1960 L'élection d'un grand homme d'Etat

au Sénégal

Un intellectuel et visionnaire au parcours exceptionnel

Léopold Sédar Senghor, figure majeure de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique, est élu le 5 septembre 1960 comme premier président de la République du Sénégal, remportant cette élection avec 82,4 % des suffrages. Cette victoire marque le début d’une ère nouvelle pour le Sénégal, alors fraîchement indépendant, et scelle le destin politique de cet intellectuel brillant qui allait façonner son pays pendant deux décennies. Toutefois, l’héritage de Senghor est complexe, mêlant réalisations culturelles et économiques significatives à des critiques sur son style de gouvernance centralisé et autoritaire.

L'enfance

Né le 9 octobre 1906 à Joal, dans une famille sénégalaise d’élites commerçantes, Léopold Sédar Senghor se distingue très tôt par son intelligence et son engagement académique. Il quitte le Sénégal pour poursuivre ses études en France, où il se lie d’amitié avec des figures marquantes de l’époque, comme Aimé Césaire, avec qui il cofonde le mouvement de la Négritude, et Georges Pompidou, futur président de la France. Ces rencontres ne sont pas anodines : elles façonnent la pensée de Senghor, qui mêle profondément culture, identité et politique.

Son parcours en France

En France, Senghor devient l’un des premiers Africains à intégrer l’École normale supérieure et à obtenir l’agrégation de grammaire. Ce parcours académique le mène ensuite à une carrière politique notable : il est élu député du Sénégal à l’Assemblée nationale française à plusieurs reprises et occupe divers postes au sein du gouvernement français, dont celui de ministre-conseiller. Cette expérience en France lui permet de s’affirmer comme un porte-parole des colonies africaines, défendant leurs intérêts dans les sphères de pouvoir coloniales, tout en posant les bases de sa future gouvernance au Sénégal.

Sa présidence : entre modernisation et autoritarisme

L’indépendance du Sénégal, obtenue le 4 avril 1960, est un moment charnière pour le pays. Senghor, grâce à sa réputation et à ses alliances, devient le premier président du Sénégal quelques mois plus tard, le 5 septembre 1960. Son élection est largement plébiscitée, et elle inaugure un règne de vingt ans au cours duquel il sera réélu à plusieurs reprises (en 1963, 1968, 1973, et 1978). Cette longévité politique témoigne à la fois de la confiance du peuple sénégalais en lui et de sa capacité à maintenir un pouvoir stable dans un contexte africain souvent marqué par les conflits et les coups d’État.

Senghor engage le Sénégal sur la voie de la modernisation. Il met en place plusieurs plans de développement économiques, tels que le Plan quadriennal (1961-1964), qui vise à stimuler la production agricole, développer les infrastructures et améliorer le système éducatif. Cependant, ces efforts, bien que notables, produisent des résultats mitigés. L’économie sénégalaise reste largement dépendante de l’agriculture, notamment des exportations de produits comme l’arachide, dont les cours mondiaux fluctuent, rendant l’économie vulnérable. La diversification industrielle, bien que souhaitée, n’atteint pas les objectifs escomptés, limitant ainsi l’impact à long terme de ces politiques économiques.

Sur le plan culturel, Senghor s’attache à faire du Sénégal un centre intellectuel et artistique majeur en Afrique. Sa conviction que la modernité africaine doit s’ancrer dans une culture forte et vivante le pousse à organiser des événements d’envergure internationale. Le plus marquant est sans doute le premier Festival mondial des arts nègres, organisé à Dakar en 1966. Cet événement rassemble des artistes et intellectuels du monde entier, mettant en lumière la richesse et la diversité des cultures africaines. Dakar se transforme alors en carrefour culturel de l’Afrique, un succès dont Senghor se targue.

Cependant, ces initiatives culturelles ne sont pas sans critiques. Ses politiques, bien qu’influentes, sont souvent perçues comme élitistes et déconnectées des réalités locales. Certains reprochent à Senghor d’avoir privilégié une vision de la culture africaine trop empreinte de références européennes, éloignée des préoccupations immédiates de la population sénégalaise. Cette perception est renforcée par la centralisation du pouvoir culturel autour de l’élite intellectuelle, laissant peu de place à une expression culturelle populaire.

