La mécanique de la peur : comment le pouvoir russe élimine ses opposants
Un journaliste meurt d’une mystérieuse allergie quelques jours avant un rendez-vous avec le FBI. Un avocat est abattu en plein centre de Moscou, à un kilomètre du Kremlin, en plein jour. Un ancien espion agonise à Londres, ses organes détruits par une substance radioactive que seul un État peut produire. Un opposant s’effondre dans l’Arctique, après avoir survécu à un premier empoisonnement deux ans plus tôt.
Des coïncidences ?
Pris un à un, peut-être. Alignés sur vingt-cinq ans, ils dessinent autre chose : la cartographie d’un pouvoir qui élimine ce qui le dérange, avec méthode, avec patience, et avec l’impunité pour horizon.
Ce texte ne prétend pas tout recenser. Ce serait une tâche sans fin. Il cherche à montrer le schéma. La répétition. La signature.
Voici quelques-uns de ceux qui en ont payé le prix.
L’élimination progressive de l’opposition politique
Au début des années 2000, la Russie conserve encore une opposition politique visible. Mais plusieurs figures critiques disparaissent rapidement. En août 2002, le député libéral Vladimir Golovlev est abattu à Moscou alors qu’il promène son chien. L’homme travaillait sur des dossiers sensibles liés aux privatisations des années 1990.
Quelques mois plus tard, en avril 2003, Sergueï Iouchenkov, figure du parti Russie libérale et critique du pouvoir, est assassiné devant son domicile quelques heures après avoir enregistré son parti pour les élections législatives.
Le même climat entoure la mort mystérieuse du journaliste et député Iouri Chtchekotchikhine, membre de la rédaction de Novaïa Gazeta. En juillet 2003, il meurt après avoir présenté des symptômes évoquant un empoisonnement, alors qu’il enquêtait sur la corruption et le crime organisé.
Plus d’une décennie plus tard, un assassinat marquera profondément l’opinion internationale. Le 27 février 2015, Boris Nemtsov, ancien vice-premier ministre sous Boris Eltsine et figure majeure de l’opposition à Vladimir Poutine, est abattu de plusieurs balles dans le dos sur un pont situé à quelques centaines de mètres du Kremlin.
Cinq hommes originaires de Tchétchénie seront condamnés pour le meurtre, mais les commanditaires n’ont jamais été identifiés. L’opposant Vladimir Kara-Mourza, proche de Nemtsov, survivra quant à lui à deux tentatives d’empoisonnement en 2015 et 2017 avant d’être condamné en 2023 à vingt-cinq ans de prison pour haute trahison après avoir critiqué l’invasion de l’Ukraine.
Encadré. Les opérations clandestines du GRU
Le GRU, le renseignement militaire russe, est régulièrement cité dans plusieurs opérations clandestines à l’étranger. L’unité 29,155 est notamment accusée par plusieurs services occidentaux d’être spécialisée dans les opérations de sabotage et d’assassinat.
- Empoisonnement de Sergueï Skripal au Royaume-Uni en 2018.
- Opérations clandestines en Europe de l’Est.
- Activités de déstabilisation attribuées à des agents opérant sous couverture diplomatique.
Journalistes et défenseurs des droits humains sous pression
La presse indépendante russe a payé un lourd tribut. Le journaliste américain d’origine russe Paul Klebnikov, rédacteur en chef de l’édition russe du magazine Forbes, est assassiné à Moscou en juillet 2004 après avoir enquêté sur les oligarques et la corruption.
La journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa, connue pour ses enquêtes sur la guerre en Tchétchénie et ses critiques du Kremlin, est assassinée le 7 octobre 2006 dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. En 2018, la Cour européenne des droits de l’homme condamnera la Russie pour les manquements dans l’enquête sur son assassinat.
L’avocat et défenseur des droits humains Stanislas Markelov, qui représentait notamment les victimes de crimes commis en Tchétchénie, est abattu en plein centre de Moscou en janvier 2009.
La journaliste Anastasia Boubourova, qui accompagnait Stanislas Markelov lors de son assassinat en janvier 2009, est également tuée. Elle travaillait pour le journal indépendant Novaïa Gazeta.
Quelques mois plus tard, en juillet 2009, la militante des droits humains Natalia Estemirova, membre de l’ONG Memorial, est enlevée puis assassinée en Tchétchénie alors qu’elle enquêtait sur des crimes commis dans la région.
Le journaliste Mikhaïl Beketov, connu pour ses enquêtes sur la corruption autour d’un projet d’autoroute près de Moscou, est violemment agressé en 2008 et mourra en 2013 des suites de ses blessures.
Lanceurs d’alerte et enquêtes sensibles
L’avocat Sergueï Magnitski, qui avait révélé une vaste fraude fiscale impliquant des fonctionnaires russes, meurt en détention en 2009 après avoir dénoncé ses conditions d’incarcération. Sa mort donnera naissance à la loi Magnitski adoptée par plusieurs pays occidentaux.
Encadré. La loi Magnitski : un nouveau régime de sanctions
Adoptée initialement par les États-Unis en 2012, cette législation marque un changement de paradigme dans la diplomatie internationale. Contrairement aux sanctions traditionnelles visant des États entiers, la loi Magnitski permet de cibler individuellement des personnes physiques ou morales.
