« The Jeffersonians » : Une vision continue des présidences de Jefferson, Madison et Monroe

Les Jeffersoniens

Trois Présidents, Un Idéal en carton-pâte

Dans The Jeffersonians: The Visionary Presidencies of Jefferson, Madison, and Monroe, Kevin Gutzman veut nous faire croire à une fable.  Trois présidents – Thomas Jefferson (1801-1809), James Madison (1809-1817) et James Monroe (1817-1825) – unis par une vision commune, comme une symphonie harmonieuse pendant vint cinq ans. Formant la « Virginia Dynasty », ils auraient, selon lui, partagé le même idéal : une Amérique de fermiers libres, un État minimaliste, des citoyens autonomes et un gouvernement fédéral discret. Mais dès qu’on regarde d’un peu plus près, ce rêve s’effondre. C’est comme une belle toile qu’on gratte légèrement : sous la surface, c’est plein de fissures.

Jefferson, d’abord. Le grand prêtre de la liberté individuelle, le héraut d’un gouvernement minimal. Ça, c’est la version officielle. Mais derrière le masque se cache un homme qui, en 1803, n’a pas hésité à piétiner ses propres principes en décidant de l’achat de la Louisiane ? Ah, quelle belle affaire. Mais où est l’article de la Constitution qui permet à un président de s’emparer de milliers de kilomètres carrés sans demander la permission à personne ? Nulle part. Mais Jefferson, si rigide quand ça l’arrange, devient soudain aussi souple qu’un yogi. Alors qu’il nous vendait du minimalisme, en un coup de plume, il nous sert du maximalisme territorial. Ah, les charmes du pouvoir…

Thomas Jefferson - portrait officiel par Rembrandt Peale - 1800

L’Amérique des illusions : quand les rêves tournent au cauchemar

Pour comprendre ce que Jefferson, Madison et Monroe essayaient de faire, il faut regarder la scène sur laquelle ils jouaient. Et croyez-moi, cette scène est plus instable qu’un décor de théâtre mal cloué. L’Amérique du début du XIXe siècle, c’est un enfant qui fait ses premiers pas au milieu d’une cour de géants, coincée entre la Grande-Bretagne et la France, deux monstres qui se battent pour la domination mondiale. Pendant ce temps, Jefferson rêve d’une nation de fermiers philosophes. Dommage que la réalité ait un penchant pour les coups de massue.

Vient alors Madison, le disciple fidèle. L’homme qui croyait vraiment que les milices locales, ces braves citoyens armés, allaient suffire à défendre la nation. Le résultat ? La guerre de 1812, catastrophe totale. Washington brûle, les milices s’effondrent et l’idéal républicain part en fumée avec la Maison-Blanche. Tout ça parce que Madison refusait de renforcer l’armée fédérale, par idéalisme, par entêtement, ou peut-être par aveuglement. Gutzman critique Madison, bien sûr, mais c’est un trop poli, à mes yeux. Où est la rage face à un tel désastre ? On parle d’un président qui, par pur dogmatisme, laisse son pays se faire piétiner. L’ironie de la situation devrait sauter aux yeux : ces milices citoyennes, symbole de la liberté américaine, n’ont même pas réussi à protéger la capitale. Le rêve jeffersonien ? Un cauchemar éveillé.

Et ce n’est pas tout : Gutzman ne creuse pas assez loin pour montrer à quel point Madison devait jongler avec plus que des canons et des sabres. L’économie étranglée par le blocus britannique, une guerre commerciale et diplomatique sur tous les fronts… Un désastre total. Mais dans le monde de Gutzman, Madison reste un héros tragique, presque un martyr. En vérité, c’est un président étouffé par ses propres idéaux, incapable de voir le monde tel qu’il est : cruel, complexe et impitoyable.

James Madison - portrait officiel par John Vanderlyn - 1816

Monroe et l’ère des faux-semblants

James Monroe portrait officiel par Samuel Morse - 1819

Et puis il y a Monroe. L’homme de l’ère des bons sentiments. Mais quelle blague ! Il n’y a jamais eu d’ère des bons sentiments en politique. Ce n’était qu’une couverture fine comme du papier de soie sur une marmite en ébullition. Gutzman veut nous faire croire que Monroe a réussi à apaiser les tensions politiques. Mais la vérité ? L’Amérique de Monroe est sur le point d’exploser.

