Veille Citoyenne · Alerte N°7
Segula : l'État au chevet, la facture au secret
Combien coûte un sauvetage quand personne ne le dit ?
Le 14 septembre 2025, une famille remet à un tiers les clés de l'entreprise qu'elle a fondée quarante ans plus tôt. Les actions de Segula, un groupe d'ingénierie de près de 14,000 salariés qui travaille pour l'automobile, l'aéronautique, le ferroviaire et la défense, sont placées en fiducieFiducie-gestion : transfert temporaire de la propriété d'actions à un tiers de confiance, qui les gère selon les règles fixées par un contrat. Ici, elle a permis à l'État de contrôler le groupe, avec les actionnaires historiques, le temps de négocier son sauvetage.. Le jugement qui le rapporte précise que le groupe est désormais « contrôlé conjointement par l'État et les actionnaires historiques ». Un an plus tard, deux fonds français en détiennent 99 %.
Il n'y a eu ni rachat étranger ni braderie. Il y a eu un sauvetage, mené par Bercy, au profit d'une entreprise qui, selon le tribunal, avait collecté pendant trois ans une TVA qu'elle n'avait pas reversée au Trésor. Le sauvetage était sans doute nécessaire. Ce qu'il a coûté à la collectivité, personne ne l'a dit.
L'enjeu réel de cette alerte : savoir ce que l'État a accepté de perdre, ou d'attendre, pour sauver Segula, et pourquoi le contribuable ne peut pas le savoir.
Le contexte : de la difficulté à la sauvegarde
Fondé en 1985, Segula est un groupe familial qui a grandi par acquisitions, jusqu'à réaliser plus de 800 millions d'euros de chiffre d'affaires. Depuis 2019, la crise de l'automobile, qui pèse près des deux tiers de son activité, la pandémie et la concurrence chinoise l'ont fait plonger : trois exercices de pertes d'affilée. En février 2025, le groupe obtient de Bercy un moratoire sur ses dettes fiscales, puis l'ouverture d'un mandat ad hoc, et en mai 2025 une conciliation devant le tribunal de Nanterre.
Le 29 août 2025, sous le gouvernement de François Bayrou, l'État et les fonds porteurs d'obligations Relance concluent un accord qui prévoit leur « prise de contrôle politique » du groupe et une « dilution massive » des actionnaires. Le 14 septembre, quelques jours après la chute de ce gouvernement, les actions sont placées en fiducie. Le 15 octobre, le tribunal ouvre une sauvegarde accélérée.
Le 12 février 2026, sous le gouvernement de Sébastien Lecornu, le tribunal arrête le plan. La Commission européenne autorise l'opération en mars, et le 22 septembre 2026, Segula annonce que les fonds gérés par Eurazeo et Eiffel Investment Group détiennent 99 % du capital et la totalité des droits de vote.
1. Le risque : un créancier public qui négocie en silence
L'État n'est pas un spectateur de ce dossier : il en est le premier créancier. Il a garanti le prêt de l'entreprise, garanti en partie le fonds qui détient ses obligations, suspendu ses dettes fiscales et sociales. L'accord prévoit un remboursement du passif public sur cinq ans et, pour les créances du crédit d'impôt recherche, des remises ou leur échange contre des titres. Quel montant exact l'État a-t-il accepté d'abandonner, d'étaler ou de convertir ? Le plan ne le rend pas public.
2. Le basculement : la TVA non reversée
Le jugement l'écrit sans détour : la dette de TVA, inscrite dans les comptes, « n'a pas été reflétée dans les déclarations, irrégulièrement minorées ». Un artisan qui garde la TVA de ses clients s'expose à un redressement et à des poursuites. Ici, la dette entre dans un plan négocié. Les procédures collectives ont leurs règles, et la survie de milliers d'emplois en est une ; mais le citoyen ignore si cette TVA donnera lieu à des pénalités, ou si elle a été traitée comme une simple dette parmi d'autres.
3. Le paradoxe : l'État choisit les repreneurs qu'il garantit déjà
Les nouveaux maîtres de Segula ne sont pas venus du marché. Ce sont les gestionnaires qui lui avaient prêté en 2022 dans le cadre des obligations Relance, un dispositif lancé par l'État après la crise sanitaire, qui garantit jusqu'à 30 % des pertes du fonds. L'État a ainsi confié le contrôle à ceux dont il couvre déjà en partie le risque. Le choix se défend, il garde le groupe en mains françaises ; il n'a fait l'objet d'aucun débat public.
La mécanique : comment l'État sauve une entreprise sans le dire
Le schéma est celui des grandes restructurations suivies par le Comité interministériel de restructuration industrielle, à Bercy : efficace, rapide, et confidentiel.
Le moratoire
Bercy suspend le paiement des dettes fiscales et sociales, ce qui évite la cessation de paiements.
La négociation
Sous l'égide d'un conciliateur, l'État et les créanciers choisissent le futur actionnaire, à huis clos.
Le plan
Le tribunal arrête un plan qui étale, réduit ou convertit les créances, publiques comprises.
