TELEGRAM

Le repaire numérique des résistants, des despotes et de tout ce qui se trame entre les deux

Vous pensez que Telegram, c’est juste un autre outil pour envoyer des messages cryptés à vos amis ? Vous êtes loin du compte. Cette application est bien plus qu’un simple gadget numérique : c’est une arène où se joue la géopolitique moderne. Des activistes aux criminels, des gouvernements aux résistants, tout ce beau monde cohabite dans cet univers virtuel où les règles du jeu sont écrites en silence. Et ce silence, justement, est d’or. Ou plutôt, une arme.

Le faux paradis de la confidentialité

Telegram est né en 2013, fruit de l’esprit de deux frères russes, Pavel et Nikolai Durov, qui voulaient offrir au monde une alternative aux géants américains de la tech, jugés bien trop avides de nos données personnelles. L’idée était simple : un espace où vos conversations sont à l’abri des regards indiscrets, où la vie privée n’est pas un produit à vendre. À première vue, un paradis numérique pour ceux qui veulent échapper aux géants du web. Mais comme souvent dans l’histoire humaine, derrière l’idéal se cache une réalité plus trouble.

Exemple concret : En 2019, lors des manifestations à Hong Kong contre l’extradition, les protestataires ont rapidement découvert que Telegram était leur allié le plus précieux. Ils pouvaient organiser des rassemblements éclair, se coordonner sans être traqués par les autorités. Du moins, c’est ce qu’ils croyaient. Car la police chinoise avait déjà infiltré certains de leurs groupes de discussion. Ironie du sort : le paradis de la confidentialité devenait une chambre d’écho pour les espions.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Telegram est aussi utilisé par des groupes terroristes comme l’État islamique pour recruter, coordonner des attaques et diffuser leur propagande. On s’y cache sous un pseudonyme, on se réfugie dans des discussions secrètes qui s’autodétruisent. Et tout cela, sous le regard impuissant des autorités. Le rêve de liberté se transforme ici en cauchemar sécuritaire.

Le terrain de jeu des diplomates et des résistants

Les diplomates ont toujours eu leurs canaux secrets, mais aujourd’hui, il semble que Telegram ait remplacé le bon vieux téléphone rouge. Entre deux réunions officielles, c’est souvent sur cette application que les négociations les plus sensibles se déroulent. Pourquoi ? Parce que Telegram, contrairement à WhatsApp ou Messenger, promet un chiffrement plus poussé et une sécurité renforcée contre les interceptions.

Exemple concret : L’Iran est un cas d’école. Officiellement, Telegram y est interdit depuis 2018. Mais paradoxalement, c’est sur cette plateforme que se jouent les transactions entre l’Iran et le reste du monde. Diplomates, entrepreneurs, et même certains membres du régime continuent d’y circuler dans l’ombre. Des accords passent inaperçus, des conversations qui échappent aux sanctions internationales. Le tout à l’abri des regards curieux. Officiellement, l’Iran bannit Telegram. Officieusement, il s’en sert comme d’un passe-partout numérique.

Mais Telegram n’est pas seulement le terrain des diplomates discrets. C’est aussi l’outil préféré des résistants modernes. Pendant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les civils ukrainiens se sont rués sur Telegram pour documenter l’horreur en temps réel, loin des chaînes d’information officielles, soumises à la censure ou à la manipulation. Des vidéos de bombardements, des témoignages poignants… Telegram est devenu la voix d’un peuple, libre et incontrôlable.

Le couteau suisse de la désinformation

Vous pensiez que la guerre se limitait aux tanks, aux drones et aux soldats en treillis ? Détrompez-vous. Aujourd’hui, la véritable guerre se joue en ligne, et Telegram est au cœur de cette bataille. Des millions de personnes se connectent chaque jour pour lire des informations non filtrées. Ou, pour être plus précis, des informations délibérément biaisées, voire fabriquées.

Exemple concret : La désinformation pro-russe a trouvé un écosystème idéal sur Telegram. Des chaînes dédiées diffusent en continu des récits alternatifs du conflit ukrainien. Les faits sont réarrangés, les vérités torsadées, et l’impact est colossal. Une vidéo truquée, un document modifié… et voilà des milliers, voire des millions d’esprits influencés. Telegram, en prétendant être un bastion de liberté, devient un champ de bataille où la vérité se décompose aussi vite qu’un message qui s’autodétruit.