Prenons le Compromis du Missouri de 1820. Oh, quelle belle idée. Le Missouri entre comme État esclavagiste, mais on trace une ligne imaginaire, à 36°30′, pour dire que l’esclavage ne passera pas au nord. Un compromis, vraiment ? Non, c’est une bombe à retardement. Le Nord et le Sud s’éloignent de plus en plus, et Monroe, plutôt que de résoudre la crise, se contente de repousser l’inévitable. Gutzman mentionne le compromis, mais où est le drame ? Ce n’est pas un petit arrangement politique. C’est une trahison de l’idéal de liberté pour lequel ces présidents étaient censés se battre. Et Monroe, en parfait illusionniste, arrive à faire croire que tout va bien, alors que les fondations mêmes de l’union sont en train de se fissurer.

Ah, et la fameuse Doctrine Monroe de 1823. Un chef-d’œuvre, paraît-il. L’Amérique qui se dresse face aux empires européens, défendant l’indépendance du Nouveau Monde. En réalité, c’est le début de l’expansionnisme américain, déguisé en politique de non-intervention. Monroe nous la joue comme s’il était le gardien de l’indépendance des nations sud-américaines. Mais ce qu’il fait réellement, c’est poser les jalons de la future domination des États-Unis sur tout le continent. Encore une fois, Gutzman nous vend du rêve, mais où est la critique acerbe qui nous montre Monroe pour ce qu’il est vraiment : un président qui parle de liberté tout en ouvrant la voie à l’impérialisme américain.

Gutzman : le manque de mordant et l’absence de profondeur

Kevin Gutzman (1963-) Historien

Le vrai problème de Gutzman ? Il manque de mordant. Il effleure les contradictions, les paradoxes, les échecs, mais il ne les affronte jamais de front. 

Jefferson prêchait la liberté tout en possédant des centaines d’esclaves. Et qu’est-ce que Gutzman en fait ? Pas grand-chose. Jefferson, cet homme qui a écrit la Déclaration d’indépendance, n’a jamais sérieusement envisagé l’abolition de l’esclavage. Voilà un gouffre moral que Gutzman aurait dû explorer en profondeur, pas juste mentionner comme un fait parmi d’autres. Et que dire de la gestion des Embargo Acts, qui ont paralysé l’économie américaine sous Jefferson ? Encore une fois, Gutzman nous offre une version édulcorée. Ces erreurs ne sont pas des détails. Ce sont des catastrophes, des trahisons de leurs propres idéaux, et Gutzman semble les traiter un peu comme des anecdotes.

Un rêve séduisant, mais terriblement creux

The Jeffersonians de Kevin Gutzman, c’est un peu comme une belle peinture qu’on admire de loin, mais dès qu’on s’en approche, on se rend compte que cela manque de finesse dans le détail. Oui, le livre est instructif, oui, il est bien écrit. Mais il manque de cette étincelle, de cette profondeur qui rend justice à l’histoire. Jefferson, Madison et Monroe ne sont pas seulement des figures politiques. Ce sont des hommes pleins de contradictions, d’erreurs, d’idées dévoyées. Gutzman nous raconte une belle histoire, mais il manque, je trouve, la vérité nue, cruelle, la complexité de leurs échecs. Et c’est précisément là que l’ouvrage échoue : à rendre justice à la véritable tragédie de ces présidences.

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Kevin Gutzman explique que son livre, The Jeffersonians: The Visionary Presidencies of Jefferson, Madison, and Monroe, se distingue par son approche unique : il examine les trois présidences comme une période continue, contrairement à la vision académique dominante qui considère souvent la guerre de 1812 et la fin du mandat de Madison comme un tournant marquant une rupture. Selon Gutzman, il y a une continuité idéologique forte entre ces présidents, et il est nécessaire de les comprendre dans le cadre d’un même projet politique. Ce projet est centré sur la vision de Thomas Jefferson et la création d’une République fondée sur l’autonomie individuelle, l’agriculture indépendante et la réduction du pouvoir fédéral.