Le silence
L'entreprise est sauvée, les repreneurs communiquent. Ce que l'État a consenti ne figure dans aucun document public.
Fiche d'analyse, Alerte N°7
La chaîne de décision
L'analyse des enjeux
- L'emploi : des milliers de salariés, en France et dans une trentaine de pays, dépendaient d'un accord.
- Les compétences : le groupe travaille pour la défense, l'aéronautique et le ferroviaire ; sa disparition ou son démantèlement aurait dispersé un savoir-faire d'ingénierie.
- Les finances publiques : l'État est à la fois garant d'un prêt, garant du fonds des obligations Relance, créancier fiscal et social, et partie à la négociation.
Les risques induits
- L'aléa moral : si une entreprise peut ne pas reverser la TVA puis la renégocier dans un plan, la règle perd de sa force pour toutes les autres.
- La confusion des rôles : un État à la fois prêteur, garant, créancier et arbitre ne peut pas défendre tous ces intérêts à la fois.
- La redevabilité : sans chiffre public, le Parlement ne peut ni contrôler ni comparer ces sauvetages.
Qui en profite, qui paie
- Les bénéficiaires : les salariés, dont l'emploi est préservé ; les fonds gérés par Eurazeo et Eiffel, qui prennent le contrôle d'un groupe désendetté ; les clients industriels.
- Les payeurs : les créanciers, dont l'État, qui étalent, réduisent ou convertissent leurs créances ; les actionnaires familiaux, massivement dilués et appelés à rembourser environ 50 millions d'euros de dettes au groupe.
- Ce qui n'est pas établi : le montant exact consenti par l'État n'est pas public, pas plus que l'issue du contrôle fiscal sur le crédit d'impôt recherche ou d'éventuelles suites données à la TVA non déclarée.
Droit et arguments : la tension entre sauvetage et transparence
| L'argument de l'État | L'objection | Le risque identifié |
|---|---|---|
| Les procédures de prévention sont confidentielles pour protéger l'entreprise. | La confidentialité protège la négociation ; une fois le plan arrêté et la reprise réalisée, elle ne protège plus que l'opacité. | Un secret qui survit à sa raison d'être. |
| Le plan a permis de sauver le groupe et ses emplois. | C'est exact, et cela justifie l'effort public ; cela ne dispense pas d'en dire le montant. | Un résultat montré, un coût caché. |
| Le groupe reste sous contrôle français. | Le choix des repreneurs a été fait par l'État et des fonds qu'il garantit, sans appel public ni débat parlementaire. | Une souveraineté décidée en cercle fermé. |
Source : jugement du tribunal des activités économiques de Nanterre du 15 octobre 2025 ; communiqués de Segula Technologies (février et septembre 2026).
Analyse chiffrée : l'État, premier créancier
| Élément | Montant | Lien avec l'État |
|---|---|---|
| Endettement financier (30 juin 2025) | 396 millions d'euros | Dont des financements garantis par l'État |
| Prêt garanti par l'État restant dû | 62.2 millions d'euros | Garanti à 80 % par l'État |
| Obligations Relance (Eiffel et Eurazeo) | 46.6 millions d'euros | Fonds garanti jusqu'à 30 % par l'État |
| TVA non reversée, 2022 à 2024 | 107 millions d'euros | Créance du Trésor |
| Dettes fiscales et sociales suspendues depuis 2025 | 48.5 millions d'euros | Créances du Trésor et de l'Urssaf |
| Crédit d'impôt recherche contesté | 91 millions d'euros, plus 16.5 millions de pénalités | Contrôle fiscal en cours en octobre 2025 |
Trois clés de lecture
- Des montants qui se recoupent : une partie de la TVA non reversée est comprise dans les dettes suspendues ; ces lignes ne s'additionnent pas.
- Un état au 15 octobre 2025 : ces chiffres sont ceux du jugement d'ouverture. Le plan définitif a pu les modifier, mais il n'a pas été rendu public.
- Ce que les chiffres ne disent pas : la part que l'État récupérera réellement, et dans quels délais.
Sources : jugement du tribunal des activités économiques de Nanterre du 15 octobre 2025 ; ministère de l'Économie (obligations Relance, 2021).
Recommandations de vigilance citoyenne
- Lire le jugement du 15 octobre 2025 : il décrit sans fard la situation du groupe et le rôle de l'État.
- Demander à son député une question écrite sur le montant des créances publiques abandonnées, étalées ou converties dans le plan Segula.
- Réclamer un bilan annuel public des dossiers suivis par le CIRI : nombre, emplois préservés, créances publiques consenties.
- Suivre les engagements des nouveaux actionnaires sur l'emploi et les sites français, à mesure qu'ils seront publiés.
Pour aller plus loin
Institutions et documents
- Tribunal des activités économiques de Nanterre : jugement d'ouverture de la sauvegarde accélérée (15 octobre 2025)
- Segula Technologies : communiqué sur l'arrêté du plan (16 février 2026)
- Commission européenne : dossier M.12309, Eurazeo / Eiffel / Segula
- Direction générale du Trésor : le dispositif des obligations Relance
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