En fait, ce n’est pas un hasard si Telegram est banni ou strictement surveillé dans des pays comme la Russie, la Chine ou l’Iran. Ces régimes autoritaires ont vite compris que cette application n’était pas juste un moyen de communication, mais un vecteur de déstabilisation. Contrôler Telegram, c’est contrôler une partie du récit national. Ne pas le faire, c’est risquer que des vérités insupportables émergent à la vue de tous.

Une dualité fascinante

Telegram est à la fois le héros et le méchant de l’histoire. Pour chaque activiste qui y trouve une voix, il y a un propagandiste qui y trouve un public. Pour chaque diplomate qui y négocie un accord secret, il y a un criminel qui y orchestre son trafic. C’est là la véritable ironie de Telegram : une application qui se présente comme le champion de la liberté individuelle devient, dans les mains de certains, un outil de répression et de manipulation.

Exemple concret : En 2021, lors des manifestations en Biélorussie contre le régime de Loukachenko, Telegram a joué un rôle clé. Les manifestants utilisaient des canaux pour coordonner leurs actions, mais aussi pour échapper aux arrestations. En réponse, les autorités biélorusses ont lancé une offensive numérique, infiltrant des groupes et arrêtant des centaines de personnes. Ce qui devait être un espace de liberté est devenu un piège numérique pour des milliers d’opposants.

La relation trouble entre la Russie et Pavel Durov

Selon l’article de Challenges du 5 septembre 2024 signé par Alix Coutures, Gilles Fontaine, François Vaneeckhoutte et Margaux Vuillet, le patron de Telegram, Pavel Durov, semble entretenir une relation floue avec la Russie pour plusieurs raisons :

      • Son départ de Russie en 2014 : Durov a quitté la Russie en 2014 après avoir vendu ses parts de VKontakte, sous la pression croissante des autorités russes. Il a publiquement critiqué le Kremlin et son contrôle sur les médias sociaux, et a affirmé ne plus y retourner.
      • Ses fréquents allers-retours en Russie : Bien qu’il ait affirmé avoir quitté définitivement la Russie, certaines sources, comme le site d’investigation russe Important Stories, rapportent qu’il s’y serait rendu une cinquantaine de fois après son départ. Cela alimente la confusion sur la nature exacte de ses liens avec son pays d’origine.
      • Rumeurs de contacts avec Vladimir Poutine : Avant son arrestation en 2024, Durov aurait tenté de rencontrer Vladimir Poutine lors d’un séjour à Bakou, juste avant de se rendre en France. Bien que le Kremlin ait nié tout contact, ces rumeurs renforcent l’idée d’une relation ambiguë avec les autorités russes.
      • L’utilisation de Telegram par l’armée russe : Telegram est largement utilisé par l’armée russe, notamment sur le front ukrainien. Cette utilisation massive par des entités gouvernementales russes contraste avec le passé conflictuel de Durov avec le Kremlin et ajoute à l’incertitude sur ses véritables relations avec les autorités russes.

L'actionnariat de Telegram

Telegram, contrairement à de nombreuses autres entreprises technologiques de sa taille, est resté jusqu’à récemment une entreprise privée contrôlée principalement par ses fondateurs, Pavel et Nikolaï Durov. Leur vision pour Telegram a toujours été de préserver son indépendance vis-à-vis des investisseurs institutionnels et des grandes entreprises. L’entreprise n’a pas levé de fonds traditionnels via des capital-risqueurs ou des introductions en bourse pendant la majeure partie de son existence, ce qui a permis à Pavel Durov de garder un contrôle strict sur les décisions stratégiques.

Cependant, cette indépendance a un coût. Telegram a dû trouver des moyens de financement pour soutenir son infrastructure globale tout en évitant les méthodes traditionnelles de levée de fonds.

Voici les principaux éléments qui caractérisent l’actionnariat de Telegram :

  • Contrôle majoritaire de Pavel Durov :
    Pavel Durov, fondateur et PDG de Telegram, détient la majorité des actions de l’entreprise. Ce contrôle lui permet de rester fidèle à ses principes de confidentialité et de liberté d’expression, qui sont au cœur de la mission de Telegram. Contrairement à d’autres entreprises de la tech, il n’a pas dilué son capital pour lever des fonds de manière massive.