L’un des thèmes centraux du livre est la manière dont Jefferson, Madison et Monroe se percevaient comme porteurs d’un programme politique commun, fortement inspiré par les idées de Jefferson. La vision jeffersonienne repose sur plusieurs principes clés :

Liberté économique et gouvernement minimal : Jefferson croyait fermement que le gouvernement devait avoir un rôle limité, laissant les citoyens libres de gérer leurs propres affaires, en particulier dans le domaine économique.Réduction de l’influence fédérale : Il souhaitait un gouvernement central moins puissant, laissant plus de pouvoir aux États et aux communautés locales, et promouvait une démocratie directe au niveau local.

Agriculture et indépendance : Jefferson considérait l’agriculture comme la base de la société américaine idéale, valorisant l’image du fermier indépendant comme modèle du citoyen républicain.
Milice plutôt qu’armée permanente : Il favorisait l’idée d’une défense nationale fondée sur des milices citoyennes plutôt que sur une armée permanente, espérant éviter les coûts et les risques de militarisation excessive.
Madison et Monroe ont poursuivi cette vision en cherchant à réduire le rôle du gouvernement dans la vie des citoyens et en promouvant l’expansion territoriale, notamment avec l’achat de la Louisiane. Cependant, ils ont dû faire face à des défis qui ont mis à l’épreuve ces idéaux, notamment la guerre de 1812.

Louisiane et gouvernement limité
L’achat de la Louisiane en 1803 représente un moment critique dans la présidence de Jefferson. Cet événement est paradoxal, car bien qu’il soit cohérent avec la vision jeffersonienne d’une République agricole (en offrant de vastes terres aux futurs fermiers indépendants), il marque aussi un tournant où Jefferson élargit les pouvoirs fédéraux au-delà de ce qui était explicitement prévu par la Constitution. Jefferson avait des scrupules constitutionnels concernant l’acquisition de nouveaux territoires, car la Constitution ne mentionnait pas spécifiquement cette possibilité. Cependant, convaincu par ses conseillers, notamment James Madison et Albert Gallatin, et face à l’opportunité offerte par Napoléon, il a choisi d’aller de l’avant avec cet achat. Cette décision a été saluée comme une grande réussite, mais elle a montré la flexibilité de Jefferson face à ses propres principes lorsqu’il s’agissait de l’intérêt national.

Madison et la guerre de 1812
La présidence de Madison est marquée par la guerre de 1812, un conflit avec la Grande-Bretagne qui a testé la force de la jeune nation. Gutzman critique sévèrement la gestion de Madison pendant cette guerre, notamment ses choix de subordonnés pour des postes militaires et de défense, qu’il qualifie d’incompétents. Madison a, par exemple, nommé des responsables incapables, dont certains étaient fréquemment ivres ou inaptes à gérer des crises militaires.

La guerre de 1812 est un échec en termes de gestion et de préparation, et Gutzman souligne que les États-Unis n’étaient pas préparés militairement pour affronter une grande puissance comme la Grande-Bretagne. Les milices, sur lesquelles Jefferson et Madison comptaient tant, se sont révélées insuffisantes pour défendre le pays, ce qui a exacerbé les problèmes. Gutzman va jusqu’à dire que la victoire américaine dans cette guerre relève plus de la chance que d’une stratégie bien exécutée.

Partisanerie et fin des partis politiques
Monroe, à la fin de ses deux mandats, espérait créer une Amérique unie sans divisions partisanes. Son objectif était d’éliminer les partis politiques, ce qui, selon lui, permettrait de surmonter les conflits inutiles entre citoyens. Cette idée remonte à Jefferson qui, lors de son premier discours inaugural, avait déclaré : « Nous sommes tous républicains, nous sommes tous fédéralistes », suggérant que les différences partisanes étaient superficielles et qu’au fond, tous les Américains partageaient les mêmes principes.

Cependant, McDonald et Gutzman soulignent qu’il s’agissait probablement d’une utopie. La division partisane est profondément ancrée dans la société américaine, comme dans toute société complexe. La notion d’éliminer les partis politiques n’était pas réaliste, car les désaccords sur des questions économiques, sociales et de politique étrangère étaient inévitables. L’idée d’un consensus national, même après l’ère Monroe, s’est rapidement effondrée avec l’émergence de nouveaux partis et de nouvelles fractures politiques, en particulier sur la question de l’esclavage.