- Gel des avoirs financiers détenus à l’étranger.
- Interdiction de visas et de séjour sur le territoire des pays signataires.
- Dénonciation publique des responsables de violations graves des droits de l’homme.
L’homme d’affaires russe Alexander Perepilichnyy, installé au Royaume‑Uni après avoir transmis des documents sur une vaste fraude financière, s’effondre en novembre 2012 lors d’un jogging près de son domicile dans un lotissement surveillé du Surrey. Les procédures d’enquête ont évoqué la possible présence d’un poison végétal dans son estomac, mais les autorités britanniques n’ont pas, à ce jour, retenu officiellement la thèse d’un assassinat et les circonstances exactes de son décès demeurent débattues.
Espions, déserteurs et opérations extraterritoriales
Pour le Kremlin, il existe une catégorie de cibles particulière. Ceux qui ont trahi. Pour eux, l’exil n’est pas une protection. C’est une cible.
L’ancien officier du FSB Alexandre Litvinenko, réfugié au Royaume-Uni, meurt en novembre 2006 après avoir été empoisonné au polonium 210 à Londres.
En mars 2018, l’ancien agent double Sergueï Skripal et sa fille sont empoisonnés au Novitchok en Angleterre. L’enquête britannique attribue l’attaque à des agents du renseignement militaire russe.
Oligarques et hommes d’affaires dans l’ombre
L’oligarque russe Boris Berezovsky, autrefois proche du pouvoir avant de devenir un opposant en exil, est retrouvé mort en mars 2013 dans sa résidence d’Ascot au Royaume‑Uni, avec un ligature autour du cou. Une enquête du coroner britannique aboutit en 2014 à un “verdict ouvert”, faute de pouvoir établir avec certitude s’il s’agit d’un suicide ou d’un homicide, malgré des éléments médicaux contradictoires présentés à l’audience.
Mikhail Lesin, ancien ministre russe de la Presse et figure clé de l’appareil médiatique du Kremlin, est retrouvé mort en novembre 2015 dans un hôtel de Washington. Le médecin légiste de la ville conclut qu’il est décédé des suites de coups à la tête, avec des blessures supplémentaires au cou, au torse et aux membres, officiellement attribuées à des chutes sur fond d’intoxication alcoolique aiguë, tandis que la police américaine a indiqué ne pas avoir tranché publiquement entre accident et acte criminel.
Nikolai Glushkov, ancien dirigeant d’Aeroflot et proche de Boris Berezovsky réfugié au Royaume‑Uni, est retrouvé mort à son domicile londonien en mars 2018. Une autopsie conclut à une “compression du cou” et les autorités britanniques ouvrent une enquête pour meurtre, sans qu’un procès n’ait encore établi de responsabilité pénale dans cette affaire.
Encadré. Les poisons du Kremlin
L’utilisation de substances toxiques constitue l’une des signatures les plus frappantes des opérations attribuées aux services russes. Ces méthodes combinent discrétion et message politique clair.
- Dioxine. Utilisée contre Viktor Iouchtchenko en 2004.
- Polonium 210. Substance radioactive employée contre Alexandre Litvinenko en 2006.
- Novitchok. Agent neurotoxique militaire utilisé contre Sergueï Skripal en 2018 et Alexeï Navalny en 2020.
L’arme invisible : les empoisonnements
Le futur président ukrainien Viktor Iouchtchenko (président de 2005 à 2010) est gravement empoisonné à la dioxine lors de la campagne présidentielle de 2004. Les séquelles physiques resteront un témoignage durable de l’agression.
L’opposant russe Alexeï Navalny, figure majeure de la lutte anticorruption en Russie, est empoisonné au Novitchok en 2020. Après avoir survécu et été soigné en Allemagne, il retourne en Russie en janvier 2021 où il est immédiatement arrêté. Condamné à de lourdes peines de prison, il meurt en détention en février 2024 dans une colonie pénitentiaire de l’Arctique.
Chronologie de la violence politique
Expansion géographique des opérations
Ce qu’il faut retenir. Clés de lecture
Chaque acte envoie un message spécifique à une catégorie d’acteurs : presse, oligarques ou services secrets.
L’usage de poisons ou d’exécutants tiers permet au Kremlin de nier toute implication officielle.
La menace n’a pas de frontières : les opposants sont visés à Londres, Berlin ou Washington.
Questions fréquentes
Ce que le silence dit
Il n’y a pas de conclusion propre à cette histoire. Parce que cette histoire n’est pas terminée.
À l’heure où ces lignes sont écrites, Vladimir Kara-Mourza purge vingt-cinq ans dans une colonie pénitentiaire russe. Des journalistes continuent de travailler depuis l’exil, sous protection rapprochée. Des avocats refusent les dossiers les plus sensibles. Non par lâcheté, mais par instinct de survie.
La vraie question n’est pas de savoir combien de victimes ce système a produites. Elle est de savoir ce qu’il cherche à tuer, au fond. Pas seulement des hommes et des femmes. Une idée. Celle qu’il est possible, en Russie, de dire la vérité sans en mourir.
Ils n’ont pas encore réussi à la tuer.
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