  • Absence d’investisseurs publics :
    Telegram est resté hors des circuits classiques de financement via des introductions en bourse (IPO), contrairement à des géants comme Facebook ou Twitter. Cela signifie que l’entreprise ne dépend pas des marchés publics et n’a pas à répondre aux exigences des actionnaires traditionnels en termes de rentabilité immédiate.

  • Émission d’obligations :

    En 2023, Telegram a émis des obligations d’une valeur totale de 2 milliards de dollars pour financer son développement et maintenir son indépendance financière. Cette émission d’obligations était une réponse aux besoins croissants de la plateforme pour financer ses infrastructures massives tout en évitant d’ouvrir son capital aux investisseurs traditionnels.

    Les obligations de Telegram ont attiré des investisseurs privés et institutionnels, dont plusieurs grands noms de la finance, principalement en Europe, au Moyen-Orient et en Russie. Parmi les principaux investisseurs qui ont souscrit à ces obligations, on retrouve :

    • QIA (Qatar Investment Authority), un autre fonds souverain du Moyen-Orient, a également participé à cette levée de fonds, voyant une opportunité de diversification de son portefeuille dans les technologies de l’information.
    • Rick Gerson, investisseur américain influent et cofondateur du fonds spéculatif Falcon Edge Capital, a aussi investi dans Telegram. Gerson, mentionné dans l’enquête de Robert Mueller sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016, est un acteur financier important dans ce type d’opération, et sa participation attire une attention particulière en raison de ses liens politiques.
    • Russian Direct Investment Fund (RDIF) : Ce fonds souverain russe, qui investit dans des entreprises stratégiques pour la Russie, a également participé à cette émission d’obligations. Bien que Pavel Durov ait quitté la Russie en 2014 et maintienne une distance officielle avec le Kremlin, le soutien indirect du RDIF souligne l’intérêt continu de certains investisseurs russes dans Telegram, vu son rôle crucial dans les communications internationales.
    • Plusieurs family offices européens, notamment en Suisse et au Royaume-Uni, qui ont vu dans Telegram un potentiel de croissance à long terme grâce à son modèle centré sur la confidentialité et l’indépendance.

    Ces investisseurs ont été attirés par le positionnement stratégique de Telegram en tant que plateforme respectée par les défenseurs de la liberté numérique. Cependant, le financement par dette, plutôt que par dilution du capital, a accru la pression pour rembourser ces obligations, ce qui pourrait pousser Telegram à envisager une introduction en bourse à l’avenir.

  • Mubadala Investment Company, le fonds souverain d’Abu Dhabi, qui a vu dans Telegram un investissement stratégique dans le secteur des technologies tout en soutenant un acteur important basé à Dubai, où se trouve le siège actuel de Telegram.

  • Monétisation via abonnements premium :
    Pour générer des revenus sans recourir à une introduction en bourse ou à des investissements externes significatifs, Telegram a commencé à offrir des abonnements premium payants et à intégrer de la publicité dans certaines fonctionnalités en 2021. Cette stratégie permet de diversifier les sources de revenus tout en maintenant un contrôle centralisé par les fondateurs.

  • Blockchain et cryptomonnaie :
    Telegram a également exploré des moyens innovants de financement à travers la blockchain. Le projet TON (The Open Network), bien que séparé juridiquement de Telegram, a été lancé par l’équipe Durov, avec son propre écosystème et une cryptomonnaie, le Toncoin. Cette initiative visait à créer une économie décentralisée autour de Telegram. Cependant, le projet a rencontré des obstacles juridiques, notamment aux États-Unis, et a finalement été abandonné en tant que projet officiel de Telegram, bien qu’il continue à être utilisé et soutenu par la communauté.

  • Objectif d’introduction en bourse :
    Malgré son indépendance jusqu’ici, Telegram envisage à terme une introduction en bourse à New York pour rembourser ses dettes croissantes et assurer un financement plus stable à long terme. Ce projet pourrait transformer l’actionnariat de l’entreprise en intégrant des investisseurs publics, mais il reste conditionné à la capacité de Telegram à conserver son identité unique dans un environnement réglementaire de plus en plus strict.

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Chronologie

1984 octobre 10 – Naissance de Pavel Durov à Saint-Pétersbourg (ex-URSS), qui deviendra plus tard l’un des entrepreneurs russes les plus influents dans le domaine des technologies numériques.