Un autoritarisme croissant et des tensions sociales

Si Senghor est salué pour avoir assuré la stabilité du Sénégal, son mandat n’échappe pas aux critiques, particulièrement en ce qui concerne son style de gouvernance. Dès 1963, il instaure un régime de parti unique, une décision qu’il justifie par la nécessité de maintenir l’unité nationale dans une période post-coloniale fragile. Toutefois, cette centralisation du pouvoir conduit à une réduction des libertés politiques et à une répression des oppositions. Le régime de Senghor devient ainsi de plus en plus autoritaire, ce qui suscite des mécontentements, notamment au sein de la jeunesse et des mouvements étudiants.

Les étudiants sénégalais, qui critiquent la proximité de Senghor avec la France et son mode de gouvernance, organisent plusieurs manifestations, souvent réprimées par le régime. Ces tensions reflètent un fossé grandissant entre une élite politique centralisée et une jeunesse en quête de changements plus radicaux. La répression de ces mouvements contribue à ternir l’image de Senghor, accusé de s’accrocher à un modèle de gouvernance néocolonial, malgré ses efforts pour promouvoir une identité africaine.

L’héritage contrasté d’un poète-président

En dépit des critiques, Léopold Sédar Senghor reste une figure emblématique de l’histoire africaine. Sa décision de quitter volontairement le pouvoir le 31 décembre 1980, en faveur de son Premier ministre Abdou Diouf, est un geste rare dans l’Afrique de l’époque. Ce transfert pacifique du pouvoir, salué par la communauté internationale, renforce son image d’homme d’État soucieux de l’avenir de son pays.

Mais Senghor ne se contente pas d’être un politicien. Son amour pour la littérature et la langue française l’amène à devenir le premier Africain élu à l’Académie française en 1983, trois ans après avoir quitté la présidence. Cette élection consacre sa carrière littéraire, marquée par des œuvres poétiques qui résonnent encore aujourd’hui. Son engagement envers la langue française et sa contribution à la littérature mondiale en font un pont culturel entre l’Afrique et l’Europe, bien que cet aspect de son héritage soit parfois vu comme un prolongement de l’influence coloniale.

Léopold Sédar Senghor a façonné le Sénégal moderne, le guidant à travers les premières décennies de son indépendance. Il a laissé une empreinte durable, tant par ses politiques culturelles que par sa vision économique, bien que cette dernière ait produit des résultats limités à long terme. Si son autoritarisme et sa répression des oppositions ont été largement critiqués, sa capacité à maintenir la stabilité dans un contexte régional souvent instable reste un de ses principaux accomplissements.

L’héritage de Senghor est donc profondément nuancé. Il est à la fois célébré comme un pionnier de la décolonisation africaine, un promoteur infatigable de la culture africaine, et un homme d’État qui a su maintenir son pays sur une voie stable. Toutefois, il est aussi critiqué pour son approche centralisée du pouvoir, son élitisme culturel, et sa gestion parfois autoritaire des crises internes. Aujourd’hui, Senghor demeure une figure incontournable de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique, un symbole de l’alliance entre tradition et modernité, mais aussi un rappel des défis complexes auxquels les leaders africains ont été confrontés dans la construction de leurs nations.

Chronologie

Jeunesse et formation (1906-1939)

1906 octobre 9 : Naissance de Léopold Sédar Senghor à Joal, au Sénégal, dans une famille sérère catholique et commerçante. Cette enfance dans une région rurale marquera ses premières réflexions littéraires et politiques.

1914-1928 : Études au Séminaire de Ngazobil, puis au Lycée Van Vollenhoven à Dakar. Ces années sont marquées par son talent académique, qui le distingue parmi ses pairs.

1928 septembre : Senghor obtient une bourse pour étudier en France. Il entre au Lycée Louis-le-Grand à Paris, où il côtoie l’élite intellectuelle française.

1931 : Rencontre avec Aimé Césaire. Cette rencontre sera déterminante pour le développement du concept de la Négritude, un mouvement littéraire et politique qui mettra en lumière l’identité noire.

1935 juin : Senghor devient le premier Africain à réussir l’agrégation de grammaire en France. Cet accomplissement renforce sa place dans les cercles intellectuels français.

