et entreprises : entre bouée de sauvetage et investissement dans l’avenir

Au-delà des aides sociales, l’État a tenté de renforcer le tissu industriel français en soutenant les 100 000 emplois créés ou confortés par les relocalisations. Mais si certains secteurs ont prospéré grâce à ces relocalisations, d’autres ont dû se contenter des aides d’urgence. Les petites et moyennes entreprises énergivores ont ainsi reçu une enveloppe de 7 milliards d’euros, dans un contexte de flambée des prix de l’énergie.

Le gouvernement a prolongé certaines mesures exceptionnelles, comme les primes à la conversion automobile et les aides à l’apprentissage, qui ont finalement été intégrées aux budgets ordinaires. Le soutien aux entreprises a certes permis d’éviter un effondrement économique, mais la question persiste : combien de temps encore l’État pourra-t-il maintenir à flot les secteurs les plus fragilisés ?

Le « quoi qu’il en coûte » continue, mais à quel prix ?

En 2023, Bruno Le Maire annonce la fin programmée du « quoi qu’il en coûte ». Mais peut-on vraiment parler de fin ? Entre les 7 milliards d’euros alloués à la revalorisation des pensions, les 1 milliard d’euros versés aux foyers précaires et les 10 milliards d’euros de recettes fiscales imprévues, le soutien aux ménages et aux entreprises se poursuit, quoique sous une forme plus discrète.

Alors que la France navigue entre une dette publique qui frôle les 3,000 milliards d’euros et une inflation galopante, la stratégie de l’État reste en équilibre précaire. Il est désormais clair que si le « quoi qu’il en coûte » a évité la catastrophe immédiate, son héritage pèsera sur les générations futures. La question qui demeure est simple : jusqu’à quand ?

Chronologie


Crise énergétique, inflation et protection du pouvoir d’achat (2021-2022)

Depuis fin 2021 :

Le gouvernement engage plus de 15 milliards d’euros pour protéger le pouvoir d’achat des Français face à l’inflation, avec des mesures comme l’indemnité inflation, le chèque énergie et la revalorisation du barème kilométrique.

26 février 2021 – 3 février 2022 :

Flambée du prix mondial du lithium (+303,3%), passant de 9 100 à 36 700 dollars/tonne.

Février 2022 :

Le gouvernement débloque 15 milliards d’euros d’aides directes et 8 milliards d’euros via la contribution d’EDF pour atténuer l’impact de la hausse des prix de l’énergie.

Avril 2022 :

Menace de coupure de gaz russe pour les pays refusant de payer en roubles, début du remplissage des stocks de gaz français.

Juin 2022 :

Annonce d’un bouclier tarifaire limitant la hausse des loyers à 3,5 % pendant un an ; entrée en vigueur de la revalorisation de 4 % des retraites, des prestations familiales et des minima sociaux, avec une hausse du plafond de la prime transport à 400 euros.

Juillet 2022 :

Fin annoncée de la ristourne de 18 centimes par litre d’essence pour décembre, alors que 38 millions de Français bénéficient de cette mesure.

Août 2022 :

Deux communes sur trois bénéficient d’une aide de l’État face à la hausse des prix de l’énergie ; l’inflation atteint 5,9 % sur un an en France.

Octobre 2022 :

Le Medef propose un plafonnement du prix de l’électricité pour soutenir les entreprises.

Décembre 2022 :

Fin de la ristourne de 18 centimes par litre de carburant.

Relocalisations industrielles et réindustrialisation (2020-2022)

Septembre 2020 :

Lancement de trois dispositifs par Bercy pour encourager les relocalisations : « Relocalisations dans les secteurs critiques », « Capacity Building » et « Territoires d’industrie ».

Janvier 2022 :

Lancement de l’« APP 1re usine », doté de 100 millions d’euros par an sur cinq ans, pour financer l’implantation de premières usines sur le territoire.

Mars 2022 :

Lancement du « prêt nouvelle industrie », doté de 200 millions d’euros pour soutenir les PME et ETI industrielles.

Mai 2022 :

Rechargement du fonds SPI 2 à hauteur d’un milliard d’euros pour investir dans les startups et PME/ETI industrielles.

Dette publique et impact macroéconomique (2021-2023)

Septembre 2021 :

Bruno Le Maire reste serein quant à l’inflation.

Juillet 2022 :

La charge de la dette française atteint 114,5 % du PIB. Confirmation de la renationalisation d’EDF par Élisabeth Borne.

Septembre 2022 :

La dette publique française atteint 2 916 milliards d’euros (113,3 % du PIB). L’État annonce la renationalisation d’EDF pour 9,7 milliards d’euros.

Octobre 2022 :

L’État français annonce qu’il empruntera 270 milliards d’euros en 2023, un record.

Janvier 2023 :

Les actionnaires du CAC 40 ont bénéficié de 80 milliards d’euros en dividendes et rachats d’actions en 2022, un record.

Février 2023 :

La production industrielle française se maintient, mais subit encore les coûts de l’énergie.

 

FAQ

Qu'est-ce que le PGE et est-il remboursable ?