Progrès et espoirs républicains
Malgré les erreurs et les défis rencontrés, notamment la guerre de 1812, Gutzman estime que Jefferson, Madison et Monroe ont largement réussi à mettre en œuvre leur programme républicain. Ce programme était centré sur la promotion de la liberté individuelle et sur la réduction du rôle du gouvernement fédéral dans la vie quotidienne. L’un des grands succès de ces présidences a été l’expansion territoriale, qui a offert aux citoyens la possibilité de devenir des fermiers indépendants, un idéal pour la vision républicaine de Jefferson. Leurs politiques économiques ont également permis de réduire la dette nationale, notamment grâce aux efforts du secrétaire au Trésor Albert Gallatin, même si cela s’est fait au prix de coupes budgétaires sévères, notamment dans la défense.

Le défi de l’esclavage
Bien que Jefferson soit souvent critiqué pour ses contradictions concernant l’esclavage, il a accompli un acte significatif en appelant à l’abolition de la traite internationale des esclaves dès le premier moment constitutionnellement possible, en 1808. Cette loi n’a pas mis fin à l’esclavage aux États-Unis, mais elle a empêché l’importation légale de nouveaux esclaves depuis l’Afrique.

Cependant, Gutzman aborde la complexité de la position de Jefferson sur la question raciale. Jefferson pensait que les Africains pouvaient être éduqués tout comme les Blancs, mais il restait sceptique quant à savoir si cela contribuerait à leur bonheur. Cette ambivalence montre comment Jefferson était à la fois en avance sur son temps sur certains aspects (comme la reconnaissance des capacités intellectuelles des Noirs) tout en restant prisonnier des préjugés de son époque.

En somme, les présidences de Jefferson, Madison et Monroe ont contribué à façonner la République américaine en mettant en œuvre un programme républicain de liberté individuelle, de décentralisation et de réduction de l’influence fédérale. Néanmoins, des contradictions et des défis, tels que la gestion de la guerre de 1812 et la question de l’esclavage, ont révélé les limites de cette vision, tout en mettant en lumière l’importance des compromis politiques dans la gestion d’une jeune nation.

Ce qu'il faut retenir

  • The Jeffersonians, de Kevin Gutzman, ambitionne de dresser le portrait idéalisé d’un triumvirat républicain, mais finit par révéler – malgré lui – l’écart béant entre les principes proclamés et les réalités du pouvoir. Jefferson, Madison et Monroe ne forment pas tant une trinité visionnaire qu’un trio tragique, empêtré dans ses propres contradictions.
  • Un idéal dévoyé : La vision jeffersonienne – liberté individuelle, gouvernement minimal, fermiers autonomes – semble séduisante sur le papier. Mais dans les faits, elle s’effondre face aux exigences d’un monde instable et violent. L’achat de la Louisiane, la guerre de 1812 et la doctrine Monroe sont autant de moments où les idéaux républicains sont sacrifiés sur l’autel de la realpolitik.
  • Des présidents dépassés : Madison s’obstine dans une doctrine militaire inefficace, Monroe maquille l’escalade des tensions sous un vernis d’harmonie nationale, et Jefferson trahit ses propres scrupules constitutionnels dès que le pouvoir l’exige. À travers eux, c’est toute une époque qui vacille entre rêve fondateur et désillusion programmée.
  • Une historiographie trop conciliante : Gutzman, au lieu de plonger dans les abîmes moraux de ses sujets, reste souvent à la surface. Les failles personnelles, les trahisons politiques, l’aveuglement idéologique – tout cela est trop peu interrogé. Ce manque de mordant nuit à la portée critique de son œuvre.
  • L’héritage en question : Ce que la « dynastie virginienne » laisse derrière elle n’est pas seulement une république élargie, mais aussi un legs empoisonné : la persistance de l’esclavage, la montée des divisions sectionnelles, et une foi presque mystique dans une liberté abstraite qui ignore les réalités sociales.
  • En définitive, The Jeffersonians raconte peut-être une belle histoire, mais l’Histoire, la vraie, exige davantage de rigueur et de lucidité. Ce livre est une invitation à relire ces présidences non comme des âges d’or républicains, mais comme des moments fondateurs profondément ambigus – riches en promesses, certes, mais aussi en impasses.

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