Début de la carrière politique et engagements littéraires (1939-1956)

1939 septembre : Senghor est mobilisé dans l’armée française au début de la Seconde Guerre mondiale. Il est capturé par les Allemands en 1940 et interné pendant deux ans dans un camp de prisonniers.

1942 mars : Libéré, il reprend ses activités académiques et politiques en France, tout en restant impliqué dans la défense des intérêts des colonies africaines.

1945 octobre : Élu député du Sénégal à l’Assemblée nationale française, Senghor commence à s’impliquer activement dans la lutte pour l’indépendance des colonies françaises.

1947 avril : Publication de Chants d’ombre, son premier recueil de poèmes, dans lequel il exprime sa vision de l’Afrique et sa critique du colonialisme.

1948 février : Fondation du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS), un parti politique voué à défendre les intérêts du Sénégal et des colonies africaines.

Lutte pour l’indépendance et consolidation politique (1957-1960)

1957 janvier : Senghor devient ministre-conseiller dans le gouvernement français. Il participe aux discussions sur l’avenir des colonies africaines dans un contexte de montée des mouvements indépendantistes.

1958 septembre : Création de l’Union Progressiste Sénégalaise (UPS), fruit de la fusion de son parti avec d’autres forces politiques. Cela permet à Senghor de consolider son pouvoir.

1959 janvier : Élu président de l’Assemblée fédérale de la Fédération du Mali, une tentative d’union politique entre le Sénégal et le Soudan français (Mali actuel).

1960 avril 4 : Le Sénégal obtient son indépendance après la dissolution de la Fédération du Mali. Senghor devient une figure clé de cette transition historique.

Présidence du Sénégal (1960-1980)

1960 septembre 5 : Léopold Sédar Senghor est élu premier président de la République du Sénégal avec 82,4 % des voix. Son mandat est marqué par des politiques de modernisation et de développement culturel.

1961 janvier : Lancement du premier Plan quadriennal (1961-1964), destiné à développer l’agriculture, l’éducation et les infrastructures du pays.

1963 décembre : Réélection de Senghor, marquée par l’instauration du parti unique, une mesure controversée justifiée par la nécessité de préserver l’unité nationale.

1966 avril : Senghor organise le premier Festival mondial des arts nègres à Dakar, un événement majeur qui célèbre la culture africaine et rassemble des artistes du monde entier.

1968 novembre : Réélu pour un troisième mandat, Senghor réprime des mouvements étudiants qui critiquent son gouvernement. Cela reflète les tensions sociales croissantes au Sénégal.

1971 janvier : Senghor lance le deuxième Plan quadriennal (1971-1974), qui vise à diversifier l’économie du Sénégal, mais les résultats sont mitigés.

1973 décembre : Réélu pour un quatrième mandat, Senghor continue de renforcer les institutions du Sénégal tout en conservant des liens étroits avec la France.

1976 juillet : Il autorise la création de deux partis d’opposition, marquant une légère ouverture politique après des années de parti unique.

1978 février : Réélu pour un cinquième mandat, Senghor reste une figure respectée malgré les critiques sur son autoritarisme.

Fin de la présidence et reconnaissance internationale (1980-2001)

1980 décembre 31 : Senghor démissionne et cède pacifiquement le pouvoir à son Premier ministre Abdou Diouf, un transfert de pouvoir exemplaire en Afrique.

1983 novembre : Il devient le premier Africain élu à l’Académie française, en reconnaissance de son œuvre littéraire et de son engagement pour la langue française.

1996 février : Publication de Liberté 5 : Le dialogue des cultures, un recueil d’essais où Senghor promeut le dialogue interculturel et la compréhension mutuelle.

2001 mai : Senghor reçoit le Grand Prix International de Poésie, confirmant son importance dans le monde littéraire.

2001 décembre 20 : Décès de Senghor à Verson, en France. Il reçoit des funérailles nationales au Sénégal, réunissant des dignitaires du monde entier.

 

Postérité
Le centenaire de la naissance de Senghor est célébré au Sénégal et en France, avec des colloques et des expositions dédiés à son héritage. En décembre 2016, le Festival mondial des arts nègres, qu'il avait initié en 1966, est réactivé par le gouvernement sénégalais, montrant la persistance de son influence culturelle. Le vingtième anniversaire de la disparition de Senghor est commémoré à travers des événements au Sénégal, soulignant son influence durable sur la culture et la politique du pays.

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