Le PGE (Prêt Garanti par l’État) est un dispositif mis en place en France en mars 2020 pour aider les entreprises à surmonter les difficultés financières liées à la crise du Covid-19. L’État garantit jusqu’à 90 % du montant du prêt, ce qui permet aux entreprises d’obtenir des financements bancaires à des conditions avantageuses, même en période de crise économique.

Le PGE est accessible à toutes les entreprises, qu’il s’agisse de grandes sociétés, de PME, ou de travailleurs indépendants, sous certaines conditions. Le montant maximal du PGE est équivalent à 25 % du chiffre d’affaires annuel de l’entreprise.

Concernant le remboursement, le PGE est effectivement remboursable. Voici les principales modalités :

1/ Les entreprises bénéficient d’un différé de remboursement pouvant aller jusqu’à deux ans.

2/ Après ce délai, le prêt peut être remboursé sur une période allant jusqu’à six ans.

3/ Les conditions de remboursement peuvent être négociées avec la banque qui a accordé le prêt.

Toutefois, en cas de difficulté majeure, si l’entreprise est incapable de rembourser, la garantie de l’État joue un rôle important : l’État prendra en charge une partie de la dette non remboursée (jusqu’à 90 %), réduisant ainsi le risque pour la banque.

Le Fonds de Transition a été créé en 2021 pour soutenir les entreprises en difficulté structurelle mais dont le modèle économique reste viable. Ce dispositif s’adresse aux entreprises qui, en raison de leur fragilité financière accentuée par la crise du Covid-19, rencontrent des difficultés à rembourser leurs dettes, notamment les PGE. Le fonds permet de leur fournir un soutien financier complémentaire, sous forme de prêts ou d’avances remboursables.

Les principales caractéristiques du Fonds de Transition sont :

Il est destiné aux entreprises qui rencontrent des difficultés significatives mais qui présentent un potentiel de redressement sur le long terme.

Il s’agit d’un financement complémentaire aux PGE, permettant de restructurer la dette et de prolonger la période de remboursement.

Le montant de l’aide est décidé au cas par cas, en fonction de la situation financière et des perspectives de l’entreprise.

Le but de ce dispositif est d’éviter les faillites massives tout en donnant aux entreprises un délai supplémentaire et des liquidités pour se redresser. Ainsi, les entreprises en difficulté disposent d’un moyen alternatif pour rééchelonner leurs dettes et envisager une reprise d’activité dans de meilleures conditions financières.

Dans le cadre du plan de relance pour la réindustrialisation (2020-2022), trois dispositifs principaux ont été mis en place :

1/ Appel à projets « Relocalisations dans les secteurs critiques », doté de 850 millions d’euros.

2/ Dispositif « Capacity Building », avec une enveloppe de 671 millions d’euros.

3/ Dispositif « Territoires d’industrie », doté de 950 millions d’euros. Ces mesures ont soutenu 782 projets de relocalisation, créant ou confortant 100 000 emplois, avec des investissements productifs à hauteur de 5,4 milliards d’euros, dont 1,6 milliard d’euros de subventions.

 

Revalorisation du point d’indice des fonctionnaires : En 2022, le point d’indice a été revalorisé de 3,5 %, pour un coût de 7 à 7,5 milliards d’euros.

Suppression de la redevance audiovisuelle : Une mesure qui a coûté 3,2 milliards d’euros, mais a permis de diminuer la pression fiscale sur les ménages.

Rachat des RTT : Les entreprises peuvent racheter les jours de RTT non pris par leurs salariés, offrant une souplesse financière aux employeurs et des revenus supplémentaires aux salariés.

Hausse du plafond de défiscalisation des heures supplémentaires à 7 500 euros par an, pour encourager le travail tout en réduisant les charges fiscales des employés.

Les deux mesures phares mises en place par Bruno Le Maire pour contrer la flambée des prix de l’énergie sont :

1/ Le bouclier tarifaire : En 2022, pour limiter l’impact de la hausse des prix de l’énergie sur les ménages et les entreprises, le gouvernement a instauré un bouclier tarifaire qui a permis de bloquer la hausse des prix régulés de l’électricité et du gaz à 4 %. Cette mesure a été cruciale pour protéger le pouvoir d’achat des Français, bien qu’elle ait représenté un coût important pour l’État.

2/ La remise sur le carburant : En réponse à la hausse des prix à la pompe, une remise initiale de 18 centimes par litre a été instaurée en avril 2022, augmentée à 30 centimes en septembre, puis réduite à 10 centimes en novembre. Bien que cette mesure ait temporairement allégé le fardeau des consommateurs, elle a coûté 8 milliards d’euros en 2022.

1/ Fonds de soutien aux entreprises grandes consommatrices de gaz et d’électricité : Doté initialement de 3 milliards d’euros, ce fonds, prolongé jusqu’à décembre 2022, cible les entreprises dont les coûts énergétiques dépassent 3 % de leur chiffre d’affaires. Malgré la complexité initiale du dispositif, des ajustements ont été apportés pour faciliter l’accès aux entreprises.

2/ Simplification de l’aide d’urgence « gaz et électricité » pour les PME : Reconnaissant que de nombreuses PME avaient des difficultés à accéder aux aides initiales, le gouvernement a simplifié cette aide afin de mieux soutenir les petites entreprises face à l’explosion des prix de l’énergie.


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