2006 – Pavel Durov fonde le réseau social VKontakte (VK), qui devient rapidement le Facebook russe.

2013 – Pavel et son frère ainé Nikolaï Durov fondent Telegram, une application de messagerie cryptée, en réponse aux préoccupations concernant la confidentialité des données et l’impact des grandes entreprises technologiques américaines sur la vie privée.

2014 avril 16 – Pavel Dourov refuse de transmettre les données des manifestants ukrainiens aux services russes et de bloquer la page de l’opposant russe Alexeï Navalny sur VK.

2014 avril 22 – Pavel Durov quitte la Russie après avoir vendu ses parts de VKontakte à des proches du Kremlin pour un montant de 300 millions $, citant des pressions politiques croissantes.

Suite aux attentats du 13 novembre 2015, il accuse le gouvernement français d’être autant responsable que Daech, dénonçant des guerres inutiles au Moyen-Orient financées par des taxes élevées et un système social favorisant l’immigration nord-africaine.

2018 – Telegram est interdit en Iran et brièvement en Russie pour non-coopération avec les gouvernements sur les questions de surveillance et de divulgation des clés de déchiffrement. Pavel Durov rencontre Emmanuel Macron, qui lui propose d’installer le siège de Telegram en France, mais il n’accepte pas cette offre.

2019 – Lors des manifestations à Hong Kong contre l’extradition, Telegram devient un outil clé pour les manifestants pro-démocratie qui l’utilisent pour se coordonner et échapper à la surveillance du gouvernement chinois.

2021 – Pavel Durov obtient la nationalité française et émiratie. Telegram commence à monétiser ses services via des abonnements premium et de la publicité.

2022 – La ministre allemande de l’Intérieur, Nancy Faeser, envisage d’interdire Telegram en Allemagne pour son rôle dans la diffusion de théories conspirationnistes et néonazies pendant la pandémie de Covid-19.

2023 – Pavel Durov boucle une émission d’obligations de 2 milliards $ pour financer le développement de Telegram et permettre son expansion mondiale.

Août 2024 24 – Pavel Durov est arrêté à l’aéroport du Bourget, en France, sur la base d’accusations liées à la prolifération de crimes tels que le terrorisme et le trafic de drogue sur la plateforme. Après l’arrestation de Pavel Durov, le Toncoin, cryptomonnaie liée à Telegram, chute de plus de 20 %.

Quelques données Telegram

  • Pavel Durov est assis sur une fortune de 13,9 milliards d’euros, selon le classement de Challenges.
  • Telegram compte 41 millions d’utilisateurs dans l’Union européenne, bien que ce chiffre soit contesté par la Commission européenne, qui soupçonne qu’il dépasse la limite réglementaire des 45 millions d’utilisateurs.

En savoir plus 

La limite réglementaire des 45 millions d’utilisateurs fait référence à une disposition du Digital Services Act (DSA), une législation de l’Union européenne adoptée en 2022 qui impose des règles plus strictes aux grandes plateformes en ligne afin de mieux protéger les utilisateurs, lutter contre les contenus illicites et garantir la transparence des services numériques.

Pourquoi 45 millions ?
Cette limite de 45 millions d’utilisateurs actifs mensuels dans l’Union européenne sert à différencier les très grandes plateformes en ligne (Very Large Online Platforms, ou VLOP) des plateformes plus petites. Les plateformes dépassant ce seuil sont soumises à des obligations plus strictes car elles ont un impact plus important sur l’espace numérique public.

Obligations pour les plateformes dépassant 45 millions d’utilisateurs :
Audits annuels indépendants : Les grandes plateformes doivent être soumises à des audits annuels pour vérifier qu’elles respectent les réglementations sur la sécurité, la modération des contenus et la protection des utilisateurs.

Coopération avec les autorités : Elles doivent coopérer avec les régulateurs nationaux pour supprimer les contenus illicites et fournir des informations sur leurs systèmes de gestion des risques.

Mesures de transparence : Ces plateformes doivent publier des rapports détaillés sur leurs efforts de modération des contenus, y compris les décisions automatisées, et donner accès à des chercheurs indépendants pour étudier l’impact des plateformes sur la société.

Protection renforcée des mineurs : Elles doivent mettre en place des mesures spécifiques pour protéger les utilisateurs mineurs, notamment en limitant les publicités ciblées sur cette tranche d’âge.

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